IV
Pendant que Tiécelin et son jeune compère s’escrimaient du rostre et des griffes contre Roussard, une buse géante, suzeraine incontestée de la tribu rapace du canton, prélevant régulièrement sur les champs d’alentour des dîmes journalières et sanglantes d’alouettes, de moineaux et de bergeronnettes, en observation sur une branche sèche, suivait sans broncher leur manège, le cou à peine incliné, l’œil royal et fier dominant le bec crochu bordé de jaune, attendant l’instant propice pour ravir aux deux maraudeurs assassins de la plaine le fruit de leur crime.
Quand ils furent assez rapprochés de son poste d’observation, elle éploya en un claquement étouffé et moelleux ses vastes ailes en même temps que ses serres dénouaient avec un éraflement les étreintes qui cerclaient la branche de leurs nœuds jumeaux et dont les fibres mortes craquèrent sous l’imperceptible effort de son élan pour la volée.
Après avoir franchi, sans un battement visible, la distance qui la séparait du lieu du combat, sans une hésitation, sans un planement inutile, elle fondit sur le groupe tragique, et, saisissant par les reins le lièvre abasourdi, elle l’enleva dans les crochets vigoureux de ses serres, au bec ahuri des deux assaillants.
Roussard, achevé par ce coup mortel, agita violemment ses pattes en une convulsion frénétique, puis se laissa aller, flasque, la tête ballante, les yeux tout bleus dans leur ove d’argent agrandi, les jambes raidies très vite, une légère écume moussant aux incisives contractées, tandis que le relâchement suprême des intestins le vidait pour la dernière fois.
Les deux corbeaux avaient d’abord frémi sous le vent du corps du rapace plongeant sur eux et l’ombre de son envergure gigantesque. Dans un premier mouvement instinctif de conservation, ils avaient reculé vivement, ahuris et affolés. Mais quand Tiécelin eut reconnu l’héréditaire ennemi, le frustrant sans façons de la proie si laborieusement conquise, il sentit passer sur toutes ses plumes et dans tous ses nerfs comme une rafale de colère où la haine séculaire contre le rapace bien armé se mêlait à la rage fantastique provoquée par le vol direct dont ils étaient victimes.
Immédiatement, il s’élança à la poursuite du pillard, suivi de près par son jeune compagnon, non moins outré que lui.
Dans la première furie du sentiment qui l’animait tout entier, il ne songea point à autre chose qu’à tomber sur son voleur de toute son énergie coléreuse, frappant n’importe où, au hasard du vol et de sa position, cognant d’en haut, d’en bas, de côté ; mais quelques coups des dures cisailles acérées du rapace, labourant sa peau malgré l’épaisseur de ses plumes, lui rappelèrent qu’il avait affaire à forte partie et que, pour réduire un tel ennemi, il fallait user à la fois de vigueur et de ruse.
C’est pourquoi il chercha toujours à dominer son adversaire, à lui barrer le chemin des hauteurs, afin de pouvoir lui décocher en même temps, dans la position la plus désavantageuse pour la résistance, les coups d’estoc les plus rudes et les mieux assénés.
Alors par un croassement significatif et précis, il indiqua à son allié, dont il voulait utiliser au mieux de leurs intérêts l’énergie exacerbée, la tactique à suivre. Le rôle de celui-ci était de harceler perpétuellement le busard, et, tout en évitant des blessures dangereuses, de s’accrocher au cadavre de Lièvre et le tirer en bas pour détourner de ce côté l’attention de l’adversaire, tandis que lui, le rude assommeur au bec solide comme un pic, profiterait de la diversion provoquée pour asséner d’en haut les coups les plus vigoureux et les plus inattendus.
Le vieux stratège des luttes aériennes, fort de l’expérience d’un siècle et de ses muscles de fer, savait bien que l’autre, empêché par le poids de l’oreillard, serait bientôt forcé, sous les multiples coups de leur double attaque convergente et énergique, d’abandonner sa proie, pour pouvoir, à armes égales, se défendre et se débarrasser de ses deux assaillants.
Aussi le combat, d’un seul coup, atteignit-il à son paroxysme. Lejeune corbeau tournait devant l’oiseau de proie, s’accrochait par instants aux pattes de l’oreillard auxquelles il se cramponnait, tirant en bas de tout son poids, puis lâchant subitement pour provoquer des secousses inattendues qui déroutaient la buse dont les ailes s’agitaient affolées, tandis que l’aïeul, battant l’air au-dessus, lardait le dos de l’ennemi de coups de bec terribles,’attendant l’instant propice pour lui envoyer sur la tête au bon endroit, bien déterminé, visé d’avance, le coup d’assommoir décisif qui leur ferait reconquérir la proie perdue.
