Chapitre 13 : Les Murmures du Sang
Point de vue de Léna
Le jaune tournesol de la nurserie illuminait la pièce, créant une atmosphère de joie enfantine qui contrastait violemment avec l'ambiance glaciale qui régnait dans le reste du manoir ce matin-là. Je caressais le berceau en bois précieux, mais mon esprit était ailleurs. J'avais surpris une conversation tendue entre Gabriel et son père dans le bureau. Le nom de Julian Vane revenait sans cesse, tel un venin que l'on ne parvient pas à extraire.
« Le secret des Sinclair... » Cette phrase tournait en boucle dans ma tête. Qu’est-ce qui pouvait bien être assez grave pour faire pâlir Gabriel, l’homme qui ne craignait personne ?
Je descendis l'escalier monumentale. Dans le grand salon, Éléonore était assise, droite, fixant un portrait de l'ancêtre fondateur de la dynastie. Elle semblait avoir vieilli de dix ans en une nuit.
— « Éléonore ? » appelai-je doucement. « Qu’est-ce qui se passe ? Gabriel refuse de me parler. Il prétend que ce sont des affaires de bureau, mais je ne suis plus une enfant. »
Elle se tourna vers moi, et pour la première fois, je vis de la peur dans ses yeux. — « Léna, ma chère... Le monde croit que la fortune des Sinclair est née de l'acier et du pétrole. Mais Julian Vane prétend détenir les preuves que l'acte de propriété original de nos terres et de nos premières usines a été obtenu par une spoliation illégale il y a un siècle. »
Elle marqua une pause, sa voix tremblante. — « Si c’est vrai, et si cela devient public, l'État pourrait saisir nos biens. Ton enfant pourrait naître sans nom et sans héritage. Gabriel se bat pour prouver que c'est une falsification, mais Vane est un homme acculé. Et un homme acculé est capable de tout détruire avec lui. »
Point de vue de Gabriel
Je n'avais pas dormi. Mes yeux me brûlaient, injectés de sang. J'étais entouré d'une armée d'avocats et d'historiens du droit dans la bibliothèque. Vane avait frappé là où ça faisait le plus mal : la légitimité.
— « Monsieur Sinclair, » dit l'avocat principal, « si ces documents sont authentiques, le scandale financier sera sans précédent. Les banques vont geler vos avoirs par précaution. »
— « Ils ne sont pas authentiques ! » rugis-je en frappant du poing sur la table en acajou. « C’est une manipulation de Vane pour se venger de sa faillite ! »
Mais au fond de moi, je savais que l'histoire des grandes familles est rarement sans taches. Mon grand-père était un homme dur. Avait-il franchi la ligne ? Si c'était le cas, tout ce que j'avais construit pour Léna et pour notre bébé s'écroulerait comme un château de cartes.
Je sortis de la pièce, j'avais besoin d'air. Je trouvai Léna dans le couloir. Elle m'attendait, les bras croisés sur son ventre rebondi. Elle n'avait pas l'air effrayée. Elle avait l'air... déterminée.
— « Gabriel, arrête de fuir, » dit-elle fermement. — « Je ne fuis pas, je règle le problème. » — « Tu règles le problème avec des avocats. Mais tu oublies que je suis ton épouse. Si nous devons redevenir pauvres, si nous devons tout perdre, je m'en moque. J'ai déjà vécu avec rien. »
Je la regardai, stupéfait. — « Tu ne comprends pas, Léna. C’est pour toi que je fais tout ça. Pour que tu n'aies plus jamais à servir des burgers ou à compter tes centimes ! »
— « Et toi, tu ne comprends pas que ce que j'aime chez toi, ce n'est pas ton compte en banque, c'est l'homme qui m'a protégée quand personne d'autre ne le faisait. Si le monde veut nous prendre notre argent, laissons-leur. Mais ne les laisse pas nous prendre notre dignité. »
La Nuit de la Confrontation
Le soir même, un coursier déposa une enveloppe noire à l'entrée. C'était une invitation de Julian Vane. Il voulait une rencontre privée, sans avocats, dans un ancien entrepôt désaffecté — ironiquement, l'une des propriétés contestées.
