— Alors on va considérer que j’ai deux bonnes nouvelles pour toi, dit Louis Mirmand. A titre personnel, j’ai besoin de tes services pour construire une pièce chez moi ; il y a tout le gros œuvre à prévoir. Ensuite, il y a du travail au cimetière. Le cantonnier n’y arrive plus seul. Il doit refaire plusieurs tombes et en creuser de nouvelles. Avec le maire, on a pensé à toi pour le seconder. Qu’en dis-tu ?
— C’est une très bonne nouvelle ! A dire la vérité, je me faisais du souci pour les semaines à venir. On va reprendre un verre pour l’occasion.
Pierre fit signe à la patronne de s’approcher.
— Joséphine, vous n’auriez pas un petit bordeaux ou un muscat à nous servir ?
— Ni l’un ni l’autre, répondit la patronne en faisant un petit signe de tête désolé. Mais j’ai toutefois un côtes-du-Rhône à te proposer. Et il n’est pas mauvais.
— J’espère bien, reprit en souriant Pierre. Va pour votre côtes-du-Rhône.
Tout en trinquant, l’adjoint invita Pierre à passer dès le lendemain afin qu’il lui expliquât in situ son projet. Heureux de se voir proposer ces travaux, Pierre s’en retourna le cœur plus léger, impatient soudain d’apprendre la bonne affaire à Hortense.
Il tournait à l’angle de la rue qui mène à son domicile quand il aperçut les deux gendarmes qui sortaient de chez lui. Par réflexe, Pierre prit son mouchoir et fit semblant de s’en servir, tout en se masquant partiellement le visage. Les deux militaires enfourchèrent leurs bicyclettes sans prêter attention à lui et s’éloignèrent. Il ne regardait plus rien ; il demeura ainsi, immobile, pétrifié par la peur. Les secondes durèrent une éternité avant qu’il n’ose lever les yeux. La rue était vide, les gendarmes avaient disparu. Il se précipita. Dans la cuisine, Hortense préparait son repas du midi. Pâle, elle essuyait ses larmes lorsqu’elle vit son homme apparaître. Elle resta figée par la surprise de son apparition alors que les gendarmes venaient à peine de sortir.
— Ils sont venus pour moi ? questionna Pierre sans préambule.
Silencieuse, Hortense fit oui de la tête. Elle ne parvenait pas à s’exprimer, l’émotion lui coupait la parole. Pierre s’approcha, la prit dans ses bras et vit l’enveloppe posée sur la table de la cuisine. Elle portait l’en-tête de la préfecture. C’était le document que les gendarmes venaient de remettre à son épouse. Il déposa un b****r sur le front de cette dernière, se saisit d’un couteau et ouvrit le courrier. Il s’agissait bien d’une convocation en vue d’un prochain départ pour l’Allemagne.
— Les imbéciles ! tonna Pierre. Ils ne peuvent donc pas laisser les honnêtes gens en paix, les maris, les pères de famille…
Hortense le regardait, les lèvres pincées, misérable. Le fragile équilibre de leur bonheur basculait. Elle se sentait impuissante, perdue. Cette convocation n’annonçait rien de bon, car, dans tous les cas, Pierre partirait. Restait à savoir quelle serait sa décision : obéir, fuir, se cacher…
Pierre avait reposé le courrier sur la table. Il entoura Hortense de ses bras, de sa force et de sa tendresse.
— Je ne partirai pas pour l’Allemagne, dit-il d’une voix étrangement calme. Il y va de mon honneur. Je n’ai pas d’autre choix que de me sauver et d’aller rejoindre le maquis, dans les forêts du mont Mouchet. Grâce à une indiscrétion que j’ai commise, je connais une adresse au Puy où je pourrai sans doute en savoir plus. Mon seul souci, c’est toi et les enfants. Vous ne pouvez rester seuls ici. Tu iras donc chez tes parents : ils ont de quoi vous loger et tu seras en plus grande sécurité.
Pierre hésita un instant, ses pensées étaient trop brutales. Il les exprima toutefois.
— J’espère que tu n’auras pas à subir de représailles. Les gendarmes reviendront. Si tu n’es pas à la maison, ils finiront par savoir que tu es chez tes parents. Ils t’interrogeront. Tu expliqueras que je suis parti sans te donner d’explications…
Toujours incapable de parler, Hortense pleurait maintenant à chaudes larmes ; des spasmes lui parcouraient tout le corps, comme si se libéraient brutalement toutes ses angoisses accumulées depuis tant de mois. Pierre sourit tout en lui tenant les deux mains. Toujours aussi calme, il lui demanda de préparer un sac avec quelques vêtements et quelques provisions, de quoi tenir deux ou trois jours, sans oublier la gourde qu’il prenait autrefois pour aller à la chasse.
