Les jours qui suivirent l’arrivée de Marie à la villa des Goudes s’écoulèrent comme une brise légère dans une maison trop longtemps figée. Chaque matin, vers 7h30, le grincement familier de son vélo bringuebalant résonnait près de l’entrée, annonçant son arrivée. Elle attachait l’engin cabossé à un lampadaire avec une chaîne rouillée, son sac à dos usé jeté sur une épaule, puis frappait à la porte vitrée avec une énergie qui contrastait avec la lourdeur sophistiquée de la demeure. Henri, souvent déjà dans son bureau à cette heure, écoutait ce rituel depuis l’étage, un sourire involontaire aux lèvres. Marie apportait avec elle une vitalité qu’il n’avait pas vue dans ces murs depuis longtemps – peut-être jamais.
Ce matin-là, le soleil perçait les volets automatisés, projetant des lignes dorées sur le marbre du salon. Tibo était assis en tailleur sur le tapis, un puzzle de fusée à moitié assemblé devant lui, tandis que Maëlys, perchée sur une chaise, agitait une cuillère en bois comme une baguette magique. Marie entra, ses baskets blanches laissant une trace de terre sur le sol immaculé – un détail qui aurait agacé Catherine, mais qu’Henri ne remarquait même pas. « Salut, les artistes ! » lança-t-elle, posant son sac près de la table basse. Maëlys sauta de sa chaise, courant vers elle avec un cri aigu. « Marie ! T’es là ! J’ai fait un sortilège pour que tu viennes plus vite ! » Marie rit, attrapant la petite dans ses bras pour un câlin rapide. « Ça a marché, on dirait. Et toi, Tibo, tu construis quoi aujourd’hui ? »
Tibo releva la tête, un peu timide mais ravi de l’attention. « Une fusée, encore. Mais celle-là, elle a des moteurs en plus. » Marie s’agenouilla à côté de lui, étudiant les pièces éparpillées avec un sérieux feint. « Des moteurs en plus ? T’es sûr qu’elle va pas exploser dans l’espace ? » Tibo fronça les sourcils, réfléchissant. « Non, j’ai mis des boucliers. Comme dans les films. » Elle hocha la tête, impressionnée. « Malin, ça. T’as pensé à tout. » Maëlys, jalouse de l’échange, tira sur la manche de Marie. « Moi aussi, je veux faire quelque chose ! On peut jouer aux sorcières ? » Marie se redressa, un sourire malicieux aux lèvres. « D’accord, mais il nous faut une potion. Tibo, tu nous aides à trouver des ingrédients ? » Il acquiesça, abandonnant son puzzle pour suivre sa sœur et Marie vers la cuisine.
Henri descendit à ce moment-là, une tasse de café à la main, sa chemise déboutonnée au col après une nuit passée à relire des contrats. Il s’arrêta dans l’embrasure, observant la scène. Marie, accroupie près du placard, laissait Maëlys verser du sirop de grenadine dans un bol en plastique. « Ça, c’est le sang de dragon ! » annonça la petite, fière de son invention. Tibo, perché sur un tabouret, attrapa une boîte de céréales. « Et ça, c’est… euh… des os de fantôme ? » proposa-t-il, hésitant. Marie éclata de rire. « Parfait ! Une potion avec des os de fantôme et du sang de dragon, ça va être puissant. On ajoute quoi, maintenant ? » Maëlys pointa un citron sur le comptoir. « Ça ! Ça pique, comme la magie noire ! » Marie prit le citron et le coupa en deux, faisant semblant de frissonner. « Ouh, t’as raison, c’est dangereux. Attention à pas réveiller un monstre avec ça ! »
Henri ne put s’empêcher d’intervenir, posant sa tasse sur l’îlot central. « Vous préparez une attaque contre qui, là ? » demanda-t-il, un sourcil levé. Maëlys se tourna vers lui, les mains pleines de sirop collant. « Contre les pirates méchants, papa ! Marie dit qu’ils veulent voler notre trésor ! » Henri croisa les bras, feignant la surprise. « Des pirates, encore ? Vous avez une île à défendre, ou quoi ? » Marie se releva, essuyant ses mains sur son jean avec un sourire en coin. « Exactement. On a une île secrète dans les calanques. Tibo est le gardien, et Maëlys est la sorcière en chef. » Tibo hocha la tête, sérieux. « Moi, je protège le coffre avec ma fusée. » Henri rit doucement. « Vous avez l’air bien organisés. Et toi, Marie, t’es quoi dans tout ça ? »
Elle haussa les épaules, jouant le jeu. « Moi ? Disons que je suis l’exploratrice qui trouve les potions. Faut bien quelqu’un pour garder ces deux-là en vie. » Maëlys gloussa, tirant sur la jambe de son père. « Papa, tu peux être le pirate méchant ? Comme ça, on te jette un sort ! » Henri s’accroupit à sa hauteur, prenant un air menaçant. « Argh, je suis le capitaine Barbe-Noire, et je viens voler vos diamants ! » Il tendit les mains comme des griffes, faisant hurler Maëlys de rire alors qu’elle courait se cacher derrière Marie. Tibo attrapa le bol de potion et le brandit. « Attention, papa, on va te transformer en crapaud ! » Marie joignit les mains, théâtrale. « Abracadabra, que le pirate devienne vert et gluant ! »
Henri se redressa, riant malgré lui. « D’accord, je me rends ! Pas de crapauds, s’il vous plaît. » Il échangea un regard avec Marie, un de ces regards qui s’attardait juste assez pour trahir une complicité naissante. « Vous êtes douée pour les occuper », dit-il, plus bas, comme une confidence. Elle haussa les épaules, gênée par le compliment. « Ils font tout le travail. Moi, je suis juste là pour suivre leurs idées. » Il secoua la tête, impressionné. « Non, c’est plus que ça. Ils rient, ils inventent… Ça change, ici. » Marie baissa les yeux, triturant un coin de son pull. « Tant mieux, alors. »
Le reste de la journée passa dans une routine joyeuse. Marie emmena les enfants sur la terrasse, où ils construisirent un « château » avec des coussins et des couvertures, pendant qu’Henri répondait à des emails dans son bureau. Mais ce soir-là, le destin força une nouvelle interaction. Une réunion avec des investisseurs s’éternisa au siège de sa société près du Vieux-Port, et il ne rentra qu’à 22h, épuisé, les épaules lourdes sous son costume froissé. En poussant la porte, il trouva la villa plongée dans un calme inhabituel. Les enfants dormaient à l’étage, leurs chambres baignées d’une lumière tamisée par des veilleuses en forme d’étoiles. Dans le salon, Marie était affalée sur le canapé en cuir blanc, un manuel de biologie marine ouvert sur ses genoux. Ses lunettes glissaient sur son nez, et une mèche de cheveux tombait sur son visage endormi, paisible malgré la position inconfortable.
