Chapitre 12 : L'Icône et la Suppliante

1035 Words
Chapitre 12 : L'Icône et la Suppliante Point de vue de Léna Le miroir ne me renvoyait plus l'image de la jeune fille aux mains rougies par la plonge et aux yeux cernés par l'angoisse des factures. Devant moi se tenait une femme de vingt-quatre ans, dont la peau semblait irradier d'une lumière nouvelle. Ma grossesse, désormais à six mois, me donnait une silhouette que je n'aurais jamais crue élégante, et pourtant, parée d'une robe de maternité en soie sauvage couleur perle, je me sentais... puissante. Sous l'impulsion d'Éléonore, j'avais accepté de devenir l'égérie d'une fondation pour les femmes en difficulté. Ce matin, je devais faire la couverture d'un magazine de mode prestigieux. Les photographes ne voyaient plus en moi "l'intruse", mais "l'icône de la résilience". — « Madame Sinclair, vous êtes prête ? » demanda ma styliste personnelle. — « Je le suis, » répondis-je d'une voix assurée. Ma démarche avait changé. Je ne marchais plus en rasant les murs. Je portais le nom de Sinclair comme une armure de diamants. Mais au milieu de cette gloire naissante, mon passé décida de ramper jusqu'à mon perron. Alors que je sortais du studio de photo, une silhouette familière, dissimulée sous une capuche élimée, s'extirpa de la foule des curieux. Les gardes du corps se tendirent immédiatement, mais je leur fis signe d'attendre. Je l'avais reconnue. C'était Chloé. Point de vue de Chloé Je n'avais plus rien. Marc, dans sa chute, m'avait tout pris : mes économies, ma réputation, et même mon logement. Je vivais dans un foyer pour femmes depuis trois semaines. En voyant Léna à la télévision, si belle, si riche, entourée d'un mari qui l'adorait, une jalousie amère m'avait d'abord dévorée, avant d'être remplacée par un instinct de survie primaire. Je devais obtenir son pardon. Pas parce que je le regrettais, mais parce qu'elle était ma seule chance de ne pas finir sur le trottoir. — « Léna ! » criai-je, ma voix brisée par les sanglots que j'essayais de rendre crédibles. « Léna, je t'en supplie, regarde-moi ! » Elle s'arrêta. Ses yeux, autrefois si doux et faciles à manipuler, étaient devenus d'un bleu d'acier, impénétrables. Elle ne portait plus ses vêtements de serveuse, mais un manteau en cachemire qui valait plus que tout ce que j'avais possédé dans ma vie. — « Chloé, » dit-elle simplement. Son ton était dépourvu de haine, ce qui était presque pire. C'était de l'indifférence. — « Je suis désolée, Léna ! Marc m'a ensorcelée, il m'a forcée à... je ne voulais pas te faire de mal ! On était comme des sœurs ! Aide-moi, je t'en prie, je n'ai plus nulle part où aller... » Je me jetai à ses pieds, espérant que sa légendaire naïveté reprendrait le dessus. Je guettais le moment où elle me relèverait en pleurant avec moi. Point de vue de Gabriel J'étais arrivé pour chercher Léna et j'assistais à la scène depuis la portière de ma voiture. En voyant cette créature larmoyante ramper devant ma femme, je sentis mon sang bouillir. Je connaissais le dossier de Chloé : elle n'était pas une victime de Marc, elle était sa complice la plus active. Je m'avançai, prêt à intervenir, mais Léna leva une main pour m'arrêter. Elle n'avait pas besoin de moi. — « Relève-toi, Chloé, » dit Léna, sa voix résonnant avec une autorité calme. « Ce spectacle est indigne de toi, et il ne m'impressionne plus. » Chloé se redressa, décontenancée. — « Tu vas me laisser mourir de faim ? Après tout ce qu'on a partagé ? » Léna fit un pas vers elle. La différence entre elles était abyssale. L'une était une reine en devenir, l'autre n'était qu'une ombre opportuniste. — « On n'a rien partagé, Chloé. Tu as pris, et j'ai donné. Tu as ri de ma fatigue pendant que tu couchais avec mon fiancé dans le lit que j'avais payé. Tu as essayé de me détruire quand j'étais au plus bas. » Léna ouvrit son sac de créateur, en sortit un carnet de chèques et griffonna rapidement. Elle lui tendit un papier. — « Voici de quoi te loger et te nourrir pendant deux mois. C'est le prix de notre amitié passée. C'est aussi le prix de ton silence définitif. Si je revois ton visage, si j'entends ton nom associé au mien ou à celui de ma famille, je demanderai à mon mari d'utiliser toutes ses ressources pour que tu disparaisses de cette ville. Est-ce clair ? » Chloé saisit le chèque avec une avidité qui trahissait sa vraie nature. Elle n'avait aucune honte, juste du soulagement. Le Triomphe de la Dignité Léna se détourna sans un regard supplémentaire et monta dans la voiture. Je refermai la portière et pris sa main. Elle tremblait légèrement, mais son regard était droit. — « Tu as été incroyable, » murmurai-je en l'attirant contre moi. « Je pensais que tu serais plus... clémente. » — « J'ai été clémente, Gabriel. Je lui ai donné une chance de s'en sortir. Mais je ne suis plus la fille qu'on piétine. Je dois protéger mon enfant de ces gens-là. Ils ne font plus partie de mon monde. » Je l'embrassai avec une fierté immense. Ma femme n'était plus seulement l'objet de mon désir, elle était devenue mon égale. Elle avait appris la leçon la plus difficile de la haute société : savoir quand donner, et savoir quand couper les ponts sans se retourner. — « Et maintenant ? » demandai-je alors que la limousine s'éloignait de la silhouette solitaire de Chloé sur le trottoir. — « Maintenant, » dit-elle en posant sa tête sur mon épaule, « je veux rentrer chez nous. Je veux choisir la couleur de la nurserie. Et je veux que ce soit un jaune éclatant, comme le soleil. » Je ris et ordonnai au chauffeur de prendre la direction du domaine. Le passé était officiellement enterré. Mais alors que nous roulions, je vis une notification sur mon téléphone. Julian Vane venait de déclarer faillite, mais avant de partir, il avait laissé un message crypté sur un forum : « Le secret des Sinclair n'est pas celui qu'on croit. » La guerre n'était peut-être pas tout à fait finie.
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