— Allez, il n’y a pas de temps à perdre. Il va te falloir être forte. Toute faiblesse serait une erreur et une sorte de cadeau fait à nos ennemis. Je vais attendre que les garçons rentrent de l’école pour les embrasser, mais il ne faut surtout rien leur dire. Les enfants sont bavards et influençables. Ils n’ont rien à savoir de nos projets. Tu leur expliqueras plus tard, si leurs questions se font plus insistantes, mais ne leur donne aucun détail précis. Tu as bien compris ?
Toujours affreusement pâle et muette, Hortense approuva d’un signe de tête. Pierre lâcha sa femme et disparut dans son atelier. A l’aide d’un escabeau, il souleva une trappe dans le plafond, en sortit une vieille boîte à biscuits en métal. Il l’ouvrit et s’assura de son contenu. Il y avait là quelques souvenirs de ses parents, une montre en or de son grand-père, quelques pièces en or et en argent, des papiers. Il n’y avait là rien de grande valeur, juste un peu d’espoir, une bouée de secours pour Hortense, en prévision des difficiles jours à venir. Pierre referma la boîte, prépara son couteau de chasse qu’il mit dans un étui à sa ceinture, puis il fourra dans sa poche un briquet à amadou, une boussole, un carnet et un crayon.
Hortense, de son côté, malgré son abattement, prépara ce que Pierre lui avait demandé. Elle remplit la gourde d’eau et mit dans le sac un gros morceau de pain avec ses deux derniers saucissons. Elle ajouta des biscuits secs et du fromage. Le sac était plein et Pierre avait bien précisé n’en vouloir qu’un. Lorsqu’il revint de son atelier, il déposa la boîte sur la table de la cuisine.
— Ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas un trésor, ce sont quelques bricoles, au cas où tu en aurais besoin. Tu n’as pas à hésiter, en attendant des jours meilleurs.
Hortense continuait à regarder son homme avec des yeux hagards, ne se rendant toujours pas compte qu’il allait partir.
Quelques minutes plus tard, les enfants rentrèrent de l’école. Malgré les larmes qui lui montaient aux yeux, elle réussit à ne plus pleurer et ses fils ne firent pas vraiment attention à son visage triste.
Peut-être un peu plus que d’habitude, Pierre joua avec eux, parla de L’Ile au trésor, ne laissant lui aussi rien paraître de son émotion. Avant de les renvoyer à l’école, Pierre leur fit promettre d’être toujours très sages avec leur mère, sans que les deux garçons ne puissent soupçonner la portée d’une telle demande. En retenant lui aussi ses larmes, il les embrassa et les regarda s’éloigner vers l’école, le cœur étreint par une soudaine et forte mélancolie. Lorsque Pierre se retourna vers Hortense, elle pleurait de nouveau pour de bon.
— As-tu assez mangé ? réussit-elle à articuler.
— Ne t’en fais pas, tout ira bien. Je n’aurai sans doute aucun moyen de te donner des nouvelles, mais sois confiante. Une formidable espérance doit nous unir, quoi qu’il arrive.
Pierre et Hortense s’enlacèrent quelques minutes, silencieux, émus. Puis Pierre prit son sac, enfila sa veste, déposa sur les lèvres de sa femme un dernier b****r tout en lui déclarant son amour.
— Je t’aime… dit-il encore avant de partir pour de bon, en se retournant une dernière fois au coin de la rue.
Pierre marcha d’un pas assuré, espérant avant la nuit trouver au Puy-en-Velay des informations utiles à son long périple jusqu’à la Margeride. Par les sentiers qui descendent vers Brives-Charensac, il se dirigea vers cette première étape, celle qui semblait essentielle à la réussite de son plan. Le temps était froid, la pluie menaçait, mais un vent léger chassa les nuages sans qu’il pleuve, au grand soulagement de Pierre qui ne s’imaginait pas trempé jusqu’aux os, à peine parti. Il ne rencontra personne et arriva au Puy-en-Velay alors que la nuit tombait déjà. Il demanda son chemin et trouva sans trop de difficulté le café qui servait de rendez-vous aux réfractaires du STO. Là, Pierre se présenta au patron en lui disant seulement qu’il venait pour repeindre Notre-Dame-de-France. Sans montrer une quelconque émotion, le cafetier lui servit un verre de blanc et lui demanda de patienter quelques instants au zinc. L’homme débarrassa deux tables et disparut à l’arrière de son établissement pour réapparaître quelques minutes plus tard en passant simplement la tête par l’entrebâillement de la porte.
