Chapitre 8 :
Une vieille connaissance
Automne 58 av. J-C.
Les survivants de l’armée d’Arioviste furent massacrés, même les femmes et les enfants. Seule une partie parvint à traverser le Rhin, laissant derrière elle 80'000 tués. Le chef germain perdit ses deux épouses, ainsi que l’une de ses filles. Par la suite on apprit qu’il était décédé de ses blessures. Ainsi s’achevait une nouvelle bataille qui renforçait un peu plus l’aura de Jules César. S’emparant des territoires nouvellement conquis, il apparaissait comme un général invincible. Il retourna en Gaule cisalpine afin de gérer les affaires de ses provinces et mit ses armées en quartier d’hiver, sous le commandement de Labienus.
Mais la mort d’Arioviste attisa les querelles politiques au Sénat : les conservateurs accusèrent le proconsul d’avoir trahi le Germain qui, rappelons-le, était qualifié d’ami du peuple romain. Caton58 alla même jusqu’à déclarer qu’il fallait livrer César aux Germains. Néanmoins, ce dernier disposait de suffisamment d’appuis politiques pour ne pas être inquiété.
Le soir de la bataille de l’Ochsenfeld, l’ambiance dans l’une des tentes du campement était on ne peut plus morose, alors que les autres fêtaient une belle victoire. Quatre camarades n’avaient pas le cœur à se joindre à ces manifestations de bonne humeur, parce qu’ils venaient de perdre l’un des leurs. Encore meurtris dans leur chair par le combat, ils affichaient tous une bien triste mine. Réunis en un cercle réconfortant autour d’une lampe à huile, ils avaient le regard vide, fixant le sol. Pas un ne parlait. Tous se sentaient coupables de ne pas être parvenus à empêcher ce qui n’était finalement qu’un malheureux accident.
J’ai appris la pénible nouvelle après avoir été soigné pour ma blessure qui, fort heureusement, n’est pas trop grave dans la mesure où aucun organe interne n’a été touché, même si j’ai perdu énormément de sang. Je me reproche de ne pas avoir été là au moment où Salone s’est jeté à l’eau. J’aurais pu l’en empêcher. Mais au lieu de cela je me suis évanoui, alors que mon ami m’avait auparavant sauvé la vie. Je n’ai même pas été capable de lui rendre la pareille. Quel pitoyable camarade je suis.
Faustus se maudit parce qu’il n’a pas eu le courage de se jeter dans le fleuve afin d’aider Salone. Pourquoi est-il resté bêtement sur la rive, à hurler comme une femme ? Il aurait dû l’aider. Oui il aurait dû, mais voilà, il n’a rien fait. Il n’est qu’un peureux.
Pour sa part, Vibius s’en veut de ne pas avoir eu l’intelligence de stopper Salone avant qu’il ne plonge. En observant le fort courant du Rhin, le plus bête des individus aurait compris le danger qu’il y avait à se lancer dans cette eau. Mais au lieu de cela, il est resté tel un abruti aux côtés de ses amis, à courir le long de la berge, comme si cela allait le faire revenir.
Enfin, Lucius n’a de cesse de se traiter de tous les noms, parce qu’il n’a pas osé faire valoir ses prérogatives de supérieur. Il aurait dû lui ordonner de rester en arrière. En l’absence de Gaius c’est lui le chef n’est-ce pas ? Pourquoi n’a-t-il pas joué son rôle ? Il est responsable de ses hommes et il porte donc sur ses épaules le lourd poids de cette faute.
Une voix bien connue vient interrompre nos réflexions morbides :
⸺ Vous tirez des mines bien peu en accord avec la joie ambiante !
C’est Servius Dillius, le centurion bien-aimé de tous, cet ivrogne qui n’a de cesse de nous provoquer. Et manifestement il compte bien poursuivre ses exactions :
⸺ J’ai besoin d’un homme pour monter la garde ce soir. Et pas de chance, on m’a dit de choisir quelqu’un dans la VIIe Légion.
Je réplique en me retournant lentement, maîtrisant avec peine ma colère :
⸺ Laissez tomber, centurion. Nous avons perdu notre ami. Trouvez-vous un autre volontaire.
Dillius reste muet quelques secondes, surpris très certainement. Mais il retrouve vite ses moyens et sa verve :
⸺ Tout le monde a perdu un ami aujourd’hui, mon petit Falerius. Regarde autour de toi, ça ne les empêche pas de fêter notre magnifique victoire.
