L'Amour dans l'ombre-1

2025 Words
Chapitre 1L’automne s’était installé avec insistance sur le Velay. Tous les jours, un ciel gris et bas charriait des nuages porteurs de pluie et de froid. Les sourires avaient disparu des visages depuis longtemps. Au Monastier-sur-Gazeille, à mi-chemin entre le Puy-en-Velay et le mont Mézenc, qui continuait à monter la garde à la frontière entre la Haute-Loire et l’Ardèche, la population n’échappait pas à la morosité ambiante. Depuis l’invasion de la zone libre par les troupes allemandes en novembre 1942, puis la mise en place du Service du travail obligatoire par une loi de Vichy, début 1943, suivie de la mobilisation de trois classes d’âge, la guerre avait fini par faire son apparition sur cette terre apaisée mais sauvage. Jusque-là épargné, le Velay subissait désormais les outrages de l’Occupation et ses atrocités. Pierre Issartel n’ignorait rien de ce climat délétère, et pourtant il gardait sa bonne humeur. Certes, il lui fallait parfois la dissimuler derrière un masque de circonstance, mais la nature reprenait invariablement le dessus. Du matin au soir, il chantait et il sifflait, sur ses chantiers, à la maison, partout. Pierre était heureux et il avait du mal à le cacher. Très jeune, il s’était marié avec la jolie et fraîche Hortense Faure. Ces deux-là se connaissaient depuis l’école élémentaire, quand, seulement séparés par le muret des deux écoles, celle des filles et celle des garçons, ils échangeaient déjà des fleurs et des poèmes, puis un premier b****r, la veille de passer le certificat d’études, comme on offre un porte-bonheur, avant peut-être aussi d’entrer plus franchement dans le monde des adultes. En riant, dans l’insouciance des fêtes campagnardes, leurs parents les avaient fiancés cent fois, avant de vraies fiançailles et un vrai mariage. Ils étaient faits l’un pour l’autre, destinés l’un à l’autre, et rien n’avait pu contrarier la promesse de leurs amours enfantines. Pierre et Hortense s’étaient mariés en 1930, un jour inoubliable, rempli de chants, de danses, de fleurs et de rires. On avait fait la noce tout le jour et toute la nuit, dans la propriété des parents d’Hortense, à Saint-Victor, un village proche où ils avaient une ferme. Puis les mariés s’en étaient allés au Monastier s’installer dans une petite maison de la vieille ville, non loin de l’église abbatiale et de sa façade aux décors spectaculaires. Pierre la tenait de ses parents. Quelques travaux avaient fini de la rendre habitable, et c’est là qu’Hortense avait donné naissance à deux garçons, Vincent et Louis, aujourd’hui âgés respectivement de dix et huit ans. Ils étaient la fierté de leurs parents. Pierre était maçon, mais aussi puisatier, cordonnier, agriculteur, génial touche-à-tout. Avec ses mains, il pouvait tout faire, avec un soin quasi maniaque. Il travaillait la pierre, le bois, le cuir, cultivait la terre, s’attaquant aussi bien à un bâtiment qu’à un simple jouet, s’activant dans son grand jardin ou sur l’exploitation de ses beaux-parents. Il ne comptait ni sa peine ni sa sueur et ne négligeait pourtant ni sa femme ni ses enfants. Car il ne vivait que pour eux, pour leur apporter, à son épouse et à ses fils, ce dont ils avaient besoin. Ce matin de novembre, les premiers flocons tourbillonnaient dans le vent. La neige ne tenait pas encore au sol, mais on sentait bien que le répit serait court. Le froid était vif, humide, désagréable. Pierre travaillait depuis déjà plusieurs jours à Châteauneuf, un hameau en contrebas de Saint-Victor. On lui avait commandé un puits à un endroit où, semble-t-il, autrefois, il en existait un. Alors, il avait sondé, patiemment, et finalement trouvé les restes d’un puits abandonné, complètement éboulé et rebouché. Il avait fallu déblayer de la terre et des dizaines de seaux de gravats. Pour cette activité, Pierre s’octroya l’aide d’un manœuvre un peu simple d’esprit, mais pas fainéant. Il l’embauchait à la journée ou à la semaine, selon l’importance de ses chantiers. Au fond de l’ancien puits, après avoir sorti de tout, et même des os dont il ne savait trop s’ils étaient humains ou pas, Pierre examinait les parois avant de s’attaquer à la maçonnerie, pour finir. — Tu peux y aller, c’est le dernier ! Il venait de donner le signal. A l’extérieur, Etienne tira de toutes ses forces sur la corde afin de faire remonter à la surface le