Mais le rapace n’en n’était pas non plus à sa première escarmouche. Il comprit parfaitement la tactique des corbeaux avec qui il avait déjà eu, les saisons précédentes, pour des motifs analogues, des démêlés sanglants, et se forgea lui aussi spontanément un plan de bataille simple, joignant la ruse à la force et qui devait, dans sa pensée, suffire à lui assurer une honorable et fructueuse retraite.
Tout en évitant autant que possible les coups dangereux, sans chercher à les rendre, il concentra invisiblement son attention sur le jeune corbeau qui, aussi hardi et moins méfiant que l’aïeul, le harcelait avec une imprudente activité.
Il resta ainsi passif quelques instants, comme s’il n’eût été préoccupé que d’une chose, conserver la proie conquise en lassant l’assaillant.
Encouragé par cette feinte reculade, le jeune Tiécelin multiplia ses attaques, rasant le corps de la buse, lui piquant les ailes et les flancs lui aussi pour précipiter un dénouement et une victoire dont il ne doutait aucunement.
C’était ce qu’attendait le rapace, et au moment où l’audacieux venant de lui faire une légère blessure au poitrail tournait pour saisir Lièvre par les pattes, brusquement, virant sur lui-même en un battement d’aile, il superposa sa tête à la sienne et, tout en évitant la pointe acérée du vieux lutteur, fendit, dans un choc terrible, le crâne de son jeune et imprudent ennemi.
La tête du corbeau croula sur son poitrail et ses ailes éployées se fermant à demi il tomba, tomba, avec une rapidité croissante, le bec en bas, la queue écartée, les pattes pendantes, dans le vide immense qui enveloppait la grande plaine rousse des labours d’automne fraîchement retournés.
Tout à son but, rivé sur son idée, exécutant son plan, le vieux pirate n’avait pas prévu le mouvement du busard et il demeura un instant décontenancé devant la riposte sanglante et inattendue de l’adversaire.
Quand il vit son favori aimé s’abîmer inerte dans l’espace, blessé dangereusement, mort peut-être, une rage frénétique le saisit : ses paupières battirent et se frangèrent de rouge, ses yeux étincelèrent, des « croas » s’étranglèrent dans sa gorge et ses griffes sèches, tels de puissants ressorts noircis par les ans, s’ouvrirent et se fermèrent furieusement comme s’il eût déjà, dans leur étau cruel, tenaillé jusqu’aux entrailles l’assassin de son jeune frère.
Sans réserve, sans ménagements, sans souci de sa propre vie, il lui fondit dessus, s’accrochant aux plumes de son dos qu’il arrachait de gestes saccadés, cognant éperdument sur l’ennemi, sur son cou, sur son crâne, sur ses flancs, pinçant, tirant, arrachant, griffant, battant des ailes.
L’attaque fut si brutale et si impétueuse que la buse, un instant, ploya sur les ailés, abasourdie, mais cet étourdissement ne dura pas et bientôt, secouant la tête comme pour se débarrasser d’un cauchemar intime, sans lâcher sa proie qui pendait toujours, lui immobilisant les serres, elle tourna en arrière son cou mobile et darda sur Tiécelin l’acuité fulgurante de son impassible et fier regard.
Le corbeau ne broncha pas sous ce choc qui eût paralysé tout autre oiseau moins énergique ou moins résolu, et, sans hésiter, il visa les prunelles qu’il voulait crever ainsi qu’il avait fait souvent avec des adversaires plus faibles ou plus timides ; mais l’autre, de mouvements souples et comme en se jouant, l’évitait adroitement et à ses coups de pic elle répondit bientôt par des coups de cisailles qui, sous l’épaisse mante automnale, zébraient de sillons rouges la peau tannée par les ans et entamaient des chairs coriaces dont l’odeur sauvage, plus fauve que celle du loup, eût fait sans nul doute reculer d’effroi en hurlant et la queue entre les jambes les jeunes chiens inexpérimentés.
Tiécelin comprit que la situation se gâtait ; il sentit son infériorité à continuer la lutte dans des conditions si désavantageuses, d’autant que l’oiseau de proie continuait à s’élever, que les images de la terre se brouillaient et que le corps, le cadavre peut-être du jeune compagnon de chasse disparaissait déjà dans l’éloignement.
L’autre, d’ailleurs, débarrassé d’un de ses deux adversaires, énervé par la lutte, furieux des blessures reçues, multipliait maintenant ses attaques et ses coups, saignant à demi Tiécelin par les entailles multiples qu’il ouvrait dans sa chair et l’étourdissant de son vol tournoyant et rapide.
Une colère sombre au cœur, le vieux corbeau desserra ses griffes et, tout en se laissant aller moitié planant moitié tombant, il vit s’enfuir l’ennemi qui s’enfonça dans le gris du ciel et disparut pendant que lui dégringolait l’espace en croassant gutturalement avec des intonations lugubres qui tombèrent comme des semailles d’horreur sur la plaine et sur la forêt où elles tirèrent les autres corbeaux des préoccupations de l’heure présente et de leur lutte individuelle et forcenée pour l’existence.