Henri s’arrêta, sa tasse de café refroidie à la main. Il y avait une douceur dans cette scène qui le désarmait – cette jeune femme, si différente de son monde de chiffres et de pouvoir, semblait appartenir à cet espace plus qu’il ne l’avait jamais fait. Il posa sa tasse sur la console et s’approcha, hésitant à la réveiller. Le livre glissa légèrement, révélant une illustration d’un récif corallien aux couleurs vibrantes. Il sourit malgré lui, se souvenant de leur première conversation sur les océans. « Marie ? » murmura-t-il enfin, sa voix rauque tranchant le silence. Elle sursauta, clignant des yeux dans la pénombre. « Oh, monsieur Leconte… Je suis désolée, je me suis endormie… » Elle se redressa, confuse, ramassant son livre comme un bouclier. « Restez, ce n’est rien », dit-il doucement, s’asseyant à l’autre bout du canapé, laissant un espace prudent entre eux.
« Les enfants ont été sages ? » demanda-t-il, cherchant un terrain neutre. Marie ajusta ses lunettes, encore groggy. « Oui, comme des anges. Tibo m’a montré son nouveau dessin – une fusée avec des ailes, cette fois. Et Maëlys a décidé qu’on était des sorcières exploratrices. » Henri hocha la tête, amusé. « Vous avez survécu à leurs potions, alors ? » Elle rit, un son fatigué mais sincère. « À peine. Ils voulaient mettre du citron partout, j’ai dû négocier pour sauver le tapis. » Il sourit, imaginant la scène. « Vous méritez une médaille. Ou au moins un café. Vous en voulez un ? » Elle secoua la tête. « Non, merci. Si je bois ça maintenant, je vais pédaler jusqu’à l’aube. »
Il pencha la tête, curieux. « Vous rentrez à vélo à cette heure ? C’est loin, la Belle de Mai, non ? » Elle haussa les épaules. « Ça va, j’ai l’habitude. Et puis, la nuit, Marseille est jolie, avec les lumières sur le port. » Henri fronça les sourcils, un instinct protecteur qu’il ne s’expliquait pas prenant le dessus. « Prenez un taxi, ce soir. Je le mets sur mon compte. » Elle protesta, gênée. « Non, vraiment, c’est pas la peine… » Mais il l’interrompit, ferme. « Marie, il est tard, et je ne vous laisse pas rentrer comme ça. C’est non négociable. » Elle le fixa, surprise par son ton, puis céda avec un petit sourire. « D’accord, mais juste cette fois. »
Il appela un taxi depuis son portable, et pendant qu’ils attendaient, une conversation s’engagea. « Votre livre, là… C’est quoi, cette fois ? » demanda-t-il, désignant le manuel. Elle le rouvrit, montrant l’illustration. « Les coraux. Ils construisent des récifs entiers, comme des villes sous l’eau. C’est incroyable, non ? » Henri se pencha légèrement, intrigué. « Oui, incroyable. Et fragile, j’imagine ? » Elle hocha la tête, passionnée. « Très. Le pétrole, la pollution… Ça les tue petit à petit. » Elle s’arrêta, rougissant. « Désolée, je voulais pas… » Il leva une main, amusé. « Pas de soucis. Je peux entendre ça. Peut-être que vous me convertirez un jour. » Elle rit. « Peut-être. Faudra commencer par des algues, alors. »
Un klaxon résonna dehors – le taxi était là. Marie ramassa son sac, se levant avec un bâillement. « Bonne nuit, monsieur Leconte. Et merci pour le taxi. » Il se leva aussi, la raccompagnant à la porte. « Bonne nuit, Marie. Et appelez-moi Henri, ça suffira. » Elle sourit, un peu surprise, et disparut dans la nuit. Henri referma la porte, le cœur étrangement léger. Dehors, les vagues grondaient contre les rochers, comme un écho de ce qui germait entre eux, invisible mais déjà puissant.