- Euphrasie --1

2068 Words
- Euphrasie – Slalomant entre les bagages à roulettes et les charriots des porteurs en blouse verte qui jouaient des coudes pour passer les premiers et justifier leur utilité, après avoir été délestée des quelques dizaines d’euros que j’avais sur moi, j'avais fini par me frayer un chemin jusqu’à l'extérieur. Là, je me souviens d’avoir aperçu Euphrasie pour la deuxième fois. C'est elle qui avait tamponné ma carte de débarquement à la sortie de l’avion d'un geste dont je ne saurais dire s'il avait été rageur, déterminé ou automatique mais d’un geste théâtral qui sonnait faux et qui m’avait impressionnée. Après avoir contrôlé les passeports de tous les nouveaux arrivants, Euphrasie avait dû, comme chaque semaine, rendre le tampon et le boîtier d'encre à son chef du jour, et, son service terminé, elle quittait l'aéroport pour regagner le centre-ville dans son bel uniforme bleu. Un des colosses qui filtrait les passages avait stoppé net la file des sortants pour que la belle puisse profiter pleinement de la double porte, et pour pouvoir tout à loisir profiter du spectacle des fesses de la belle à la démarche chaloupée. « Eh, tu vas où là ? » avait-il lancé avec nonchalance. Bien tenté de la part du mâle, mais Euphrasie n'avait pas répondu et elle avait poursuivi sa course en balançant bien une fesse à droite, une fesse à gauche. Le « non mais oui », ce jeu auquel elle aimait jouer « depuis depuis » comme on dit ici. Quand elle n'était encore qu'une petite fille, Ange Gardien, le frère de la voisine qui vendait les beignets de plantain lui murmurait déjà ce « Eh tu vas où là ? » quand il se glissait sur sa paillasse les nuits où il dormait dans le quartier. Elle se lovait contre son corps chaud et musclé, et c'étaient des moments doux dont le souvenir la faisait sourire. Il y a des souvenirs qui font se sentir bien, tout simplement. Ce matin-là, je l'avais regardée s'éloigner, le port de tête altier, le regard cherchant, dans la cohue des taxis jaunes et des voitures toutes plus branlantes les unes que les autres, le véhicule qu'elle allait réquisitionner. Je l'avais vue tendre le bras, la main ouverte avec un geste sûr, juste devant une vieille jeep Cherokee. Le conducteur n'avait pas moufté, soit parce qu'il était habitué, soit parce qu'il savait qu’il n'avait pas le choix. Je l'avais vue monter fièrement à l'arrière et le véhicule s'était mis en route, crachant un nuage de fumée noire que personne n'avait semblé remarquer. « Je vais au PK zéro » avait-elle annoncé avec assurance. « Tu mets les feux de détresse et tu fonces ». Elle aimait plus que tout ce moment où elle pouvait sentir tout le poids de son pouvoir peser autour d'elle, les regards des autres passagers inconnus quelques secondes auparavant qui la dévisageaient avec envie et admiration peut-être, le soupçon de soumission ou, qui sait, peut-être de peur, dans la voix du chauffeur qui ne manquait pas de demander : « Et si je me fais arrêter ? ». C'est là qu'elle pouvait jouir pleinement de son plaisir, les yeux mi-clos, le sourire jusqu'au fond des tripes, en lâchant sa phrase fétiche : « Je suis là ! ». Comme elle avait bien fait d'accepter ce boulot de « fliquette » ! Rien à voir avec ce qu'elle avait connu auparavant. Son premier boulot, elle l'avait trouvé quand elle était en troisième, au lycée Caron. Une scolarité qui n'en finissait jamais vu qu'à cause des années blanches, il fallait entre deux et quatre ans pour pouvoir passer au niveau supérieur. Vivement qu'ils en finissent avec les coups d'État, qu'ils se mettent à payer les fonctionnaires et qu’on puisse finir une année scolaire normalement ! Quoique, en définitive, tant qu'il n'y avait pas de prof, on ne souffrait pas trop à étudier... A l’époque, Moïse commençait à dire quelques mots en sango, le lait de ses seins s'était tari et il fallait bien qu'elle gagne quelque chose parce que la famille ne faisait que s'agrandir et que la boule de manioc n'était pas extensible. Une voisine avait dit à sa mère qu'une famille de moundjous cherchait une nounou pour ses trois bébés, il fallait juste savoir nager. Nager ? Quelle drôle d'idée. Elle pouvait toujours essayer. Qui sait ? Elle s'était présentée et, par chance, elle avait été embauchée. Voilà pourquoi, depuis, Ange Gabriel la surnommait « Soussou » : poisson. Elle n'avait pas réussi à nager parce que l'eau de la piscine la tirait toujours vers le