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1568 Words
Le palais princier de Monaco, perché sur le rocher, dominait la Méditerranée comme une sentinelle silencieuse. À l’aube, ses murs rose pâle captaient les premiers rayons du soleil, donnant à l’édifice une aura presque irréelle. Mais à l’intérieur, loin des regards des touristes et des cartes postales, une tension sourde régnait. Dans son bureau privé, la reine Charlotte, 58 ans, était assise à une table en acajou, un journal froissé devant elle. Le titre en caractères gras hurlait : Le prince fêtard frappe encore ! Une photo floue d’Alexandre, titubant à la sortie d’un casino, accompagnait l’article. Charlotte ferma les yeux, laissant échapper un soupir qui semblait porter tout le poids de ses années de règne. La pièce, décorée avec sobriété mais élégance, reflétait la personnalité de la reine : des rideaux en lin beige, un tapis persan aux motifs discrets, une bibliothèque remplie d’ouvrages d’histoire et de poésie. Une photo encadrée trônait sur son bureau : Alexandre, âgé de dix ans, riant aux éclats sur une plage de Larvotto, ses cheveux mouillés collés au front. À ses côtés, Jacques, son petit frère, alors âgé de six ans, brandissait un seau en plastique avec fierté. Charlotte passa un doigt sur le cadre, le cœur serré. Où était passé cet enfant rieur ? Comment son fils aîné, l’héritier du trône, avait-il sombré dans une vie d’excès ? Charlotte était une femme d’une beauté intemporelle, avec des cheveux blond cendré relevés en un chignon impeccable et des yeux bleus qui, selon les courtisans, pouvaient aussi bien apaiser qu’intimider. Ce matin, cependant, ses traits étaient marqués par l’épuisement. Elle n’avait pas dormi, hantée par les échos des frasques d’Alexandre. Chaque article, chaque rumeur, chaque photo volée était une nouvelle blessure. Elle avait lu l’article du matin avec une résignation amère : Alexandre, une fois de plus, avait été vu ivre, entouré de femmes dans un casino de Monte-Carlo. Les détails étaient sordides, les commentaires cruels. Un prince indigne, écrivait le journaliste. Une honte pour Monaco. Elle repoussa le journal et se leva, traversant la pièce pour ouvrir une fenêtre. L’air marin, frais et salé, envahit le bureau, apportant avec lui le murmure des vagues et le cri lointain d’une mouette. En contrebas, Monaco s’éveillait. Les yachts scintillaient dans le port Hercule, les boutiques de la place du Casino ouvraient leurs portes, et les premiers touristes affluaient, appareils photo en main. De l’extérieur, tout semblait parfait. Mais Charlotte savait que ce paradis était fragile, menacé par les scandales qui, comme des vagues, revenaient sans cesse éroder la réputation de sa famille. Elle se rassit et prit une gorgée de thé, désormais tiède. Son esprit revenait toujours à Alexandre. Elle se souvenait de lui bébé, de ses premiers pas maladroits dans les jardins du palais, de ses éclats de rire quand elle le poursuivait dans les couloirs. Il avait été un enfant curieux, sensible, avec une imagination débordante. Mais quelque part, au fil des années, cet éclat s’était terni. Était-ce la pression du titre ? La mort de son grand-père, le roi Albert III, qui l’adorait ? Ou un vide plus profond, qu’elle n’avait pas su combler ? Charlotte se reprochait souvent de ne pas avoir été assez présente, d’avoir laissé les devoirs royaux l’éloigner de ses fils. Mais elle refusait d’abandonner Alexandre. Pas encore. Un coup discret à la porte la tira de ses pensées. « Entrez, » dit-elle, redressant instinctivement les épaules. C’était Philippe, son secrétaire particulier, un homme d’une cinquantaine d’années au visage impassible. Il portait un costume gris impeccable et tenait une tablette numérique. « Votre Majesté, » commença-t-il, inclinant légèrement la tête, « j’ai les rapports que vous avez demandés. » Charlotte hocha la tête, lui faisant signe de s’asseoir. Philippe était plus qu’un employé ; il était un confident, un homme qui connaissait les secrets du palais mieux que quiconque. « Parlez-moi franchement, Philippe, » dit-elle, sa voix ferme mais teintée de lassitude. « Que dit-on d’Alexandre aujourd’hui ? » Philippe hésita, ajustant ses lunettes. « Les médias sont… virulents, Madame. Les articles se concentrent sur sa présence au casino hier soir. Il y a aussi des spéculations sur ses fréquentations. Une femme, apparemment une habituée des cercles de jeu, est mentionnée. » Il fit défiler l’écran de sa tablette. « Les réseaux sociaux amplifient tout. Les hashtags #PrinceScandale et #MonacoDéchu sont en tendance. » Charlotte serra les lèvres, retenant une vague de colère. Pas contre Philippe, mais contre cette machine médiatique qui se repaissait des failles de sa famille. « Et Louis ? » demanda-t-elle, faisant référence à son mari, le roi Louis II. Philippe baissa les yeux. « Sa Majesté