Prologue

490 Words
PrologueC’était le 4 octobre 1944. L’homme était assis à même le plancher contre le bastingage d’une des frêles embarcations de bois que ballottaient les vagues. À côté de lui, parmi la trentaine de personnes à bord, se trouvait son ami Roopi avec sa femme et leur bébé. Malgré la mer agitée, plusieurs bateaux avaient quitté l’île de Saaremaa le jour précédent. Le temps pressait. L’armée rouge s’était emparée de Tallinn le 22 septembre et avait poursuivi sa reconquête de l’Estonie. La veille, les Russes avaient pris possession de Hiiuma. Ils ne tarderaient pas à envahir Saaremaa, l’île voisine. Au moment d’appareiller, vers 18 h, une vieille femme avait joint les mains et prononcé avec une humble ferveur « Jumal meiega », « Dieu soit avec nous »… Le capitaine, un pêcheur estonien, n’était équipé que d’une simple carte marine et d’une boussole pour les guider dans la nuit noire. Des nuages menaçants avaient fait disparaître la lune et le ciel étoilé derrière un voile opaque. L’homme s’était habillé chaudement, mais ses vêtements étaient détrempés par les vagues qui se brisaient contre le bateau. Ses muscles se contractaient et ses membres se rigidifiaient sous l’influence du froid. Les femmes et les enfants étaient sommairement enroulés dans des couvertures militaires. Personne n’avait de gilet de sauvetage. Soudain, ils entendirent le bruit sourd des hélices. Le capitaine coupa le moteur hors-bord. De chaque côté de la barque, deux personnes s’étaient mises à ramer. L’homme s’était porté volontaire. Les lumières dans le ciel semblaient indiquer la présence de deux avions d’attaque. C’étaient des Iliouchine Chtourmovik, la « Mort noire ». Tout le monde retenait son souffle. Puis il y eut le son strident du vol en piqué, et une rafale de mitrailleuse. Une clameur émergea de l’obscurité et fendit les airs. Une nouvelle salve. Une explosion à proximité. Des cris. Et un silence de mort. Après plusieurs passages, les avions repartirent, le calme revint. L’homme ne savait pas combien de bateaux avaient sombré ni combien de gens avaient perdu la vie. Dans un premier temps, le capitaine décida de ne pas remettre le moteur en marche et les exhorta à ramer. La mer démontée ne leur accordait aucun répit. Après avoir passé le relais, épuisé, il s’assoupit, blotti entre deux autres passagers. Plus tard, une énorme vague l’extirpa de sa torpeur. Elle s’écrasa sur la coque et inonda l’embarcation. Les gens criaient, la barque menaçait de couler. Ils se mirent à écoper de manière effrénée. Ses membres engourdis et douloureux entravaient ses mouvements. Une deuxième déferlante ne leur laisserait aucune chance, mais ils furent épargnés. L’eau avait été évacuée. Ils étaient trempés jusqu’aux os et transis par le froid mordant. Abandonner aussi près du but était exclu. Le capitaine décida de redémarrer le moteur. Au petit matin, le soleil s’était levé et dardait ses doux rayons sur son visage. La mer avait retrouvé son calme, mais le moteur avait rendu l’âme. Les rameurs se relayaient et redoublaient d’efforts. Quelques heures plus tard, il aperçut la fumée d’une cheminée qui s’élevait dans le ciel. La côte de l’île de Gotland était en vue. Avant d’accoster, il enleva la bague de son annulaire gauche et la jeta par-dessus bord.
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