— Aucun souci.
Sans perdre une seconde, Félix avait pris la décision d’envoyer Tristan à l’hôpital général de Horington. La balle extraite, il fallait s’assurer qu’aucune complication ne menace encore sa vie.
Le chirurgien en chef, un homme chevronné aux cheveux grisonnants, demeura stupéfait en observant la plaie. Il examina longuement le dossier médical, les radios, puis le patient lui-même, sans prononcer un mot.
La balle avait frôlé le cœur. Une erreur, un geste trop brusque, et l’organe aurait éclaté. Or, non seulement le cœur de Tristan battait parfaitement, mais l’intervention semblait d’une précision inouïe — un chef-d’œuvre chirurgical. Peu de praticiens à Chanaë auraient pu réaliser un tel exploit.
— Quelque chose ne va pas ? s’inquiéta Félix, le visage blême. Est-ce sa blessure ?
— Dites-moi, monsieur Lombard, qui a procédé à l’extraction de la balle ? demanda enfin le médecin, d’un ton où perçait la curiosité mêlée d’admiration.
Tristan se redressa lentement, les traits tirés. — Je l’ignore, répondit-il.
Le médecin hocha la tête, visiblement déçu. — L’opération est une réussite. Vous vous en remettrez complètement d’ici quelques mois.
Il quitta la chambre, songeur. En trente années de carrière, il n’avait jamais rencontré un talent supérieur au sien. Cette pensée le troubla longtemps.
Dès qu’il fut parti, Tristan adressa un bref regard à Félix. Sans mot dire, celui-ci comprit et s’empressa de partir mener l’enquête.
Le lendemain matin, en entrant dans la chambre, Félix aperçut Tristan debout, marchant déjà comme si de rien n’était.
— Vous cherchez la mort ou quoi ? s’exclama-t-il. Si monsieur de Jipsdale apprend que vous flânez déjà, il me tue avant vous !
— Cesse de dramatiser, répondit Tristan sèchement.
— J’ai retrouvé la personne qui vous a sauvé, dit Félix en lui tendant un dossier.
Tristan le prit, l’ouvrit et parcourut les pages. Ses sourcils se froncèrent.
— Une lycéenne de dix-huit ans ? Tu te moques de moi ?
— J’ai cru à une erreur, moi aussi, assura Félix. Mais j’ai vérifié : c’est bien elle.
Il sortit une photo de la chemise cartonnée et la posa sur la table.
Tristan la saisit. Le visage qui s’y dévoilait attira aussitôt son attention : une jeune fille aux traits lumineux, au regard clair et décidé. Il resta un instant silencieux.
— Une gamine capable de neutraliser des mercenaires et de m’opérer sans faillir… Voilà qui devient intéressant, murmura-t-il.
— On retourne à Jipsdale ? proposa Félix, nerveux. On ne fait que s’attirer des ennuis ici.
— Pas avant d’avoir éclairci cette affaire. Si tu veux fuir, libre à toi, répondit Tristan, un éclat froid dans la voix.
Félix soupira. — Et votre père ? Que dois-je lui dire s’il me questionne ?
— Rien. Il n’a pas besoin de savoir.
— Très bien… Et maintenant ?
— Maintenant, on va la trouver.
Quelques heures plus tard, Félix repéra la jeune fille près de la grille du lycée de Horington. Elle marchait d’un pas assuré, son uniforme impeccablement ajusté, les manches retroussées sur des poignets pâles.
Autour d’elle, trois types aux airs de petites frappes l’encerclaient, cherchant visiblement à l’intimider.
— Vous êtes bien Sophie Tanner ? lança Félix.
Sophie leva les yeux sur lui, indifférente, puis reprit sa route sans un mot.
— Chef ! Elle t’a complètement ignoré ! s’écria l’un des voyous, incrédule.
Personne, d’ordinaire, n’osait défier leur b***e dans ce lycée. Pourtant, cette fille venait de le faire — sans même daigner les regarder.
Jack Keyes, le meneur de la b***e, se redressa brusquement et s’avança d’un pas rageur vers Sophie.
— Je te cause, bon sang ! T’as perdu l’ouïe ? lança-t-il en tendant la main pour lui agripper le bras.
Sophie s’immobilisa, mâchoire serrée, puis expulsa son chewing-gum d’un geste sec.