dernier seau rempli de terre. Le manœuvre s’arc-boutait et pesait de tout son poids, aidé par un système de poulies, pour extraire les débris arrachés par son patron. Affublé d’un casque, à l’instar des mineurs, avec une lampe frontale, Pierre mesurait le travail accompli depuis la découverte de ce puits comblé. Il était fier de lui. Il redonnait vie à ce vieil ouvrage oublié. C’était le début d’une résurrection. Il leva les yeux et vit le visage souriant du manœuvre se dessiner par l’ouverture, sept ou huit mètres plus haut. Etienne connaissait la marche à suivre, il lança une corde. — C’est bon, je l’ai, annonça Pierre. Assure-moi bien, je remonte doucement. Par des entailles pratiquées régulièrement dans la roche ou dans la terre, étayées à certains endroits de robustes morceaux de bois, Pierre remonta lentement, alors qu’Etienne tirait la corde, prêt à la retenir, en cas de chute. Juste à la sortie du puits, Etienne tendit sa main que Pierre attrapa fermement : — Tu as fait du bon travail. Si demain tu es libre, j’aurai encore de l’ouvrage pour toi, déclara-t-il, sitôt à l’air libre. — Ce n’est pas de refus, tu le sais. — Alors, c’est dit. Je te prendrai chez toi demain à sept heures. Tu es libre pour aujourd’hui. Les deux hommes se serrèrent la main. Etienne ralluma un mégot qu’il économisait pour faire le trajet jusqu’au Monastier. Pierre en profita pour rentrer chez ses clients. Le père Mialon, un vieux paysan avare comme pas deux, l’œil collé à la vitre de sa cuisine, comprit aussitôt l’intention du puisatier. Il ne quittait pas les ouvriers des yeux une seule seconde de la journée, de peur d’être volé. Il en voulait pour son argent et pestait à chaque pause. Il sortit néanmoins sa bouteille de verveine et deux petits verres d’un placard de sa cuisine et les disposa sur la table quand Pierre frappa. — Entrez donc ! Je vous attendais. — Je ne vais pas abuser, dit Pierre sur le pas de la porte. Je veux simplement vous dire où j’en suis. — Mais entrez donc, dit encore le vieux. Venez vous asseoir et racontez-moi tout. Je ne fais pas du feu pour chauffer les environs ! — C’est bon, reprit Pierre. J’ai dégagé tout le puits. L’eau suinte déjà de partout. Il sera rempli rapidement. Je vais vous installer une trappe pour y accéder en toute sécurité… — Pas du trop luxueux, reprit le vieux. Pierre sourit avec une petite pointe de tendresse. — Bien sûr que je ne vais pas vous ruiner, dit-il encore, taquin. Je sais que les temps sont difficiles. Je vais juste vous bricoler quelque chose de pratique et de sûr, que l’on ne vous retrouve pas au fond du puits pour deux ou trois seaux d’eau. Je ne voudrais pas que la mère Mialon me reproche quelque chose. Le paysan et le puisatier trinquèrent et Pierre s’en retourna chez lui, satisfait de son travail. Une fois à la maison, Pierre lava ses outils, les rangea soigneusement dans son petit hangar de derrière et entra par la cuisine où l’accueillirent le sourire d’Hortense et le fumet d’une soupe appétissante. Les enfants se précipitèrent pour embrasser leur père. Cette ambiance heureuse et simple réjouissait Pierre chaque jour. Plus tard, une fois couché, il ressentit curieusement le besoin impérieux de serrer plus fort sa femme, blottie dans ses bras. Dehors, le vent soufflait. Il mugissait, faisant entendre une chanson stridente, angoissante, et faisait craquer le toit de la petite maison. Hortense avait remarqué d’instinct l’angoisse inhabituelle de son mari. Ils restèrent muets, attentifs à la respiration de l’autre, s’imaginant l’un et l’autre endormis. Mais Pierre ne dormait pas. Il écoutait les battements de son cœur, affolé par quelque chose de poisseux, de désagréable. Insidieusement, une petite fêlure s’était faite dans son esprit, pourtant déterminé, phénomène anormal chez lui. Il avait passé une bonne journée, était content de son travail ; il était rentré à la maison, heureux de retrouver les siens… Alors ? Un sentiment étrange semblait l’étreindre, comme si on voulait l’aviser qu’il se préparait quelque chose, comme si une force supérieure lui commandait plus de prudence. Dans la chambre, Pierre demeura longtemps les yeux ouverts, fixant obstinément le noir, le néant. Dehors, la tempête faisait maintenant rage, alors que rien ne l’avait annoncée. Son imagination aurait pu lui tendre un piège, mais, lucide, Pierre en revenait à chaque