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La tranchée
Bon, ce n’était pas Verdun, mais tout de même. Il faisait vachement sombre dans cette rue. Une vraie tranchée, bordée de hauts immeubles. Zéro lumière. Et puis la saleté des trottoirs, la puanteur tenace, comme si chaque jour était celui des poubelles. J’en venais à regretter mon ancien appartement dans cette tour où je vivais jusqu’il y a peu, à Anderlecht. J’avais plus d’enquêtes à mener depuis quelque temps et donc plus de rentrées d’argent. Je m’étais accroché à ce boulot de détective privé et ça portait enfin ses fruits. Pas un panier complet, mais suffisamment pour ne plus être trop emmerdé par le bureau de chômage qui m’avait dans le collimateur. Je déclarais l’équivalent du mi-temps d’un honnête salarié. Je me mettais le reste dans les poches sur le dos de l’État. Je m’étais rapproché du centre-ville, histoire de pouvoir faire un maximum de déplacements à pied. Ma vieille bagnole avait rendu l’âme sur le parking d’un supermarché. Un râle mécanique, un peu de fumée et puis, plus rien. Je l’avais abandonnée à son triste sort sur le macadam, garée entre deux lignes blanches.
Ma minuscule ascension sociale me faisait bien rire. L’appartement était plus grand, c’est vrai. J’entendais moins les voisins du dessus et d’à côté. Ceux d’en face, en revanche, j’avais l’impression de vivre avec eux. La rue était si étroite que lorsqu’un type sortait sur son balcon, j’avais l’impression de sentir son haleine du matin, je devinais les choses salaces qu’il disait à sa femme dont je pouvais voir très distinctement les formes sous les draps. J’entendais les réveils sonner dans les chambres, la radio grésiller dans les cuisines, l’eau couler dans les douches, la télévision hurler dans les salons. Les soirées qui s’éternisent tard dans la nuit, les beuveries d’étudiants ou d’ouvriers polonais, leur musique insupportable, comme si mon appartement était une piste de danse, un long comptoir pisseux. Je sentais l’odeur du café, celle des toasts, la première clope de la journée, celle d’après le c**t… Elles sont si tristes, nos petites vies entraperçues par la fenêtre.
Je voulais m’épargner ce tableau. M’isoler du monde. Ne plus voir, ne plus entendre. Quitter les tranchées urbaines. Ne plus devoir me coltiner mes semblables. Et, surtout, ne plus voir ces jeunes, là en bas, devant la porte de l’immeuble. J’ai observé leur petit manège en sirotant des bières. Ils ont passé la nuit à écouter de la musique et à parler fort. À picoler aussi, et même à vomir. Ils ont placé des bougies sur les marches et les appuis de fenêtre. D’autres gars et même quelques filles sont venus les rejoindre. On aurait dit qu’ils se relayaient pour garder la porte. Je me suis gentiment cuité à la blonde pour oublier leur présence. Mais, vers deux heures du matin, n’en pouvant plus, j’ai appelé les flics pour déposer plainte pour tapage nocturne. Aucune réponse, les fonctionnaires de « Polbrux » devaient déjà dormir dans leur bureau ou allongés à côté de leur femme. Alors, j’ai téléphoné à Rinaldi, l’inspecteur en chef de la zone de police Bruxelles-Ixelles. J’avais déjà réglé deux ou trois histoires pour lui et il me devait un renvoi d’ascenseur. Il ne semblait pas contrarié que je l’appelle en plein milieu de la nuit. Il avait l’air plus bourré que moi. Il était visiblement encore de sortie ; sa voix nageait dans le brouhaha d’un bistrot :
– Aaah, Van Kroetsch ! Vous tombez bien… Je pensais justement à vous.
Je n’aimais pas ça, qu’on pense à moi. Ça me démangeait, comme un pull de laine qu’on porte à même la peau.
– Je vous appelle pour un problème de voisinage, inspecteur. Tapage nocturne…
– On s’en fout du tapage nocturne, Van Kroetsch ! Là, je suis sur une affaire, mon vieux ! Et d’ailleurs, je vous aurais bien associé à l’enquête.
– Ah bon ?
– Une histoire de pendu dans un bar, au fond d’une impasse. Vous aurez une belle enveloppe !
– Vous me proposez du black, inspecteur ?
– On verra, Van Kroetsch. On verra… Rejoignez-moi dans le centre-ville demain. Je vous en dirai plus.
– Pourquoi pas… J’ai justement un rendez-vous par làbas dans l’après-midi.
– Alors, c’est tout vu, on se voit demain ! Je suis certain que ça vous plaira !
– Mmm… Et quel est le nom de ce bistrot ?
– À l’Imaige Nostre-Dame. J’y suis d’ailleurs en ce moment, à l’affût.
– Plutôt au fût, non ?
– Vous dites, Van Kroetsch ?
– Rien d’important.
– Au fait… Vous n’avez pas envie de me rejoindre maintenant ?
– Merci, inspecteur, mais je suis servi question musique et boucan.
– Comme vous voulez, Van Kroetsch… Mais passez donc prendre la température dans ce troquet demain. Après, on se retrouvera au Hard Rock Café, sur la Grand-Place. 19h00 ?
– O.K.