2. Cannes, France, dans les années 2000

746 Words
2 Cannes, France, dans les années 2000.L’homme la regardait par en dessous. Amanda tirait sur sa cigarette, la tête en arrière sur le dossier du fauteuil, ses longues jambes gainées de noir, ses pieds aux talons fins reposant de biais sur la moquette épaisse. Il observa ses grands yeux verts – du jade lavé à l’eau claire – sans oublier la beauté de ses lèvres et l’impact de son rire sur ses glandes hormonales. Elle est vraiment très belle, pensa-t-il pour la troisième fois. Il se pencha vers la table et se resservit une flûte de champagne tout en reprenant son monologue. — Oui, je te disais, les fusions, tout ça, c’est vrai que ça rapporte, ça rapporte surtout à mon banquier ! Ha ! Ha ! Ha ! Mais bon, mon prochain objectif, c’est le cinéma : je cherche des partenaires pour produire un film, mais attention, un vrai, un « à l’américaine » si tu vois ce que je veux dire… — Sûr mon chou… Elle jeta un œil vers la fenêtre, à travers les lourds rideaux de brocart. Quelques rayons de soleil dardaient, comme des lasers sur la mer, de l’autre côté de la croisette, en face du palace où ils se trouvaient, appelant l’aube tout en douceur. Je te crois que t’en amasses, du blé, se dit-elle, mais bon… Ces types avaient toujours besoin de parler, ils voulaient faire durer le plaisir. De toute façon ce n’était pas lui qui payait. L’homme remarqua à son tour les filets de lumière sanguine qui traversaient la grande suite et trouva subitement un goût amer à son champagne. Il en siffla le fond, pensant qu’il n’allait pas tarder à se taper une bonne migraine. Mais il avait eu besoin de boire, avec la coke qu’il s’était sniffée tout au long de la soirée dans la boîte de l’hôtel. Coke fournie par Amanda. Il se racla la gorge. — Hmmm… Hmmm… Bon, qu’est-ce… qu’on fait ? Enfin il se décide… ce connard, pensa-t-elle. Elle prit la pose, main rejetée en arrière, sa Dunhill dégageant un filet de fumée blanche tout au bout de ses longs doigts. La bouche d’Amanda s’allongea dans une sorte de sourire, parfait, ses yeux se plissèrent et l’homme sentit quelque chose de sucré dévaler dans son bas-ventre. — Tu veux que je te s**e ? —… — Chou ? — Heu, oui, d’accord, je veux bien… Elle écrasa sa cigarette, puis d’un geste assuré fit sauter une à une ses chaussures à talons. La call-girl se leva, et, fixant le gars qui se sentait hypnotisé comme la souris par le serpent, elle ordonna d’une voix chaude : — Ne bouge surtout pas. On y était. *** La grosse orange qui paressait contre le miroir de la Méditerranée s’était élevée et transformée en un citron aveuglant. Cela sentait le dimanche matin. Sur la Croisette planait l’odeur fraîche de ce début d’automne. Quelques sonnettes de vélos, comme des sourires sonores, des joggers et joggeuses en survêtement Armani au look de pyjamas et l’immensité bleue léchant doucement le sable doré où s’ébattaient quelques clébards de marque, prêts à uriner et déféquer sur la plage publique, avant que leurs ancêtres de maîtres ne les rapatrient vers la résidence vidéo-surveillée. Cannes sera toujours Cannes… pensa Amanda. Un pied posé sur une chaise, elle remontait ses bas, sa peau dégageait des fragrances de monoï et de citron vert, elle sortait de la douche et son client ronflait au milieu du lit, repu de champagne et de b***e. La jeune femme enfila sa robe de satin noire à bretelles, son string était resté autour du cou du futur producteur de cinéma, spécialisé dans les fusions d’entreprises orthopédiques. Elle secoua son épaisse chevelure tout en mourant d’envie de s’allumer une de ses Dunhill rouges. Cela serait pour plus tard, avec le café. En récupérant son sac elle repéra le portefeuille du miché, posé sur la table de l’entrée. Ses doigts farfouillèrent dedans. Son sourire se fit cynique à la vue de la photo de la rombière et du gosse du type, un gamin de dix ans qui jetait un regard noir vers l’objectif. La femme était sapée pour assister à la messe et avait l’air heureuse, dans le style béat, pas le genre à se lever le matin pour aller bosser, pensa Amanda. Elle palpa la liasse de billets et en retira un orange du lot, 50 euros, son pourboire. Ce n’était pas le client qui payait et ce n’était pas, non plus, Amanda qui encaissait. Elle récolterait le fruit de son labeur plus tard. Le billet alla se ranger au fond de sa besace à lacet de cuir rouge, le modèle Adjani. Enfin, son sac sur l’épaule et sa paire de talons hauts dans la main droite, elle quitta silencieusement la suite et s’engagea dans le large couloir à la moquette aussi épaisse et moelleuse que le dos du caniche d’une rentière du Cannet.
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