fond sans qu'elle puisse comprendre pourquoi, mais comme personne n'avait fait mieux qu'elle, Monsieur avait fini par la rappeler pour lui demander de commencer au plus vite. Elle avait tout de suite aimé cette maison. Rien à voir avec les maisons du quartier. On aurait dit un monument entouré de murs très hauts fermés par un portail que gardaient nuit et jour des gardiens en tenue gris foncé avec un insigne jaune sur l'épaule. On aurait dit des policiers. Ils étaient armés d'un pistolet et d'un talkie-walkie dans lequel on entendait de temps en temps une voix grésillante donner des ordres. Ils ouvraient et refermaient l'immense portail chaque fois que le 4x4 flambant neuf de Monsieur devait rentrer ou sortir, au garde à vous, le regard dans le vide. Elle adorait ce spectacle : les hommes immobiles et la voiture qui glissait doucement pour se mettre à sa place presque sans bruit, en marche arrière, prête à repartir. Tout lui plaisait dans cet univers-là. Les murs de la maison étaient blancs et doux au toucher, pas comme le pisé rugueux qui lui râpait le dos quand elle s'appuyait contre le mur, chez elle. La maison était remplie de tous les objets qu'on voit quand on passe devant le village artisanal : des personnages en bois, des cadres en ailes de papillons qui dessinent des femmes revenant des champs avec des troncs de bois sur la tête, des boîtes recouvertes de tranches de graines disposées en cercle, des coupelles de différentes couleurs ou des masques d’idoles oubliés. Voilà ce que le moundjous font de toutes ces choses qu'ils viennent acheter chez les artistes ! Ils les posent dans leurs maisons, les accrochent au mur, les disposent sur les meubles pour que leurs invités les regardent quand ils viennent les voir et pour qu'ils trouvent que c'est joli. C'est que ça finit par coûter cher tous ces objets-là ! Rien que les cadres : un seul cadre, ça peut bien couter dans les quarante mille CFA, surtout pour des moundjous qui ne savent même pas marchander. Quarante mille, ça fait presque un mois de salaire ! Et des cadres il y en avait plusieurs rien que dans le salon. Parfois même, Madame en amenait un nouveau et elle le laissait sur la table ou dans un coin de la pièce en attendant de savoir où elle le pendrait. Le plus souvent, elle le mettait à la place d'un autre qui finissait dans la chambre, relégué à un rôle secondaire ou menacé par l'oubli. Quel dommage ! Tout était agréable à regarder chez les moundjous. Pour s'asseoir, il y avait un grand canapé bleu mœlleux et doux au toucher, avec des gros coussins qu'il fallait enlever de temps en temps pour voir si rien n'avait glissé dessous. Tout était neuf et brillant. Le plafond en bois était verni et luisant lorsqu'on allumait la lumière. Quand on « climait », il fallait vite fermer les portes et les Naccos de toutes les fenêtres pour que l'air chaud reste dehors. Les placards des chambres étaient remplis de vêtements de France qui sentaient bon la lessive des magasins libanais de l’avenue Boganda, et les lits hauts et mous donnaient envie de se jeter dedans et d'enfouir sa tête dans les oreillers dodus. Les enfants parlaient français mais Madame voulait qu'ils apprennent quelques mots de sango parce que c'est bien qu'ils connaissent la langue du pays. Il fallait qu'ils mangent le matin, à midi et encore le soir, mais tout était très codifié. Il ne fallait pas manger le soir ce qu'on mange le matin et il fallait bien se souvenir de ce qui était sucré et qu’on sert à la fin du repas, et les plats qui sont salés par lesquels il faut commencer mais que les enfants doivent finir obligatoirement pour avoir droit aux sucrés. C'était plus simple quand Madame était là parce qu'elle avait l'œil partout et qu’elle se rendait compte tout de suite de ce qui n'allait pas. Mais quand elle était seule avec les enfants, Euphrasie avait plus de mal à les contraindre à respecter les consignes que lui avait données Madame, ou, du moins, celles dont elle se souvenait parce que ça fait beaucoup de choses à se rappeler avec des enfants qui passent leur temps à ne pas obéir ! Surtout que, chez les moundjous, on ne « chicote » pas les enfants, on doit trouver des raisons pour leur faire accepter de faire ou de ne pas faire les choses. Chaque jour, Euphrasie apprenait que c'est très grave de servir le cake au thon en dessert, que le flan de courgette c'est une entrée ou qu'on ne peut pas faire cuire la macédoine