— Tu ne connais pas Israël Goldenberg, Camilla. Il est pugnace, inflexible, peut-être plus que moi. Je ne suis pas certain qu’il s’arrête, même si je jette l’éponge. Et son poste au musée de la STASI lui offre un champ d’investigation que tu ne soupçonnes pas. Il fait progresser l’enquête, quoi que tu en penses. Regarde cette vidéo, par exemple.
Elle persiffle.
— Alors, c’est super. Ce Russe est celui que tu recherches ! Admettons. Et te voilà bien avancé… Et quelle est la prochaine étape, Wolfy ? C’était il y a une éternité ! Il est vieux maintenant le soldat de ton film, et peut-être qu’il est mort. Tu n’en sais rien, et tu continues à courir après un cadavre qui est peut-être séché depuis des lustres.
Wolf ne répond pas. Il appuie sur la touche d’éjection. L’appareil régurgite le bloc de plastique avec des cliquetis laborieux. Il saisit la cassette, et se relève. Il passe devant Camilla, évite de croiser son regard. Il ouvre une armoire. Une vingtaine de classeurs gris s’alignent sur trois niveaux. Ils portent la même étiquette, BERLIN 1945, et un numéro. Il range la vidéo à leurs côtés, et ferme le battant. Le geste est brusque, plus qu’il ne le voudrait. Camilla murmure.
— Tu devrais laisser les morts en paix, Wolfy. Et plutôt t’occuper des vivants. Ce sont eux qui ont le plus besoin de toi.
* 6 *
Carine Felber traverse le parking et s’éloigne des bâtiments de l’hôpital. Les semelles compensées de ses bottes glissent sur le bitume détrempé, et lui donnent une démarche un peu lourdaude de caïd de banlieue. Elle est triste. Finalement elle n’a pas été plus loin que le sas de l’accueil. Elle renonce à voir Cindy Pinelli, et elle s’en veut d’avoir cédé stupidement à son impulsion première. C’était foutu d’avance. Aucun personnel médical suffisamment sensé ne lui laisserait voir le corps sans vie de Cindy. Et même si elle y parvenait, quelle belle affaire ! Trouverait-elle une réponse à ses questions ? Une raison à ce geste désespéré ? « N’importe quoi », peste-t-elle. Elle n’y verrait rien d’autre qu’un cadavre, des images atroces qui hanteraient certainement ses nuits. Comme si elle ne faisait pas assez de cauchemars ! Son père a peut-être tort. Un soutien psychologique pourrait l’aider à y voir plus clair.
Elle glisse une main dans son sac, et en sort une feuille. Elle parcourt d’un œil dubitatif le méchant polycopié. Aphrodite Pandora… Ce nom ne lui est pas inconnu. Son père parle peu de son travail de flic, pourtant il a évoqué ce nom. Cette clinicienne a aidé le groupe Wolf à résoudre plusieurs enquêtes criminelles. Pour qu’il en parle, elle doit lui avoir fait une forte impression. Elle retourne le document. L’en-tête est celui du lycée, la mise en page est approximative, et les phrases sont franchement bancales. En bas de page, l’imprimante a bavé, et un bandeau filandreux souligne l’ensemble. Tout cela transpire l’improvisation, et une gestion calamiteuse de procédures administratives d’urgence. La veille, chaque lycéen de sa classe a reçu la même feuille dans son casier. Le texte se résume à quelques lignes ; il les invite à participer à un groupe de parole sur le thème du suicide de leur camarade. L’animatrice est le docteur Aphrodite Pandora.
Les élèves en ont discuté entre eux, et les avis sont partagés. Certains hésitent à prendre part à l’expérience. Bien sûr, il y a ceux que la curiosité titille, et parmi eux une majorité de garçons ; ils fantasment bêtement sur le prénom « Aphrodite », la déesse de l’Amour. Quels crétins immatures ! Des mecs, quoi ! Et il y a ceux qui ne veulent tout simplement pas évoquer ce drame, surtout devant une étrangère, fut-elle psychologue. En revanche tous s’accordent à saluer une belle occasion de sécher le cours de philo. Carine Felber froisse la convocation, et la lance d’un jet précis dans une poubelle. C’est décidé. Elle n’ira pas. En tous cas, pas cette fois. Elle se contentera d’attendre l’heure du cours de maths au café du coin.