— Va-t’en, dit-elle d’une voix glacée.
Jack éclata d’un rire mauvais.— Quelle tigresse ! Tu ne sais donc pas à qui tu t’attaques ?
Il leva le bras, prêt à frapper. Mais avant qu’il ait pu l’effleurer, Sophie pivota et l’envoya valser par-dessus son épaule. Le corps du garçon heurta le sol dans un bruit mat. Il gémit, incapable de se relever.
— Tu… tu sais qui est mon père ? balbutia-t-il.
Elle lui écrasa la joue d’un coup sec de sa botte.— Ferme-la.
Le silence retomba aussitôt. Les autres jeunes, figés, la regardaient comme si elle venait d’abattre un monstre à mains nues. Personne n’avait imaginé que cette fille frêle puisse avoir une telle force.
— Appelez mon père ! hurla Jack. Qu’on vire Sophie Tanner de Horington !
Autour d’eux, des murmures s’élevèrent. Tous la dévisageaient, mi-effrayés, mi-fascinés. Les rumeurs à son sujet refirent surface : cette fille qu’on disait avoir mal tourné, enceinte d’un voyou au collège, rejetée par sa famille et exilée ici. Une existence qu’on chuchotait avec dédain.
Sophie n’en montra rien. Sans un mot, elle tourna les talons et s’éloigna, les insultes glissant sur elle comme la pluie sur une vitre.
Un peu plus loin, une berline noire vint se garer à sa hauteur. La portière s’ouvrit doucement, révélant un homme élégant.
— Bonjour, Madame Tanner. Felix Northley. Mon employeur, M. Tristan, souhaiterait vous voir.
Sophie sortit un autre chewing-gum, le porta à ses lèvres, puis hocha la tête.
Felix ouvrit la portière arrière et elle s’installa sans hésiter.
L’homme à l’intérieur n’était autre que celui qu’elle avait arraché à la mort la veille.
— Tu t’en es bien tiré, dit-elle d’un ton indifférent. Tu as perdu beaucoup de sang, mais la chance t’a souri.
Félix fronça les sourcils : cette fille osait parler à Tristan Lombard comme s’il était n’importe qui.
— Je me nomme Tristan Lombard, répondit ce dernier calmement. Merci pour ton aide d’hier soir.
Il lui tendit une carte de visite. Sophie la prit sans lever les yeux et la glissa dans son sac.
— As-tu étudié la médecine ? demanda Felix, intrigué. Une gamine de dix-huit ans capable d’extraire une balle d’une plaie, c’était invraisemblable.
Elle secoua la tête.— Non. Mon voisin est vétérinaire. Je lui ai déjà prêté main-forte, c’est tout.
Felix échangea un regard avec Tristan, l’air stupéfait.— Donc… pour elle, tu n’étais qu’un animal, murmura-t-il.
— Les vétérinaires retirent les balles maintenant ? ironisa-t-il.
— Il allait mourir. Je n’avais rien à perdre, répliqua Sophie. Puis elle se tourna vers le chauffeur. Déposez-moi au bout de la rue.
Le conducteur interrogea Tristan du regard, qui acquiesça.
Quelques minutes plus tard, la voiture s’immobilisa. Sophie descendit sans se retourner.
— Vous êtes sûre de ne pas vouloir qu’on vous accompagne ? lança Felix. Vous vous êtes faite un ennemi puissant.
— Je n’ai besoin de personne.
Elle fit un geste vague avant de s’éloigner d’un pas décidé. À peine la voiture de Tristan eut-elle redémarré qu’elle héla un taxi et disparut.
— Quelle insolence, murmura Felix, admiratif. Je n’ai jamais vu une fille aussi belle et intrépide. Vous pensez qu’on peut lui faire confiance, monsieur Tristan ?
— Et toi, qu’en penses-tu ? répondit Tristan, sans le regarder. Intéressante.
Le mot laissa Felix pantois.— Intéressante ? Vous voulez dire… que vous l’aimez bien ? Bon, c’est vrai qu’elle est magnifique, plus encore que les stars de Jipsdale. Mais elle est si jeune !
Tristan lui lança un bref regard.— Tu n’as décidément aucune profondeur.
Felix soupira intérieurement. Oui, il était superficiel. Comme la plupart des hommes, après tout.