1La place s’est ouverte devant ses yeux : limpide, fragile dans la lumière rosée qui semblait envelopper les arbres. Sous le jet de la fontaine, on avait placé un récipient de verre avec cinq bouteilles de vin. En les regardant, Pablo ressentit une enivrante sensation de fraîcheur. Il imagina qu’il s’asseyait à l’une des tables et demandait qu’on lui servît une de ces bouteilles ; il imagina qu’en la buvant tout entière et avec la plus grande lenteur, cette couleur, cette luminosité soyeuse le rendrait léger comme une bulle de savon qui descendrait vers le sol empierré. « Mais je dois être très attentif, comme un chat, quand il entend le battement d’ailes d’un oiseau qu’il ne peut pas encore voir. »
Quelques semaines plus tôt, il avait reçu le message : « Nous savons peut-être où il se trouve maintenant. » Pablo bondit sur sa chaise. Puis il respira profondément et essaya de se calmer. Il se sentit ridicule. Son attente était devenue une grimace stridente, comme si les lignes de ce courrier électronique avaient frappé son visage avec la sonorité éclatante qui ouvrait la Cinquième Symphonie de Beethoven ; des accords qui aujourd’hui lui paraissaient plus propres à un marchand d’oreillers qu’à accompagner l’instant qu’il attendait depuis vingt-huit ans.
« Le problème c’est l’emphase, pensa-t-il, le problème c’est toujours l’emphase. » Voilà pour quoi son sens commun réagissait et établissait un lien entre la nouvelle et les accords détestés du musicien. Mais il devait se calmer, oui, il devait donner à cet instant sa juste mesure. « Ce n’est qu’une rencontre, une rencontre inévitable et naturelle. »
Il demanda davantage d’informations. On lui dit que lors d’une enquête de routine, ils avaient réussi à intercepter plusieurs courriers électroniques suspects, mais que, dans le lot, il y avait des communications inoffensives, de routine, et que l’une d’entre elles semblait être un message de l’homme auquel Pablo s’était intéressé depuis longtemps.
Il lui fallut attendre quatre jours pour avoir plus de détails. Il imagina ses informateurs dans une opération dangereuse ou emmêlés dans un labyrinthe bureaucratique, plein de papiers et de dossiers, mais enfin lui parvint une copie du message et l’indication qu’il avait été envoyé depuis l’aéroport de Genève. Pablo le lut, la signature coïncidait, c’était son nom.
Évidemment les informations étaient diffuses : un aéroport n’est pas un endroit précis ; un aéroport est n’importe quel endroit. Comme piste, c’était un fiasco. Il pouvait arriver à la ville, il pouvait être en train de l’abandonner, il pouvait s’y trouver de passage.
Il relut le message.
J’essqie d q,eliorer la sqnte de ,q hqnche, il y q de bonnes perspectives, je te rqconterqi dans le cql,e, je vqis dqns lq ville ou l equ chqnte dqns ses fontqines.
Il le relut et réfléchit pendant des heures. Enfin il comprit que le message avait été écrit sur un clavier français, avec les lettres placées à un endroit différent du clavier espagnol. Ce n’était pas un détail bizarre si l’on pensait que le message avait été écrit à Genève. Ce qui attirait son attention, c’est le fait qu’il parlait d’un voyage vers une ville avec des fontaines.
Il imprima le texte. Il sortit faire un tour sur la Plaza Mayor. L’arrivée du courrier électronique l’avait surpris à Salamanque, ville où pour des raisons professionnelles il passait une grande partie de l’année.
Le reste du temps il le passait à Londres où il avait acheté une maison avec l’argent de ses gains et quand il se trouvait dans cette ville, il ne faisait pas grand-chose hormis lire des romans, écouter des morceaux de Bach, manger avec des amis et passer de brefs moments avec ses deux enfants silencieux et son épouse qui, de temps en temps, un whisky à la main, lui lâchait, les yeux troubles « je ne comprends pas pourquoi tu ne te décides pas à partir si chaque fois que je te parle, tu soupires et moi de même avec toi ».
Mais à Salamanque la vie de Pablo était différente. Très concrète. Très à l’affût.
Il continua à se promener sur la place. L’éclat ocre des pierres de Villamayor contractait son sang et ses muscles. Pendant quelques secondes, il fut convaincu que s’il regardait son image dans une vitrine il trouverait un homme aux cheveux complètement sombres et le corps tendu en lignes droites ; quelqu’un qui ressemblerait à celui qu’il était en arrivant dans cette ville pour monter l’affaire qui lui offrait une vie indolente, tranquille, cette vie que maintenant il allait interrompre tout d’un coup quand il aurait réussi à déterminer l’endroit où se trouvait cet homme qui disait voyager vers les fontaines aux eaux qui chantent.