Elle enfouit les mains dans les poches de son Bomber, et rentre la tête dans les épaules. Coup d’œil à l’arrêt de bus. Personne. Ah, oui. La grève n’est pas finie, évidemment. Pas grave. Elle va couper par le parc de la Légion d’Honneur, et piquer sur la Basilique. Ça va lui changer les idées. Elle saute une murette, et s’engage sous une rangée d’arbres. Le chemin en gravier est désert. Elle lève la tête ; des gouttes s’écrasent sur son visage, rafraîchissantes. La pluie s’est arrêtée de tomber, mais les hautes branches sont encore gorgées d’humidité. Autour d’elle, des impacts claquent çà et là, sur les cailloux, le bois, les feuilles mortes. Ils donnent l’impression qu’une armée de bestioles va surgir du sol. L’adolescente sourit de sa propre crédulité. Non, vraiment ! Il faut vraiment qu’elle arrête de visionner des films d’horreur, sans blagues ! Derrière elle, un staccato plus régulier se détache. Inquiétude naissante.
Elle frissonne, mais hésite à se retourner. Elle n’est pas une mauviette, mais quand même, ce n’est peut-être pas une si bonne idée de passer par là. Quelques mètres plus loin, une femme âgée promène un caniche, et la regarde. Cette présence la rassure. Quoique. Dans une société où des femmes se font v****r dans des lignes de métro à l’heure de pointe, la mémère et son toutou ne sont pas une garantie de sérénité. Le staccato grandit. Étrange. Ce n’est pas la pluie. Carine allonge le pas.
En passant près du chien, la bête tente de se jeter sur elle. Il tire méchamment sur sa laisse, manquant de faire trébucher la vieille femme. Carine adresse un sourire contrit à sa propriétaire. En retour, elle reçoit un regard assassin. Le visage ridé comme une vieille figue laisse sourdre des sifflements chevrotants. Au milieu des aboiements, deux mots se fraient un chemin, « droguée » et « sale jeune », sans doute la traduction humaine des propos canins. « Quelle vieille bique, elle et sa bestiole, ils sont bien assortis ces deux-là », murmure Carine. À mesure qu’elle s’éloigne, le concert hargneux se calme. Soudain elle entend une respiration oppressée derrière elle, et le martèlement rythmé est sur ses talons, rapide, comme une charge. Danger !
Elle n’a pas le temps de se retourner, et pousse un cri strident. Une silhouette noire la dépasse dans un souffle de forge, un homme. Surpris, le joggeur fait un brusque écart, et manque de s’affaler. Il se rétablit en deux enjambées, et continue sans ralentir, levant la main dans un geste ambigu, un salut ou des excuses. Gloussement sur sa droite. Devant une poubelle, un employé municipal s’esclaffe, un grand noir filiforme avec des yeux rieurs, sans malice. La jeune fille hausse les épaules, vexée. Soudain elle sent une main se plaquer sur son épaule. Effroi. Elle se retourne, et se fige. Sous la capuche d’une veste élimée, elle reconnaît le visage rougeaud. L’homme postillonne des relents alcoolisés.
— Tu es Carine, Carine Felber, la copine de Cindy, ma fille, c’est bien ça ? Je t’ai vue à l’hôpital.
Elle se dégage d’un mouvement d’épaule.
— …et vous m’avez suivie ! Vous êtes malade ! Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Tu crois qu’elle s’est tuée à cause de moi. Je le sais ! C’est n’importe quoi ! Alors, ne va pas raconter ça aux flics !
Il saisit l’adolescente par le coude, et l’oblige à lui faire face. Ses gestes sont lourds, imprécis. L’homme est ivre. Carine Felber se débat. L’employé municipal est témoin de la scène. Il lâche son sac, et les rejoint en vociférant. Il s’interpose, glapit des mots rugueux. Échanges de coups, déchirures de tissus, cris étouffés. Le père de Cindy Pinelli chute brutalement en arrière. Abasourdi, il se redresse, avant de s’enfuir en clopinant. Le grand noir fait face à l’adolescente.
— Ça va bien, Mademoiselle ? Vous n’avez rien ? J’appelle les flics ? Vous voulez porter plainte ? Je veux bien témoigner si vous voulez ! Des pervers dans son genre, vous savez, il faut les punir ! Oh ! Regardez ! Il a perdu quelque chose, ce s******d !
Sur le gravier, un objet circulaire écarlate brille. Une montre à gousset décorée d’une tête de mort, avec des mots en caractères gothiques, ULTIMA FORSAN.
Chapitre 2
* 1 *
Rouge… Bleu… Rouge… Bleu… La sirène hurle à rompre les tympans ! Il fait nuit. L’asphalte est mouillé, luit dans la nuit avec une alternance hypnotique. Les façades des bâtiments reflètent les pulsions lumineuses. Impression de tunnel irréel, un spectacle son et lumière presque joyeux.
La circulation se fige à l’approche du bolide. Les voitures se rangent sur les côtés. Des têtes se collent aux fenêtres. Des yeux brillent. Curiosité malsaine. La furie mécanique débouche de la rue de Genève. Crissements de pneus. L’ambulance glisse sur quelques mètres, et tangue dangereusement. Le virage de la rue Lyautey est traître, mais le conducteur est habitué. L’aile droite passe à quelques centimètres d’une voiture arrêtée à un feu. Cri d’effroi.