Je reprends en soupirant :
⸺ Ecoutez, je n’ai pas le cœur à me disputer avec vous. Salone est mort aujourd’hui après m’avoir sauvé la vie. Je n’ai même pas pu le remercier. Et nous sommes tous éplorés rien qu’en pensant à ce qui lui est arrivé. Alors non, merci, nous n’avons pas vraiment envie de fêter cette victoire.
Le centurion part dans un grand éclat de rire tonitruant et vulgaire, se tenant les côtes comme si la situation est désopilante. Puis il déclare, les larmes au coin des yeux, pouffant encore :
⸺ Je me contre-fiche de tes excuses, Falerius. Je veux un de tes hommes pour la garde de cette nuit et je l’aurai, poursuit-il en reprenant son sérieux, jetant un regard agressif à mon encontre. Tiens, ça sera toi, termine-t-il en désignant Vibius de l’index.
Je le fixe durement, tout en faisant signe à mon ami de rester assis :
⸺ Ne bouge pas. Il n’a pas le droit de te donner un ordre, quel qu’il soit. Ce n’est pas notre supérieur direct. Nous n’obéissons qu’à Titus Rufus, notre centurion. Ou à Jules César.
Dillius prend cette dernière remarque pour une insulte. Il tressaille, son regard devient plus dur encore et sa mâchoire se crispe. Puis sans crier gare, il se jette à mon cou et d’une poigne puissante, il me propulse à l’extérieur de la tente. Je tombe lourdement sur l’herbe, ne comprenant pas tout de suite ce qu’il vient de se passer. Déjà mon adversaire court dans ma direction, ne désirant manifestement pas encore rompre la lutte. Alors je me relève prestement et esquive une nouvelle charge avec une dextérité certaine. Le centurion manque chuter à son tour et j’en profite pour lui asséner un coup de pied dans son postérieur pachydermique. A cet instant mes amis viennent me rejoindre, ainsi que de nombreux légionnaires attirés par la bagarre. Et quand certains osent rire en voyant Dillius échoué dans le pré, le visage maculé de terre, l’air penaud, ce dernier n’apprécie guère la plaisanterie. Il se rue à nouveau vers moi et tente de me frapper de son gros poing, mais une fois encore j’évite l’attaque et il se réceptionne contre une tente, s’échouant de tout son poids sur la peau de cette dernière. L’édifice s’écroule d’un coup et le centurion déclenche une seconde volée de rires. A présent ils sont une bonne vingtaine à se délecter de ce pugilat, encourageant pour la plupart celui qui osait enfin rosser cet horripilant Dillius qui les a, un jour ou l’autre, humiliés.
L’homme se relève, époussète ses vêtements, fait mine de se calmer, puis il se jette d’un coup sur moi. Je ne peux éviter le coup qui touche ma mâchoire avec une force décuplée par la rage. Déjà du sang dégouline de ma bouche avec un goût acre et peu agréable. Etourdi, ne comprenant pas ce qu’il vient de m’arriver, je suis projeté au sol et reçois de nombreux coups sous les cris des spectateurs qui m’encouragent à me reprendre. Alors je mobilise mes esprits et essaie de me dégager de la prise de Dillius qui a bien pris soin d’immobiliser mes bras sous ses genoux. Et dans un grand cri, je repousse mon adversaire et me précipite à mon tour sur cette silhouette chancelante en passe de perdre l’équilibre. Je lui assène un premier coup dans le ventre, suivi d’un deuxième sur la joue droite et un troisième sur la gauche. Je n’ai pas l’intention de m’arrêter en si bon chemin et lui expédie encore trois autres coups en plein visage, ivre de fureur, incapable de me dominer parce que cet homme m’horripile. Il m’a fait subir tant d’insultes, d’affronts, de punitions injustifiées. Il est temps qu’il paie pour tout cela. Au bord de l’évanouissement, Dillius ne réagit déjà plus quand je décoche mon genou dans ses parties intimes. C’est le coup de grâce. Il tombe d’un coup, lourdement, recroquevillé sur lui-même, le visage tordu par la douleur. Aucun son ne parvient à sortir de sa gorge nouée. Et la foule explose de joie, m’attirant de gros ennuis puisque plusieurs centurions viennent s’enquérir du pourquoi d’une telle liesse.