Avant que je puisse commenter, Bastien me soulève. Je n'ai d'autre choix que de l'entourer de mes bras tandis qu'il me serre contre sa poitrine. Il est si chaleureux, et son parfum est puissant : terreux, musqué et délicieux. Je n'ai qu'une envie : enfouir mon visage dans son cou et respirer. Mon flanc me fait moins mal dans son étreinte.
— En route ! lance Bastien à son équipe.
Ils se transforment en loups et nous encerclent en formation militaire précipitée.
Bastien scrute la forêt en marchant, guettant les menaces. Les loups flairent la brise, en alerte, mais le voyage se déroule sans incident. Au bout de dix minutes, Bastien ne montre aucun signe de fatigue. Il est grand – facilement une tête plus grand que moi et deux fois plus large – mais je suis encore presque un poids mort dans ses bras.
Les arbres s'éclaircissent et une grande clairière apparaît devant moi. J'aperçois des bâtiments, principalement des cabanes en rondins. C'est un petit village caché dans la forêt. Il doit y avoir au moins vingt maisons, avec des structures plus imposantes vers le centre.
Nous nous arrêtons à un poste de garde, où Bastien salue deux subordonnés. Les loups reprennent leur forme humaine et récupèrent leurs vêtements.
— Je peux te poser ? demande Bastien.
C'est la première chose qu'il me dit depuis qu'il m'a récupérée.
— Oui, je peux me lever, dis-je, regrettant la chaleur de Bastien avant même qu'il ne soit parti.
Bastien me dépose délicatement au sol, me tenant par la taille jusqu'à ce qu'il soit certain que je suis stable. Je frissonne lorsqu'il s'éloigne malgré la chaleur estivale. J'essaie de ne pas fixer Bastien qui s'habille, mais c'est difficile, car j'ai désespérément envie de caresser son dos musclé – et ses fesses.
Je me racle la gorge et détourne le regard.
— Est-ce normal que des meutes vivent isolées comme ça ? demandé-je.
Les deux gardes me regardent comme si j'étais folle.
— La plupart le font, confirme Bastien, sans se laisser perturber par mon manque de connaissances. Plus la meute est grande, plus il est difficile de passer inaperçu. C'est plus facile de vivre ici.
L'un des gardes fronce les sourcils.
— C'est juste. Les loups sont censés être dans la nature, vivant sur la terre de nos ancêtres. C'est insensé de faire autrement.
Je déglutis, surprise par la réponse zélée.
— Je suis désolée, c'était juste une question…
— Excusez-moi pour votre impolitesse, ordonne Bastien au garde, coupant court à ma réponse maladroite.
Le garde paraît perplexe.
— J'étais juste…
— Je m'en fiche, s'exclame Bastien. Excuse-moi.
Il pâlit, se tourne vers moi et marmonne :
— Je m’excuse.
— Tout va bien, dis-je, autant au garde qu'à Bastien.
Bastien hoche la tête et me prend par le bras, son contact doux malgré sa colère. Il me guide au-delà du poste de garde et dans le petit village. Les autres loups le suivent, et Jules emboîte le pas à Bastien.
— Je crois que cette égratignure au-dessus de ton œil te rend grincheux, dit Jules en riant. Tu devrais te laver.
— Je vais bien, grogne Bastien.
Il se tourne vers moi.
— Je t'emmène voir l'Alpha. Il décidera si tu peux rester.
— Oh, dis-je comme si je rencontrais le président ou le roi d’un pays étranger.
— Tout ira bien, mais personne ne peut visiter la commune sans sa permission, explique Bastien.
Il me conduit vers un grand bâtiment rond au centre du village, l'un des rares en briques. La plupart des structures sont de petites cabanes en rondins, construites avec brio, et non disposées en blocs distincts comme les villes humaines. Au contraire, elles s'étendent de manière erratique depuis le centre du village. Certaines ont même des patios et des petits jardins avec des herbes aromatiques, des légumes et des fleurs. La main de Bastien se resserre autour de mon bras tandis que nous entrons, mais elle est réconfortante plutôt que contraignante.
À l'intérieur, deux hommes sont assis sur des chaises en bois. Un homme aux épais cheveux gris et aux yeux bruns durs attire l'attention, une puissance émanant de lui. Je n'ai pas besoin de lui demander s'il est l'Alpha – je le sens. Je me rapproche de Bastien.
