Chapitre 22016
Gryon, samedi 25 juin
Des nuages menaçants assombrissaient le ciel, des oiseaux de proie survolaient une maison isolée en lançant des cris stridents. Andreas n’arrivait pas à déterminer s’il était lui-même l’un de ces oiseaux noirs qui fendaient la voûte obscure ou simplement un spectateur en suspension dans les airs. Soudain, saisi par une longue et abyssale aspiration, il se retrouva dans une des chambres de la maison. Il entendait les battements de son cœur. La pièce semblait vide mais il ressentait des présences et percevait de lentes et profondes respirations. Une sorte de bourdonnement lointain parvint à ses oreilles. Des sons étouffés et pulsants plus ou moins continus. Un éclair illumina la chambre, puis un roulement de tonnerre assourdissant retentit. Ébloui, Andreas distingua d’abord un lit, puis une commode, une lampe de chevet et un cadre entourant la photographie d’une petite fille qui jouait avec une toupie, ses cheveux blond platine attachés en queue-de-cheval.
La pénombre envahit de nouveau la pièce. Ses yeux s’y accoutumèrent progressivement. Devant lui, des silhouettes inquiétantes se profilaient, dont il ne discerna que les contours. Les pulsations de son cœur augmentaient. Il se retourna, trébucha, tomba à plat ventre dans une flaque gluante de couleur rouge brique virant au brunâtre. Il se releva et aperçut deux immenses oiseaux allongés sur le lit, les ailes déployées. Il les vit avec clarté, car ils étaient blancs comme l’albâtre. Il les regarda agiter leurs ailes, sans parvenir à s’envoler. Le bruit de leurs battements s’estompa puis cessa. La lumière revint une fraction de seconde, le temps d’un nouvel éclair. Les deux aigles baignaient dans une mare de sang. Andreas réalisa alors que leurs ailes étaient bien trop petites pour voler. Un détail étrange attira son attention. Les oiseaux n’avaient pas de bec mais des visages humains. L’un était flou, méconnaissable. L’autre, il le reconnut malgré le trou béant au niveau du crâne…
Andreas se réveilla en nage. L’horloge indiquait 4 h 30. Il avait la sensation désagréable d’avoir été tenu en éveil toute la nuit par son cerveau qui générait des images troublantes et angoissantes. Ces rêves pouvaient être d’origine post-traumatique, selon les dires de son psychanalyste. Ces dernières années, il avait vécu une multitude d’événements éprouvants et douloureux qui alimentaient ses cauchemars. Il parvenait à saisir l’origine de la plupart d’entre eux, mais celui qu’il venait de faire restait un mystère. Ce rêve revenait à intervalles réguliers. D’une fois sur l’autre, les détails différaient, de nouveaux éléments apparaissaient. Les oiseaux étaient parfois des aigles blancs, parfois de sinistres corbeaux noirs. Cette nuit, pour la première fois, les volatiles avaient pris un visage humain : l’un d’eux avait celui de Mikaël.
Avec le temps, Andreas avait l’impression que son rêve n’était pas seulement une représentation symbolique, mais qu’il renvoyait à un événement bien réel. Son inconscient tentait de faire remonter à la surface ce qui n’était sans doute pas qu’une chimère onirique, mais un souvenir tangible. Depuis que Jessica lui avait révélé son secret, il en était encore plus convaincu.
Andreas entra dans la cabine de douche, régla le mitigeur sur froid. L’eau glacée stimulait son organisme. Il sentait, sous son épiderme, le sang s’activer dans ses veines. La sensation de fatigue et la tension de la nuit disparurent au rythme de l’eau qui s’écoulait sur sa peau. Il ferma ensuite les yeux et leva la tête pour que le jet d’eau se déverse sur son visage. Ses pensées le transportèrent alors trois ans plus tôt. Il avait l’impression de revivre tous les instants de cette journée qui l’avait marqué au fer rouge. C’était le vendredi 5 avril 2013. Il voyait tout comme dans un film.
Il court à perdre haleine dans les couloirs jusqu’à la chambre de Mikaël, aux soins intensifs. Il voit Luca, le médecin. Il le connaît bien, c’est l’amant de Karine, sa collègue inspectrice. Jocelyne et Jean, les parents de Mikaël, sont là. Leur présence le laisse perplexe. Il les salue d’un signe de la tête. L’accueil est glacial. Il s’approche de son compagnon étendu sur le lit, intubé, les yeux toujours fermés. Le moniteur cardiaque affiche un tracé régulier. Au téléphone, Luca a annoncé une complication. Luca l’entraîne dans une salle vide, qu’il ouvre avec son passe-partout.
— Andreas, je ne vais pas prendre de gants. Mikaël est dans une situation critique. Un nouvel œdème se développe, la pression intracrânienne augmente. Si on ne tente rien, le risque d’engagement cérébral est important.
— Ça veut dire quoi ?
— Il pourrait mourir…
— C’est quoi les options ?
— Il n’y a pas d’options. Les parents de Mikaël refusent que j’opère. Mikaël et toi n’êtes pas pacsés. C’est à eux, en tant que parents, que revient le droit de décider. Sauf si vous avez rédigé des directives anticipées.
— Mikaël avait abordé la question dernièrement. Il souhaitait qu’on en parle. Il en avait discuté avec notre médecin, mais… j’étais tellement occupé qu’on n’a pas encore signé les documents.
Son monde s’écroule.
— Je vais aller leur parler.
Il ouvre la porte, mais Luca le retient par le bras.
— Attends. Deux solutions s’offrent à nous. Soit nous posons un drain pour une dérivation externe du liquide céphalo-rachidien en espérant que cela suffira pour réduire la pression, soit nous l’opérons en enlevant une partie de la calotte crânienne pour permettre une décompression. La chirurgie comporte un énorme risque dans son état, mais ce sera plus efficace pour soigner l’œdème.
— Ton avis ?
— Je pense que nous devons intervenir sans tarder. Sinon, il pourrait subir de graves séquelles.
Andreas marche d’un pied ferme et rapide en direction de la chambre de Mikaël. Le voyant arriver, Jocelyne prend la parole :
— Tu sais, Andreas, nous aimons notre fils.
— Moi aussi ! Et je veux qu’on le sauve. Pas qu’on le regarde mourir !
— S’il est dans cet état, c’est à cause de toi, lui lance Jean. Andreas fulmine, il a envie de lui envoyer son poing en pleine figure. Il se retient.
— Je refuse qu’on s’acharne. Il est perdu, de toute façon… Je ne veux pas qu’il continue à souffrir. Laissons-le partir. C’est la volonté de Dieu ! poursuit Jean.
— Ce n’est pas en ce Dieu-là que Mikaël croit.
— Sors d’ici ! Je suis son père. Pour moi, tu n’es rien !
— Jean, arrête ! lance Jocelyne. Calme-toi !
Alors qu’Andreas se dispute avec son beau-père, Mikaël présente soudain de fortes convulsions épileptiques et son rythme cardiaque s’affole. Il est en fibrillation. Luca se précipite.
— Poussez-vous, nous devons l’opérer de toute urgence !