fois à la réalité de la situation. C’est vrai que la guerre et son cortège d’horreurs marquaient chaque jour davantage les esprits. Il y avait les morts, les blessés et les disparus de la campagne de 1940, les prisonniers, les privations matérielles, mais ici, où l’on savait encore se contenter de peu, on faisait face. Surtout, il y avait de plus en plus la peur du lendemain. Pierre avait lu, dans le regard de ses enfants, beaucoup de joie, la confiance en leur père, un éclair de bonheur et de respect. Et les incertitudes du lendemain lui étaient alors sans doute apparues, comme un mur formidable, infranchissable. Dans sa solitude, toujours en écoutant le souffle régulier d’Hortense, Pierre comprit que tout sentiment de sécurité devenait désormais un danger. Il devrait rester attentif, peut-être inquiet, jusqu’à ce que le cauchemar de la guerre se termine enfin. Sans parvenir à maîtriser son émotion, il frissonna, longuement. — Tu ne dors pas ? questionna doucement Hortense. Pierre se tut encore quelques secondes. — J’ai du mal à m’endormir avec ce vent… Pierre garda de nouveau le silence un moment avant d’avouer la vraie raison de son étrange frisson. — Et puis je me fais un peu trop de souci pour toi, les enfants, l’avenir, cette guerre qui n’en finit pas et qui nous ronge… Hortense se serra à son tour contre lui. A l’extérieur, la tempête se déchaînait un peu plus encore. Parfois, un coup de vent plus v*****t que les autres soulevait le toit par endroits et faisait craquer étrangement la charpente. Il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre. Alors, les époux Issartel restèrent dans les bras l’un de l’autre, aux aguets, soumis aux caprices de la nature, et finirent par s’endormir ainsi, au cœur de la nuit, quand la tempête se calma enfin en se déplaçant plus vers l’est. A son réveil, encore en pyjama, Pierre sortit tout de suite afin d’inspecter le toit. Heureusement, il ne semblait pas y avoir de gros dégâts, juste ici ou là une tuile cassée. Chez les voisins, c’était la même chose. Il n’y avait qu’une grange, faite de planches, qui s’était écroulée sous la poussée de bourrasques trop puissantes. Pierre avala vite un bol de lait chaud et une tartine de pain, s’habilla, puis alla frapper chez la famille Exbrayat pour proposer ses services. C’est Léon, le père, qui lui ouvrit la porte et le reçut, avec plaisir. Une vraie solidarité de voisinage, naturelle, spontanée, unissait Pierre à ses voisins. Il dut boire une tasse de mauvais café – en fait, un mélange douteux de fabrication maison, dans lequel on trouvait de tout, sauf du café. D’autres hommes des alentours étaient déjà venus offrir leurs bras et, si le temps le permettait, un rendez-vous était fixé pour le samedi suivant, de bon matin. Pierre promit de se libérer de ses autres obligations pour être présent ; c’était sa nature profonde. Pierre était un homme de cœur, pour qui le mot « fraternité » avait une vraie signification, de même que « tolérance » et, au-delà, « convivialité ». Après sa visite à la famille Exbrayat, il avait chargé des outils dans sa petite charrette et attelé le tout à son vélo, puis il avait pris la direction de Châteauneuf et récupéré Etienne en route. Ils arrivèrent sur le chantier à bout de souffle, car la pente est raide entre le bourg du Monastier-sur-Gazeille et le hameau. Profitant d’un répit du temps, les deux hommes montèrent une petite construction avec un toit en pente, puis un treuil en bois afin que la famille Mialon puisse venir ici puiser une eau limpide et précieuse. Durant toute la nuit, le puits avait continué à se remplir. C’était du bel ouvrage. Pierre et son ouvrier mangèrent sur place en quelques minutes ce qu’Hortense avait préparé. Ils eurent le privilège de boire un petit verre de vin aigre dans la cuisine du père Mialon et terminèrent leur travail. Un peu avant seize heures, Pierre donna congé à Etienne après avoir nettoyé et rangé ses outils. Puis il rentra une dernière fois à la ferme Mialon afin de conclure définitivement son affaire et de fixer le prix à payer. Le vieux paysan fit une petite moue, mais, sans véritables arguments et ne pouvant pas critiquer le bon travail de Pierre, il accepta le prix définitif. Secrètement, il faisait une bonne affaire, le savait bien, mais ne pouvait l’avouer. C’était ainsi.
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