— Monsieur ! lança-t-il à l’endroit de Pierre. Vous pouvez venir.
Pierre ramassa son sac et s’avança sans méfiance. A peine avait-il passé la porte qu’il était plaqué contre un mur par deux autres individus. L’un d’entre eux lui mit une arme à feu sous le nez.
— Si tu bouges, tu es mort, dit l’homme, grand, vif, le visage noueux. As-tu des papiers ?
Pierre fit signe que oui.
— Fouille-le !
Le deuxième homme, plus trapu, massif, passa une main à l’intérieur de la veste de Pierre et sentit son portefeuille. Il le sortit, en extirpa une carte d’identité qu’il tendit à l’autre.
— Elle semble bonne, dit le premier. Qui t’envoie ?
Malgré les circonstances, Pierre n’éprouvait aucune peur ; il sentit toutefois le piège. Devant son silence, le deuxième homme, qui tenait l’arme, se fit plus menaçant.
— Alors ?
— Alors, je viens vous trouver pour aller rejoindre les autres, reprit Pierre. Je ne vous dirai pas qui m’envoie. Si vous me tendez un piège, si vous êtes à la solde de l’ennemi, vous ne saurez rien.
— Tu vas nous suivre calmement, déclara le premier.
Le cafetier rejoignit sa salle. Les trois autres se perdirent dans l’obscurité d’une petite rue et se retrouvèrent dans une pièce mal éclairée, à l’abri des regards, sous le café.
— Nous ne te voulons pas de mal, dit le premier individu. Nous devons simplement nous entourer de quelques garanties. Tu vas nous donner ton identité et le motif de ton engagement. Nous allons te mettre au secret un jour ou deux, le temps de vérifier. Si tes affirmations sont confirmées, tu rejoindras les nôtres là où nous te l’indiquerons.
Pierre n’avait pas le choix. Il approuva.
— As-tu de quoi manger ? demanda encore l’homme.
Pierre fit signe que oui.
— C’est bien. Mais garde quelques réserves. Le patron va te descendre quelque chose. Allez, entre là.
Pierre se retrouva dans une petite cellule éclairée par une ampoule fatiguée. Une odeur désagréable planait sur les lieux, et pour toute literie, il avait droit à une couverture à même le sol. Un pot de chambre douteux trônait dans un coin.
Après avoir posé son sac, il sentit en lui monter un doute affreux, comme s’il avait pu se tromper. Mais les dés étaient lancés. C’était bien trop tard pour reculer. Pierre ne pouvait désormais que subir… et espérer.
Allongé sur la couverture, le regard perdu dans le gris graisseux du plafond, il pensa à Hortense, à ses enfants, à sa maison, à Louis Mirmand qui l’attendrait vainement le lendemain. Il ferma les yeux, alangui par la fatigue de son trajet et par l’accumulation des soucis. La notion de temps lui échappa et c’est l’ouverture de la porte qui tira Pierre de ses rêveries poisseuses. Le patron déposa un plateau sur le sol et lui sourit.
— Tiens, c’est chaud. Je t’ai mis un verre de blanc et une petite carafe d’eau, tu en auras assez pour la nuit.
Pierre n’eut pas le temps de remercier, le cafetier était déjà reparti. Il se leva péniblement, engourdi et courbaturé ; son corps se refroidissait. Comme une bête affamée, il examina le plateau d’un œil suspicieux, mais, la faim le tenaillant, il but le bol de soupe et mangea l’assiette de purée de pommes de terre accompagnée d’une viande au goût indéfinissable. C’était toujours ça de pris, il n’avait pas touché à ses réserves. Le ventre plein, il reprit sa place sur la couverture après avoir éteint. Il faisait trop froid. Pierre garda sa veste et sombra dans un mauvais sommeil.
Sa nuit fut peuplée de visions étranges. Pierre se réveilla au petit matin, à même le sol, sans la couverture, poussée en boule à ses côtés. Pourtant habitué à des conditions de vie rustiques, il avait froid. Il n’avait rien pour faire une vraie toilette. A sa montre, il était sept heures. La matinée passa ainsi. Pierre ne vit personne, ne mangea rien, s’obligeant à gérer avec parcimonie ses provisions. Il tendit l’oreille à tous les bruits de la maison, sans pour autant comprendre ce qui pouvait bien se passer. Le café avait dû ouvrir de bonne heure, le va-et-vient des clients et les conversations de comptoir entretenaient un brouhaha désagréable. Il n’osa se signaler en appelant. Enfin, vers midi, il entendit des pas. Le patron ouvrit la porte, flanqué d’un individu qu’il ne connaissait pas. Ce dernier ramassa le plateau du soir et le remplaça par un nouveau.