Chapitre : La péninsule
Cahier d’Avril Scott : Cette péninsule, l’une des plus belles au monde… j’en avais rêvé.
Avril arpentait les vastes territoires de la péninsule Freycinet, à l’est de la Tasmanie. Isolée du monde pendant huit mille ans, celle-ci faisait figure de sanctuaire pour la faune et la flore de la région, et signifiait pour la jeune femme un terrain de recherche privilégié qu’elle mettait à profit en inspectant chaque arpent, chaque souche végétale. L’ancien parc national de Freycinet avait été laissé à l’abandon, en raison d’une déforestation intensive qui avait donné lieu à des mouvements d’opposition suffisamment marqués pour que l’État renonce à ses projets et instaure un système de jachères à grande échelle.
Depuis peu, l’association pour laquelle œuvrait la jeune femme en avait obtenu le droit de gestion avec option d’achat, et ce résultat aboutissait après des années d’un combat acharné pour que ces terres deviennent patrimoine intouchable. En dépit des dégâts sérieux que la déforestation et le tourisme avaient générés, les terres avaient miraculeusement conservé leur beauté originelle et leur écosystème natif. Le parc abritait une flore et une faune abondante, des cacatoès noirs, des wombats, des wallabys de Bennet, mais aussi des dauphins, des manchots pygmées, des opossums ou encore des rats-kangourous. Les paysages diversifiés s’étendaient sur plusieurs milliers d’hectares de landes, de cavernes et de forêts. Mais alternaient, aussi et surtout, les parois montagneuses, ainsi que les falaises en à-pic de granits déchiquetés qui abritaient les populations d’oiseaux. L’un des attraits de la péninsule : ces formations de granit rouge et rose, la roche dominante. L’orthose rose, un feldspath qui conférait aux montagnes et au littoral leur teinte rose caractéristique. On y glanait également des micas noirs et du quartz blanc. Au-delà de sa passion pour la faune et la flore, Avril s’intéressait aux minéraux, à leur texture et leurs pigmentations aux tonalités extraordinaires. En chacun résidait à ses yeux un univers à part entière. Leur histoire s’amarrait dans chacune de leurs particularités, leurs nuances, leurs aspérités. Mais elle ne devait pas oublier, non plus, les merveilleuses plages et les prairies intérieures.
L’éthologue se baissa pour ramasser une poignée de terre qu’elle effrita entre ses doigts. Des sols peu fertiles, pauvres, peu adaptés à l’agriculture. Des podzosols où proliféraient les conifères, mais aussi les fougères et les bruyères. La plupart des sols de l’Est de la Tasmanie. Propices pour la sylviculture qui y était très productive et l’une des mannes industrielles majeures de l’État. Les espèces de plantes endémiques à ce secteur y foisonnaient. L’éthologue rêvait d’y installer leur base si particulière, et faire de ce paradis, une terre de nouveau protégée. Hélas, si la beauté des côtes sauvages et des plages tasmanes qui cernaient la péninsule valait tous les sacrifices, elle attirait également son pesant de touristes.
La jeune femme contourna une étendue marécageuse sur sa droite, tout en s’y attardant, examinant au travers de l’eau affleurant, sa faune distinctive. Parmi les roseaux et les massettes, un huîtrier pie errait non loin d’un nid d’algues et de coquilles. Porté par ses courtes pattes rosées, l’échassier noir et blanc balançait son bec tel un marteau en direction d’une moule accrochée à sa pierre. Avril esquiva de la tête un couple de libellules entreprenantes. Leurs corps racés vrombissaient ainsi que les pales d’un micro-hélicoptère. Elle frissonna, le temps changeait, et le soleil à son arrivée n’était plus qu’un souvenir que les premières gouttes de pluie remplaçaient dorénavant. Elle était une habituée des métamorphoses du climat ; ici, les coups de vent vous surprenaient alors même que vous goûtiez, l’instant précédent, une atmosphère paisible imprégnée d’un souffle d’air tiède et subtil. Avril enfila une parka qu’elle avait glissée dans un sac, par précaution, le matin même, et rebroussa chemin pour rentrer sur Coles Bay, à l’extrémité nord de la baie de Great Oyster.
