Chapitre 1 : L'arrivée

935 Words
Le bus a déposé les trois sœurs à l'entrée d'Orgat City alors que le soleil commençait à décliner. Amélie est descendue la première, son sac usé serré contre sa poitrine. Sophie a suivi en trébuchant légèrement, ses yeux bleus balayant les immeubles imposants qui se dressaient devant elles. Anis est descendue en dernière, un sourire fatigué aux lèvres. — On y est enfin, a murmuré Amélie en ajustant la bretelle de son sac. — C'est grand, a soufflé Sophie. Trop grand. Anis a haussé les épaules. — Grand signifie des opportunités. Beaucoup d'opportunités. Elles ont marché pendant près d'une heure, demandant leur chemin aux passants qui les ignoraient pour la plupart. Amélie tenait une adresse griffonnée sur un bout de papier froissé. Une chambre à louer. Cent dollars par mois. C'était tout ce qu'elles pouvaient espérer avec l'argent qui leur restait. La bâtisse se trouvait dans un quartier modeste, à l'écart du centre-ville scintillant. Un immeuble de briques rouges, vieux mais propre. Amélie a frappé à la porte du rez-de-chaussée. Une femme d'une cinquantaine d'années leur a ouvert, les détaillant de la tête aux pieds. — Vous êtes les sœurs Vylda ? — Oui, madame, a répondu Amélie avec politesse. Vous êtes bien Madame Dorcel ? — C'est ça. Entrez. La femme les a guidées à travers un couloir étroit jusqu'à une porte au fond. Elle l'a ouverte et s'est écartée pour les laisser voir. La chambre était petite. Très petite. Un espace rectangulaire aux murs blancs défraîchis, une fenêtre unique donnant sur une ruelle sombre. Pas de lit. Pas de meubles. Juste un sol en carrelage froid et un placard encastré dont la porte pendait légèrement. — C'est cent dollars le mois, a annoncé Madame Dorcel. Payable d'avance. Je ne fais pas de crédit. Sophie a serré les mâchoires. Anis a croisé les bras. Amélie, elle, a gardé son calme. — Nous le savons, madame. — Alors ? Vous la prenez ou pas ? J'ai d'autres personnes intéressées. Le silence a plané pendant quelques secondes. Amélie a senti le poids du regard de ses sœurs sur elle. Sophie attendait qu'elle refuse. Anis attendait qu'elle accepte. C'était toujours comme ça. Amélie décidait, et elles suivaient. Mais cette fois, c'est Anis qui a parlé. — On la prend. Madame Dorcel a tendu la main. Anis a sorti de sa poche un petit sac en tissu. Elle l'a ouvert et en a vidé le contenu dans sa paume. Des billets froissés. Des pièces de monnaie. Tout ce qu'elles possédaient au monde. Elle a compté. Cent dollars exactement. Elle les a déposés dans la main de la propriétaire sans trembler. — Voilà. Madame Dorcel a hoché la tête, a glissé l'argent dans sa poche et leur a remis une clé unique. — Le loyer est dû le premier de chaque mois. Pas de retard. Pas d'excuses. Compris ? — Compris, a répondu Anis. La porte s'est refermée derrière elles. Elles se sont retrouvées seules dans la chambre vide. Sophie a laissé tomber son sac au sol et s'est appuyée contre le mur. — On n'a plus rien, a-t-elle dit d'une voix blanche. Absolument rien. Anis a rangé son sac en tissu vide dans sa poche. — On a un toit. — Un toit sans lit. Sans nourriture. Sans rien pour nous couvrir cette nuit. Amélie s'est approchée de la fenêtre. Dehors, les lumières de la ville commençaient à s'allumer, une à une, comme des étoiles artificielles. Elle a posé sa main sur la vitre froide. — On a survécu à pire. Sophie a ri, un rire sans joie. — Pire ? Papa est mort, Amélie. On a enterré notre père il y a trois semaines. On a quitté notre village avec rien. Et maintenant on est là, dans une chambre vide, sans un centime pour manger ce soir. Tu appelles ça comment ? — Je l'appelle le début, a répondu Amélie en se retournant. Le début de quelque chose. Anis s'est assise par terre, dos contre le mur. Elle a étiré ses jambes devant elle. — Sophie a raison sur un point. On n'a rien pour ce soir. Ni matelas, ni couverture, ni nourriture. — On dormira sur le sol, a dit Amélie. C'est l'été. Il ne fait pas froid. — Et demain ? a demandé Sophie. — Demain, on trouvera du travail. Le silence est retombé. Les trois sœurs sont restées immobiles, chacune perdue dans ses pensées. Elles avaient vingt-trois ans. Elles étaient triplées, nées le même jour, à la même heure, à quelques minutes d'intervalle. Mais elles étaient si différentes. Amélie, l'aînée de quelques minutes, avait les cheveux bruns attachés en queue de cheval, un regard déterminé et une présence calme qui rassurait. Sophie, la cadette, avait les mêmes yeux bleus que leur mère, des cheveux châtains bouclés et un tempérament de feu qui s'enflammait vite. Anis, la benjamine, avait coupé ses cheveux courts l'année dernière, elle avait un visage anguleux, un esprit pratique et une langue acérée. Ce soir-là, elles ont étalé leurs vêtements sur le sol pour se faire une couche de fortune. Sophie s'est allongée la première, tournant le dos à ses sœurs. Anis s'est installée près de la fenêtre. Amélie s'est placée entre elles deux. — On va y arriver, a murmuré Amélie dans l'obscurité. Personne n'a répondu. Mais Anis a tendu la main et a effleuré le bras de sa sœur. Sophie, après un long moment, a fait de même. Elles se sont endormies ainsi, les trois mains liées dans le noir, sur un sol dur, dans une chambre vide, avec pour seule richesse leur promesse silencieuse de ne jamais abandonner.
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