À l’intérieur, l’urgentiste perd l’équilibre. Il lâche son manomètre, et se raccroche au bord du brancard. L’infirmier le soutient. Dans le mouvement, la couverture glisse ; elle découvre un corps vêtu de cuir. C’est une fille ; Armelle Camus est jeune. Encore une adolescente. Les paupières sont soulignées de larges traits noirs, et les lèvres sont peintes en violet, percées d’une chaînette argentée. Les traits sont calmes ; elle semble dormir, indifférente au chaos ambiant. L’infirmier réajuste le bras inerte le long du corps, et hurle vers le conducteur. Ses propos sont inaudibles. Sans doute demande-t-il de ralentir. Peine perdue. Le chauffeur accélère. Le centre hospitalier n’est plus qu’à cinq minutes.
Rouge… Bleu… Rouge… Bleu… Le médecin se penche, le regard à la lisière des lèvres violettes. La bouche est déformée par la canule ; elle est restée en place. Il saisit la main aux ongles vernis en noir. Le capteur est correctement fixé sur la pulpe de l’index. Coup d’œil au moniteur. Perplexité. La saturation en dioxygène est correcte, et l’apport est minimal. Étrange. Dans des cas semblables, il est obligé d’ouvrir sérieusement le robinet, mais pas là ! C’est à se demander s’il y a vraiment besoin d’une ventilation. Dans le doute, autant laisser le branchement, se dit-il. Ça ne peut pas lui faire de mal, car si la raison du coma n’est pas encore confirmée, une intoxication au monoxyde de carbone est définitivement exclue. Les vieilles installations au gaz ne sont pas rares dans les tours de Saint-Denis, mais l’appartement d’Armelle Camus est correctement ventilé. Les pompiers l’ont confirmé.
Pensif, il plonge sa main dans sa poche, et sort un tube emballé dans un plastique. Il fixe la poignée transparente avec une pince au brancard, pour analyse. Il a trouvé les barbituriques à côté du corps, un cylindre à moitié vide. Bizarre. D’habitude, les prétendants au suicide ne font pas dans la dentelle, et ils avalent la totalité de leur réserve, sauf quand leur motivation faiblit. « Pauvre gamine », pense-t-il. Si elle a visé un appel au secours, le coup est dramatiquement raté !
La couverture menace encore de tomber. Il se penche pour la coincer sous le corps. Sous ses doigts, un contact froid l’intrigue, une chose qui brille en dehors de la veste en cuir. Une chaînette. Elle a dû s’extraire de la poche avec les trépidations de l’habitacle. Il tire dessus, et dégage une montre à fermoir, décorée d’une tête de mort avec le nom ULTIMA FORSAN. L’objet l’intrigue. Pression de l’index. À l’intérieur, des pilules blanches tressautent sur le fond brillant. Certaines sont frappées d’un point rouge. Il referme soigneusement le couvercle, et glisse le pilulier dans le sachet en plastique. Le contenu doit être analysé avec les autres cachets. On ne sait jamais. Il tente de fixer la pince au brancard. Nouveau chaos dans l’habitacle. Le plastique se brise entre ses doigts. « Nom de Dieu, encore du matériel pourri », jure-t-il. Des économies de bouts de chandelles ! Il pose le sachet sur la tablette de l’ambulance, à côté du compte rendu d’intervention. Ainsi il ne l’oubliera pas.
Rouge… Bleu… Rouge… Bleu… Les signes cliniques sont alarmants, et il ne peut rien faire. Certains éléments du diagnostic de mort encéphalique sont présents, comme l’absence totale de conscience et d’activité motrice, l’abolition de la plupart des réflexes du tronc cérébral. Des examens complémentaires doivent le confirmer, mais elle est bien partie pour finir en légume. En revanche, la persistance de la ventilation spontanée est une énigme. Elle ne devrait plus être capable de respirer par ses propres moyens. La vigueur de sa jeunesse doit certainement expliquer qu’elle s’accroche autant. Mais elle plongera définitivement. Juste une question d’heures, au mieux de jours.
Brusque coup de frein, et v*****t déport à droite. Les deux hommes s’accrochent à leur fauteuil. Des croix rouges sur fond blanc passent devant les hublots. Ça y est ! Ils sont arrivés aux urgences. Le véhicule pile. Aussitôt les deux battants de la porte s’ouvrent en coup de vent. Une équipe de quatre personnes les attend déjà. L’infirmier urgentiste les suit, tandis que le médecin reste en retrait. Volonté de ne pas gêner. Les gestes sont sûrs, efficaces, et sans un mot. Couinements métalliques. Le brancard est descendu, le train roulant déplié, et la procession s’éloigne au pas de charge vers le sas. Sur le seuil, le rideau s’écarte dans un claquement rapide, puis il se referme derrière le groupe, lentement.