Non loin de l’eau stagnante qu’elle venait de quitter, elle buta sur un ancien dépôt de coquillages amoncelé à cet endroit par des aborigènes, autrefois. Un Copper head s’en délogea en sifflant en signe d’avertissement. Le serpent aux couleurs de rouille et de feuilles mortes mesurait bien un mètre vingt. L’éthologue poursuivit son chemin en le guettant du coin de l’œil. Elle sourit en percevant sa hargne d’avoir été dérangé. S’il l’avait mordue, l’épreuve aurait été douloureuse, très douloureuse, mais le reptile n’en avait pas l’intention.
Demain, elle entreprendrait des recherches plus poussées sur le terrain, afin de réaliser un inventaire des espèces végétales peuplant la péninsule, d’identifier les spécimens à réimplanter et d’entériner leur projet de parc. Il était aussi nécessaire qu’elle évalue le réseau des échanges d’énergies et de matières permettant le maintien et le développement de la vie. Ce que l’on nommait l’écosystème se réduisait au final à l’unité de base définie dans laquelle les plantes, les animaux et l’habitat interagissaient au sein du biotope. Dans cet écosystème rudimentaire, le rôle du sol s’avérait essentiel parce qu’il fournissait une diversité d’habitats et opérait comme un accumulateur, un transformateur et un milieu de transfert pour l’eau et les autres éléments apportés. Leur future acquisition serait régie en se basant sur cette approche écosystémique, une méthode de gestion où les terres, l’eau et le vivant s’intégraient pour favoriser la conservation et l’utilisation durable et soutenable des ressources naturelles, afin de respecter les interactions. En résumé, toutes les parties d’un écosystème étaient liées, il fallait donc tenir compte de chacune d’entre elles.
Idéalement édifiée sur la côte Est de la Tasmanie, aux portes de ce secteur privilégié de la péninsule, à cent quatre-vingt-douze kilomètres au nord-est d’Hobart et à deux cent neuf au sud-est de Launceston, la bourgade de Coles Bay se nichait au pied des rochers de granit rose et gris des Hazards2. Ces derniers se dressaient à pic, teintés de lichen orange, offrant un spectacle extraordinaire et un splendide coucher de soleil que la jeune femme admira longuement depuis le balcon de l’appartement qu’elle avait loué plusieurs semaines auparavant.
Un peu plus tôt, sur la terrasse ouverte, elle avait dégusté des huîtres accompagnées d’un vin local.
Bâti à proximité de l’Esplanade, le lodge bénéficiait d’une vue sur la mer et sur les pics majestueux. À quelques kilomètres de l’endroit, s’étendaient les amples coulées de sable blanc de Wineglass Bay, classée comme l’une des plus belles plages du monde encore maintenant.
Toute à sa contemplation, Avril songeait à l’avalanche des dossiers d’étude et de mises en conformité qui ne faisaient que s’accumuler sur ses frêles épaules. Façon de parler, mais qui nécessitait beaucoup de son temps, afin de détecter puis pointer du doigt les non-conformités toujours probables dans ce genre de dossiers trop rapidement placés entre les mains des organes certificateurs. Si les produits des entreprises industrielles se multipliaient sur les marchés boursiers, dans l’élevage de masse et l’exploitation agroalimentaire, et au sein même des logements privés, des vêtements, de l’alimentation de tous les jours, les opposants de ces néopratiques du tout-venant ne lâchaient pas prise, contrairement à ce que les lobbies clamaient depuis des années. Le travail de l’éthologue s’en trouvait complexifié, et l’existence même de celui-ci confortée. La jeune femme n’avait jamais disposé d’autant de relations que ces derniers temps. Elle soupira, laissa son regard errer vers l’horizon qui se fondait à l’azur des eaux du front de mer et, mue par une impulsion subite, se débarrassa de ses vêtements qu’elle jeta sur un fauteuil proche, enfila un maillot une pièce, un débardeur par-dessus, s’empara d’une serviette de bain et quitta son appartement pour se rendre sur la plage locale, à moins d’une centaine de mètres.
Le rose caractéristique des sols rocheux de ces parages transparaissait à intervalle, se mêlant aux teintes bleutées de la mer et du ciel, créant une palette de nuances qui apaisaient l’âme et le corps. L’éthologue marcha dans les eaux jusqu’à ne plus avoir pied, et s’éloigna d’une nage tranquille des bords de plage pour rejoindre une masse rocheuse recouverte de lichen, au-delà d’une courbure de sable.