— « Je viens avec toi, » déclara Léna alors que j'enfilais ma veste. — « Hors de question. C’est dangereux. » — « Il ne me fera rien. Il veut voir ta réaction. Il veut voir si tu as honte de moi ou de ton passé. Si j'y vais, je lui montre que la famille Sinclair est unie. »
Malgré mes protestations, elle insista. Nous y sommes allés. L'entrepôt était sombre, froid, rempli de l'odeur de poussière et de vieux métal. Vane nous attendait, assis sur une caisse, un dossier jauni à la main. Il avait l'air d'un spectre, aminci par la défaite, mais avec un sourire victorieux.
— « Ah, la belle Léna et son chevalier blanc, » grinça-t-il. « Regardez bien ce papier, Gabriel. Votre grand-père a volé ces terres à une famille d'immigrés russes en 1920. Ce bébé que ta femme porte... il va naître sur un mensonge. »
Léna s'avança, calmement, dépassant ma protection. — « Monsieur Vane, » dit-elle d'une voix claire. « Mon enfant ne naîtra pas sur un mensonge. Il naîtra du courage d'une mère qui a tout perdu et d'un père qui a appris à aimer. Vos papiers racontent le passé. Mais le passé n'a aucun pouvoir sur nous si nous ne lui en donnons pas. »
Elle se tourna vers moi. — « Gabriel, donne-lui ce qu'il veut. »
Vane fronça les sourcils. — « Quoi ? »
Léna continua : — « Si ces terres ont été volées, rendons-les. Créons une fondation pour les descendants de cette famille. Vidons le venin de ce secret en le rendant public nous-mêmes avant que vous ne le fassiez. Devenons les acteurs de la justice, pas les victimes du chantage. »
Le visage de Vane se décomposa. Son arme venait de se briser. Il s'attendait à de la peur, à une négociation financière secrète, à des supplications. Il ne s'attendait pas à ce qu'une "fille du peuple" lui donne une leçon de morale et de stratégie.
Le Retournement de Situation
Je vis l'éclair de génie dans les yeux de ma femme. En rendant l'affaire publique et en réparant l'erreur du passé de notre propre chef, nous transformions un scandale potentiel en un acte de philanthropie héroïque. Les Sinclair ne seraient plus des voleurs, mais des réparateurs de l'histoire.
— « Tu as entendu ma femme, Vane ? » dis-je en m'approchant de lui. « Garde tes papiers. Demain matin, je tiens une conférence de presse. Je vais annoncer la restitution de ces actifs aux héritiers légitimes et la création d'un fonds de réparation. Ton chantage ne vaut plus un centime. »
Vane resta muet, le dossier tremblant dans ses mains. Il était fini. Pour de bon.
En sortant de l'entrepôt, l'air frais de la nuit nous enveloppa. Léna s'appuya contre moi, épuisée par l'émotion. — « Tu es incroyable, » murmurai-je en l'embrassant sur le front. « Tu viens de sauver notre famille. »
— « On est une équipe, Gabriel, » répondit-elle. « Mais maintenant, je t'en supplie... ramène-moi à la maison. Le petit Sinclair commence à s'agiter, je crois qu'il a faim. »
Je ris de bon cœur, la déchargeant de tout son stress. Nous étions plus forts que jamais. Mais alors que nous montions dans la voiture, je vis une silhouette familière nous observer de loin, dans l'ombre d'un réverbère. Ce n'était pas Marc, ni Chloé. C'était une femme plus âgée, élégante, qui ressemblait étrangement à Léna... mais avec vingt ans de plus.
Léna ne l'avait pas vue. Et moi, je savais que le secret des Sinclair n'était peut-être rien comparé au secret des origines de Léna.