de légumes. Elle avait appris à ne pas mettre de salade dans la salade de fruits, qu'il ne faut pas faire mariner la viande dans le sel avant de la passer à la poêle, qu’il faut laver l’égouttoir à pâtes même si on sait qu’on le réutilisera demain, que les moundjous ne mangent que le filet dans le poisson et encore d'autres habitudes alimentaires qu'elle n'avait jamais imaginées auparavant. Un jour que Madame était sortie, Monsieur lui avait demandé de préparer un poulet/frites pour les enfants pour le déjeuner. Elle s'était appliquée à découper le poulet en petits morceaux pour que même Emma, la plus petite, puisse en manger, elle qui ne mangeait pas grand-chose, et elle avait bien veillé à ce que chaque morceau sorte bien doré et croustillant de l'huile bouillante qui crépitait joyeusement dans la casserole. Une vraie catastrophe ! Les enfants avaient hurlé à la vue de leur repas, Emma avait recraché sa première bouchée en faisant une grimace qui lui déformait tout le visage, Rémi avait couru pour vomir dans les toilettes ! Et quand le patron était rentré, Euphrasie avait essuyé une colère dont elle se souviendrait longtemps comme d'une véritable injustice. « Aye, Monsieur a crié ! » racontait-elle au quartier. Quelle différence après tout entre un poulet frit et un poulet frites ? Le soir, quand elle avait tout ramené à la maison, Moïse avait ouvert des yeux ronds en voyant toutes ces boulettes de poulet qui croquaient sous la dent et il n’avait pas fait d’histoire pour les avaler, lui ! Elle aimait bien lui ramener, chaque soir, un peu de toutes ces choses incroyables qu'elle cuisinait pour les enfants. Finalement, c’était comme si elle en avait quatre et c'était bien normal qu'ils aient la même chose. Ce que Moïse aimait le plus, c'était la purée, mais c'était un peu difficile à transporter sans que Madame ne s'en rende compte. Parfois, quand quelque chose manquait, Madame se mettait en colère. D'autres fois, elle semblait ne pas s'en rendre compte, ou bien elle se contentait de lever les yeux au ciel. Il y avait donc des choses qu'on pouvait prendre et d'autres qui étaient interdites mais c'était difficile de savoir quoi exactement et, dans le doute, il valait mieux que Madame ne sache rien. Pour amener quelque chose à la maison, Euphrasie devait attendre que les patrons soient sortis. Là, elle pouvait aller cacher des choses dans son sac, sous son pagne dans la « boyerie » qu'elle partageait avec les boys, les gardiens et le jardinier : Albert. Heureusement qu'il était là, lui ! C'est lui qui savait nager et qui pouvait surveiller les enfants quand ils décidaient d'aller jouer dehors. C'est d'ailleurs grâce à lui qu'elle avait pu être embauchée. Elle surveillait ce qui se passait dedans, et lui était responsable de ce qui se passait dehors. Quoiqu'il en soit, quand Euphrasie prenait quelque chose, il valait mieux ne pas être vue par les gardiens car, sinon, il fallait partager avec eux. Quand il lavait la voiture des patrons et que ceux-ci étaient hors de leur vue, Albert laissait Euphrasie s'asseoir au volant du véhicule. Là, elle avait l'impression d'être aux commandes du monde. Elle adorait ces moments de quiétude, bien assise dans le fauteuil incroyablement spacieux et confortable du conducteur. Qu'est-ce que ça devait être bien de savoir conduire ! Un jour, Emma, Rémi et Samuel sauraient conduire eux-aussi, comme leur maman et leur papa. Peut-être que Moïse aussi ? Allez savoir ! Lui aussi, il deviendrait peut-être un Monsieur, un « Kotazo » : un personnage important. Le soir, quand les patrons sortaient, elle devait rester pour mettre les enfants au lit et veiller jusqu'à ce qu'ils rentrent. Elle s'asseyait dans le grand canapé et attendait dans le noir, savourant le calme. Vautrée dans ce canapé, elle était une Madame. Elle était maîtresse de tout ce qui l'entourait. Elle aurait même pu regarder la télé ou siroter un Fanta en téléphonant sur son portable. Si elle s'endormait, le bruit du portail et le moteur de la voiture la réveillaient bien avant que Madame n'ait monté les quatre marches qui menaient jusqu'à la terrasse devant la porte d'entrée. Elle se mettait debout dans l'embrasure de la porte menant aux chambres des enfants et c'est là que les patrons la trouvaient, invariablement, comme si elle était restée là, à écouter dans le noir la respiration des enfants endormis.
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