II
Les jappements, d’abord espacés et solitaires, se rapprochaient, puis se précipitaient, se déchaînaient en longs roulements sonores, chargés de nuances, lourds de menaces peut-être ou d’injures pour le lièvre roux, tapi dans son fourré de ronces et plus protégé par ses multiples pistes, ses doublés et ses crochets que par le bouclier d’épines derrière lequel il avait frayé son gîte de la journée.
À l’appel du premier chien d’autres abois avaient répondu, pressés et joyeux, et maintenant les coups de gueule alternaient dans la prairie, auxquels se mêlaient des voix âpres, sèches et gutturales, encourageant les bêtes et les dirigeant vers les brèches de mur, rentrées probables de l’oreillard.
L’œil de Tiécelin, fouillant l’espace au-dessous de lui, suivait avec des avivements d’éclat et des clignotements des paupières les silhouettes humaines, devinées plutôt que vues sur l’écran du ciel pâle contre lequel s’écrasait la forêt. Mais il ne bougeait pas de son poste, assuré de sa sécurité provisoire et de l’inattention des chasseurs uniquement occupés de leur but sur lequel ils concentraient tous leurs efforts et qu’il allait suivre aussi et peut-être leur disputer.
Bientôt les chiens pénétrèrent dans le taillis, aspirant l’air avec force, reniflant bruyamment la rosée, claquant des mâchoires, le fouet battant, cinglant les ronces, insensibles aux piqûres des épines, se frôlant, se bousculant, enfiévrés par la recherche.
De temps à autre, l’un d’eux, tombant sur un sillage plus frais gardant l’odeur du capucin, poussait un grognement plus vibrant, prolongé presque en plainte qui ne doit pas finir et qui faisait par bonds énormes rappliquer tous les autres dans la bonne piste.
Roussard, le lièvre, écrasé sur ses jarrets, les oreilles rabattues, les yeux tout ronds, frémissait à chaque coup de gueule, mais ne bougeait toujours pas de son gîte. Le jeune corbeau, frissonnant lui aussi, regardait l’aïeul comme pour lui demander s’il n’était point temps de déguerpir. Les chiens tournaient autour du chêne dans lequel ils étaient perchés, et il sentait le sang lui cerner les yeux et ses plumes se hérisser sur son cou en voyant d’espace en espace, dans les éclaircies de ramée, de gros mufles noirs quitter le sol, les oreilles retournées et se lever en l’air dans leur direction pour un aboi frénétique chaud d’espoir et de colère.
Mais le vieil écumeur ne bougeait pas plus que la branche sur laquelle il était juché et regardait à peine ces inoffensifs étrangers, sentant bien que l’heure d’agir n’était pas venue encore.
Les chiens tournèrent, cherchèrent, furetèrent, s’approchant du fourré de ronces en remblai dans le jeune taillis où Roussard se pelotonnait sur ses jarrets crispés.
Un coup de gueule de Miraut, s’étranglant presque dans sa gorge, fit pousser un cri à l’un des chasseurs hors du bois, et presque aussitôt toute la meute, humant le vent, s’élançait sur la trace du lièvre qui déboulait, grimpant à toute vitesse le talus du coteau pour gagner au pied une avance qu’il eût perdue à le descendre.
Un déchaînement de coups de gueule précipités, haletants, une fanfare enragée sonnait à pleine gorge sous la toiture des frondaisons caressées de soleil, où tous les briquets et les corniaux se ruaient l’un près de l’autre, le nez en l’air, aspirant à pleines narines et semblant mâcher le fret subtil laissé dans le vent par l’oreillard.
La ruée sonore s’engouffra dans les profondeurs vertes où roulaient ses échos, diminuant par degrés jusqu’à se perdre avec les rumeurs de la forêt bruissante dans les lointains mystérieux.
Tiécelin, qui avait tourné le bec à angle droit avec la direction de la chasse, étala sa longue queue pour s’assurer du bon fonctionnement de son gouvernail, allongea alternativement les ailes, puis, après un signe mystérieux à son disciple, prit son vol en se laissant glisser au ras de la voûte forestière et s’en alla dans une direction qui semblait indiquer un complet désintéressement du drame qui se déroulait par son domaine.
