Chapitre 10

795 Words
Chapitre 102016 Mer Baltique, dimanche 3 juillet Andreas, accoudé au bastingage du pont arrière du ferry SF 1500 – M/S Visby de la compagnie Destination Gotland, regardait la longue traînée blanche que laissait le bateau en fendant la mer. Minus était assis à côté de lui et paraissait observer les mouettes rieuses et quelques goélands qui accompagnaient le navire en se laissant porter par la brise marine. À la vitesse de vingt-huit nœuds, il semblait glisser en douceur sur l’eau. Andreas était parti de Gryon avec sa fidèle BMW 635csi le jour précédent. Il avait emprunté l’autoroute allemande jusqu’à Puttgarden où il avait rejoint le pays de la Carlsberg et de la Petite Sirène avec un transbordeur. Son moteur six cylindres en ligne rugissait toujours avec autant d’entrain et tournait parfaitement. Il montait de manière mélodieuse dans les aigus. Après mille trois cents kilomètres, il avait fait escale à Copenhague et profité de la soirée pour se balader sur les quais le long du canal de Nyhavn, envahi par des hordes de touristes. Le lendemain matin, il avait traversé le pont suspendu de l’0resund, à soixante mètres au-dessus du niveau de la mer, qui reliait le Danemark à la Suède. Il était 21 h et le soleil était sur le point de se coucher. Le crépuscule était d’une pure beauté, la lune commençait de pointer et, à l’opposé, le globe incandescent frôlait la surface de l’eau en illuminant l’horizon de la couleur d’une orange sanguine où se mêlaient subtilement les nuances grises des nuages. Au-dessus, des cumulus blancs flottaient dans le ciel encore bleu azur. Ce n’était plus le moment de regarder en arrière. Il avait entrepris ce voyage dans le but d’obtenir des réponses et d’avancer dans sa vie. Pour cela, il avait besoin d’être seul et de prendre un peu de temps pour lui. Il culpabilisait de ne pas être resté auprès de son compagnon, mais il savait que Mikaël était entre de bonnes mains avec Karine. En s’approchant des côtes de Gotland, il se demandait ce que cette quête allait lui dévoiler de son histoire personnelle. Après les événements qui les avaient touchés de plein fouet, Mikaël et lui, et depuis la révélation de Jessica six mois plus tôt, Andreas avait ressenti le besoin de revoir son psychanalyste. Il en avait bien sûr beaucoup discuté avec Mikaël, mais il avait éprouvé la nécessité de s’entretenir avec une personne extérieure. Andreas s’était toujours demandé pourquoi il ne gardait aucun souvenir concret de sa tendre enfance. Il en avait déjà parlé quelques années auparavant avec son psychanalyste qui avait estimé qu’il souffrait d’amnésie traumatique, une sorte de mécanisme dissociatif que le cerveau déclenchait pour se protéger d’événements douloureux. Selon lui, cette perte de mémoire pouvait durer des années. Les cauchemars d’Andreas étaient sans aucun doute des fragments de ces événements. Ils s’échappaient de son inconscient et cherchaient à remonter à la surface, comme de la lave qui bouillonne, prête à jaillir. Jessica lui avait raconté que lorsqu’elle avait onze ans, un petit garçon de cinq ans et demi était arrivé au sein de la famille. Ses parents lui avaient expliqué que ce nouveau petit frère avait vécu un traumatisme et qu’il ne fallait pas lui dévoiler son adoption. Elle avait sagement obéi, mais, devenue adolescente, elle avait surpris une discussion troublante et assez violente entre Viktor et Kajsa. Ils parlaient d’Andreas. Kajsa semblait vouloir lui révéler la vérité, parce qu’il avait le droit de savoir qu’il était adopté. Viktor était contre, il estimait qu’Andreas ne serait pas plus heureux en apprenant que ses vrais parents étaient morts. Viktor avait alors prononcé le prénom d’un certain Albin qui aurait dit que « moins Andreas en apprendrait sur son passé, mieux ce serait pour lui… » Sans le vouloir, Jessica était ainsi devenue dépositaire d’un secret supplémentaire. Malgré cela, elle avait gardé le silence. De trop nombreuses années. Elle avait finalement tout révélé à son frère, parce qu’après avoir frôlé la mort, elle ne supportait plus de lui mentir. Et qu’elle voulait savoir, elle aussi. Le passé d’Andreas semblait recouvert d’un voile obscur. Andreas se dirigea vers le pont bâbord et aperçut la ville de Visby avec ses remparts médiévaux, ses ruines et les hautes tours de la cathédrale. Sur la droite, les imposantes falaises de Högklint se dressaient comme un bastion imprenable. Cette arrivée lui donnait toujours le sentiment de rentrer chez lui. Pourtant, il n’avait jamais vécu ici. D’après ce qu’on lui avait raconté, il était né à Lund en Suède et sa famille était venue s’établir en Suisse quand il avait six ans. Gotland, le lieu où ils avaient passé de nombreuses vacances était pour lui un endroit plein de souvenirs. L’inversion du système de propulsion hydraulique fit trembler le navire dont la vitesse se réduisit rapidement juste avant d’entrer dans le port. Le ferry était arrivé à quai à l’heure prévue : 21 h 25. Il restait à Andreas soixante kilomètres, environ une heure, pour rejoindre la maison familiale située à l’extrémité nord-est de l’île. Ce retour aux sources avait un avant-goût de douceur et d’amertume.
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