— Alpha Kildaire, dit Bastien en baissant la tête en signe de respect.
J'imite le mouvement, sans savoir ce qu'on attend de moi.
— Bastien, acquiesce l'Alpha. Qui est-ce ?
— Je l'ai trouvée en patrouille, monsieur, explique Bastien. Des pumas l'ont attaquée. Je lui ai dit qu'elle pouvait rester ici le temps de se remettre de ses blessures.
Un murmure s'élève de l'homme à la droite de l'Alpha. Il empeste les herbes fortes et désagréables, et ses yeux vitreux parcourent étrangement la pièce de temps à autre.
— Et tu t'es occupé de ces métamorphes ? demande l'Alpha, les yeux brillants de colère.
— Oui, monsieur, répond Bastien.
Je m'attends presque à ce qu'il se mette au garde-à-vous comme un soldat.
L'Alpha se tourne vers moi.
— Comment t’appelles-tu, ma fille ? demande-t-il.
— Casey Jaimeson, réponds-je.
Bastien me serre le bras.
— Monsieur.
— Tu as une meute ? demande-t-il en haussant un sourcil.
Son regard me transperce comme s'il examinait mon âme. Si c'est ça, avoir un Alpha, je suis contente d'être si isolée. La pression de son regard est déstabilisante.
— Non, je suis… toute seule, dis-je.
Je m'agite. La perte de mon père est plus douloureuse que la blessure au flanc, le chagrin bien plus douloureux.
L'Alpha lève le nez et inspire, me sentant. Son expression impassible vacille, mais je ne comprends pas ce qu'il pense.
— Tu peux rester, dit-il. Bastien, elle est sous ta responsabilité. Elle doit loger chez toi.
Bastien inspire brusquement, mais hoche la tête.
— Oui, monsieur.
— Congédié, dit l’Alpha d’un geste de la main.
— Merci, monsieur, dit Bastien.
Bastien recule en soupirant de soulagement lorsque nous sommes dehors.
— Est-il toujours aussi intense ? demandé-je.
Il me regarde d'un air perplexe, ses sourcils noirs froncés.
— C'est comme ça, dit-il. Viens. Ma maison n'est pas loin.
Les gens nous regardent marcher.
— Pourquoi me regardent-ils ? murmuré-je, gênée.
— Nous ne sommes pas habitués aux étrangers, explique-t-il.
Je me mords la lèvre inférieure. Quelque chose me taraude.
— Où sont tous les hommes ? demandé-je.
Hormis l'équipe de Bastien, l'Alpha et son associé, tous les habitants du village sont soit des enfants, soit des femmes.
— Ils sont soit au travail, soit en patrouille, dit-il.
— Oh.
Je fronce les sourcils.
— Les femmes ne travaillent-elles pas ou ne protègent-elles pas la meute ?
Bastien me regarde comme si c'était une question étrange.
— Les femmes s’occupent des enfants et de la maison.
Je renifle avant de pouvoir m'arrêter.
— Quoi ? demande-t-il.
— Les femmes peuvent faire bien plus que ça, dis-je, avec l’impression d’avoir voyagé dans le temps.
— Dans la société humaine, peut-être, dit-il. Ici, notre Alpha s'attend à ce que les choses fonctionnent différemment.
— Et toi ? demandé-je.
Il y a toujours un piège avec les beaux hommes comme Bastien ; apparemment, les loups n'étaient pas différents.
— Ce n'est pas à moi de remettre en question les coutumes de notre meute, dit-il sèchement.
Je sens qu'il a des opinions qu'il n'exprime pas.
— Mais… ?
— Je sais que les femmes sont capables de plus, admet-il. Mais tant qu'elles sont heureuses, il n'y a rien de mal à cette vie.
— Et si elles ne le sont pas ? insisté-je.
— Personne ne l'a jamais dit.
Il fronce les sourcils.
— Personne ne remet en question l'Alpha.
J'ai toujours rêvé de faire partie d'une meute et d'avoir un sentiment d'appartenance. Mais est-ce un mode de vie archaïque ? Peut-être que les femmes ici sont heureuses. Je n'ai constaté aucun signe de maltraitance.
— Bastien !