a lu les articles ce matin. Il… n’a pas souhaité commenter. » Charlotte n’eut pas besoin d’en entendre plus. Elle connaissait l’humeur de son mari : une colère froide, contenue, mais prête à exploser. Louis avait toujours été plus dur avec Alexandre, voyant en lui un reflet de ses propres faiblesses de jeunesse, qu’il avait surmontées à force de discipline. Mais là où Louis voyait un échec, Charlotte voyait un fils qui souffrait. « Merci, Philippe, » dit-elle, le congédiant d’un geste. Une fois seule, elle se leva et marcha vers un petit coffre en bois sculpté, posé sur une commode. À l’intérieur, elle conservait des lettres, des photos, des souvenirs. Elle en sortit un dessin qu’Alexandre avait fait à huit ans : un bateau voguant sur une mer turquoise, avec une inscription maladroite : Pour Maman, la meilleure reine. Les larmes lui montèrent aux yeux, mais elle les refoula. Pleurer ne résoudrait rien. Elle devait agir. Charlotte avait déjà tout essayé pour sauver Alexandre. À vingt ans, quand ses premières frasques avaient attiré l’attention, elle l’avait envoyé dans une clinique en Suisse, un établissement discret pour les élites en proie à des addictions. Il en était revenu sobre, mais distant, comme si une part de lui lui en voulait d’avoir tenté de le « réparer ». À vingt-cinq ans, elle avait engagé un conseiller personnel, un ancien diplomate censé lui enseigner la responsabilité. Alexandre l’avait charmé, puis ignoré. Les discussions à cœur ouvert, les ultimatums, les prières… rien n’avait fonctionné. Et pourtant, elle refusait de perdre espoir. Pas tant pour le trône, mais pour lui, son fils. Elle retourna à son bureau et rédigea une note à la main, une habitude qu’elle réservait aux décisions importantes. Convoquer Alexandre ce soir. Organiser une intervention familiale. Contacter le Dr. Moreau pour une nouvelle évaluation. Elle savait que Louis désapprouverait, qu’il jugerait cela trop indulgent. Mais elle n’était pas prête à laisser son mari bannir leur fils, comme il l’avait déjà menacé. Jacques, le cadet, était un garçon sérieux, studieux, mais il n’était pas prêt à porter la couronne. Pas encore. Et surtout, Charlotte ne pouvait imaginer un avenir où Alexandre serait exclu, livré à lui-même dans un monde qui le dévorerait. Un souvenir lui revint, douloureux. Deux ans plus tôt, lors d’un gala de charité, Alexandre, sobre pour une fois, lui avait pris la main et murmuré : « Je sais que je te déçois, Maman. Je vais essayer d’être meilleur. » Pendant un instant, elle avait cru en lui. Mais une semaine plus tard, il était de nouveau dans les tabloïds, photographié dans une boîte de nuit à Saint-Tropez. Ce cycle de promesses brisées l’épuisait, mais elle s’accrochait à l’idée qu’il restait une lueur en lui, une chance de rédemption. La sonnerie de son téléphone la fit sursauter. C’était un message de son assistante : Urgent : réunion avec le conseil de presse dans une heure. Charlotte fronça les sourcils. Le conseil de presse, chargé de gérer les relations avec les médias, ne se réunissait qu’en cas de crise majeure. Un mauvais pressentiment l’envahit. Elle appela Philippe. « Que se passe-t-il ? » demanda-t-elle sans préambule. La voix de Philippe, d’ordinaire posée, tremblait légèrement. « Madame, une vidéo circule sur Internet. Une vidéo… compromettante d’Alexandre. Elle a été publiée il y a une heure. » Charlotte sentit son sang se glacer. « Quel genre de vidéo ? » Philippe hésita. « C’est… explicite, Madame. Filmée dans un lieu privé. Les médias s’en emparent déjà. » Elle raccrocha, les mains tremblantes. Elle ouvrit son ordinateur et tapa le nom d’Alexandre sur un moteur de recherche. Les résultats étaient déjà là, implacables : Sextape royale : le prince Alexandre au cœur d’un scandale sans précédent. Elle cliqua sur un lien, mais s’arrêta avant que la vidéo ne charge. Elle ne pouvait pas regarder. Pas maintenant. La reine se leva, chancelante, et s’appuya contre le mur. La honte, la colère, la peur se mêlaient en elle. Elle imagina Louis, réveillé par la nouvelle, fracassant un vase dans un accès de rage. Elle imagina Jacques, le discret Jacques, lisant les gros titres avec embarras. Et elle imagina Alexandre, inconscient du tsunami qu’il avait déclenché. Pour la première fois, Charlotte douta. Était-il encore possible de le sauver ? Ou son fils était-il déjà trop loin, emporté par ses démons ? Elle prit une profonde inspiration et se redressa. Elle était la reine de Monaco, et elle ne plierait pas. Pas encore. Elle convoquerait Alexandre, affronterait Louis, calmerait les médias. Mais au fond d’elle, une voix murmurait : Et si c’était la fin ? Dehors, Monaco brillait, indifférente à la tempête qui s’abattait sur le palais. La journée ne faisait que commencer, et déjà, tout semblait sur le point de s’effondrer.
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