Il rama l’azur doucement, comme s’il se fût laissé aller à la dérive du soleil, et retraversa presque toute la forêt nonchalamment, puis, après un temps assez long, il s’éleva presque tout droit, sondant l’espace et tendant la tête. Alors il passa très vite au-dessus du chemin de terre qui, depuis des temps immémoriaux, servait à l’exploitation des coupes, un chemin toujours humide, glissant, où de gros blocs de pierre émergeaient d’endroit en endroit comme des îlots secs de chaque côté desquels des ornières profondes s’emplissaient d’une eau immuablement trouble, où les chiens se désaltéraient tout de même avec des claquements de langue qui l’épaississaient davantage.
Tiécelin se félicita de sa prudence en apercevant de haut, derrière une grande borne qui le masquait à demi, l’homme guêtré, le fusil à la main, qui, immobile lui aussi, écoutait et regardait. Pourtant le vieux corbeau ni son jeune compère n’avaient en ce moment rien à craindre du chasseur qui n’eût pas exposé, pour de si piètres morceaux, le gibier délicat que couraient ses chiens par la plaine.
Tiécelin ne fit pas semblant d’avoir vu l’homme et ne poussa pas un cri, scrupuleusement imité dans son silence par son compagnon, mais ayant dépassé la lisière, il piqua vers la terre, vola à hauteur d’arbre, contourna pour se faire perdre de vue un petit massif extérieur à la forêt et, y pénétrant doucement à mi-branches, il vint se percher presque au bord opposé, face à l’homme et à l’orée du chemin, mais invisible tout de même derrière son treillage épais de branches, moucheté de feuilles.
Et là ils attendirent de nouveau.
Bientôt, au loin, comme noyés dans les rumeurs du matin, sa fine oreille, avant celle du compagnon, perçut les abois de la meute et son regard aigu fouilla la perspective rectiligne du chemin de terre qui, tout là-bas, rejoignait le vieux chemin vicinal fraîchement empierré.
Il eut un hérissement de plumes en reconnaissant l’oreillard progressant par séries de bonds, alternés de courts arrêts durant lesquels il s’asseyait sur son derrière, et, la tête de côté, inclinait le long cornet noir et blanc de son oreille dans la direction du trajet parcouru sans songer à se rendre compte de ce qui se passait devant lui.
L’homme était presque rigide, et Lièvre, occupé des chiens, ne pensait pas à utiliser ses faibles yeux de myope, ses gros yeux latéraux et bombés qui ne distinguaient rien en avant, à fouiller le silence dans lequel il se préparait à s’engouffrer.
Tiécelin fixait le chasseur, et ses prunelles malgré lui s’éblouirent, ses paupières battirent et ses pattes se crispèrent plus fort sur la branche quand il vit le profil de bouc de l’humain se courber lentement sur le fusil et s’immobiliser bientôt. Le jeune corbeau affolé regardait son aïeul avec des yeux agrandis et hérissait en frissonnant les plumes de son cou.
Au même instant une détonation formidable résonna, ébranlant les couches d’air qui vinrent violemment secouer comme des portes de souffrance leurs tympans sensibles en même temps qu’une épaisse fumée blanche empoisonnait leurs narines.
Le néophyte ne voulait pas attendre son reste et déjà il éployait les ailes pour la retraite quand l’ancien, d’un petit cri énergique, le retint à ses côtés.
Roussard, blessé, crochant à angle droit, regagnait la plaine à une allure vertigineuse, semblant rouler comme une boule grise, moteur vivant cinglé par la peur et par la souffrance.
Alors Tiécelin, le cou allongé dans une expression de ruse et de satisfaction, prit son vol sans hésiter dans la direction suivie par le capucin, à la barbe du maladroit qui sacrait contre son fusil, contre sa poudre, contre le lièvre, et le temps et les buissons et le chemin et les confrères, contre tout, sauf contre lui-même.
Le rôle de l’homme était fini dans la partie qu’il jouait sans le savoir avec Tiécelin. Restaient pour le vieux corbeau les chiens à évincer et l’oreillard à suivre. Le destin sans doute qui venait de se montrer favorable se chargerait des premiers, lui et son camarade s’occuperaient du second.