LE POINT DE VUE DE CASEY
Le chant de l'aube me tire de mon sommeil, et je m'étire lentement, ressentant une douce douleur dans mon corps. Bastien ne s'est pas retenu la veille.
Bastien.
J'ouvre les yeux et me retrouve seule au lit. Je ne l'entends pas dans la maison. Sans l'odeur puissante de notre passion, j'aurais peut-être craint d'avoir imaginé ce qui s'est passé entre nous.
J'étais prête à partir, mais j'envisagerais de rester si Bastien me le demandait. Avec son soutien, je pourrais m'habituer à la vie au village. Je redoute de rentrer chez moi, dans ma maison vide et avec le chagrin inévitable.
J'enfouis mon visage dans l'oreiller de Bastien. Mon compagnon. Une personne faite pour moi, et moi pour lui. Il y a de la sécurité là-dedans. Notre connexion est intense, et je ne suis pas prête à y renoncer.
Bastien et moi devons discuter et trouver une solution, même si je veux juste le ramener au lit pour le deuxième round. Mais j'aurai tout le temps si tout se passe bien.
Je me lève et enfile la tenue d'arrivée. Bastien a proposé d'emprunter des vêtements à un membre de la meute, mais je ne me sens pas à l'aise, alors il a lavé les miens. Moon Edge n'est pas la communauté que j'avais imaginée, du moins pour moi. Mais bon, je suis quand même une étrangère. Peut-être que si je reste, ils m'apprécieront.
Si Bastien veut que je reste, bien sûr.
Mon estomac se serre d'angoisse. Je veux que les choses fonctionnent avec Bastien, d'une manière ou d'une autre. Il doit ressentir la même connexion que moi, qu'il soit partenaire ou non. Ce genre de chose ne peut pas être simulé, et je ne comprends pas pourquoi on le gâcherait.
Je laisse échapper un long soupir, me calmant. Nous sommes amis. Cela signifie quelque chose. C'est une chose de me refuser avant même d'avoir couché ensemble. Mais après la nuit dernière ? Il faut que je le retrouve et qu'il s'ouvre.
La porte d'entrée s'ouvre brusquement et Bastien entre. Son visage est noir de rage, et ses griffes glacées me serrent le cœur.
— Sors.
Il grogne en plissant ses yeux bleus.
Je reste figée. Je ne comprends pas sa colère. Je me suis endormie dans ses bras, son visage enfoui dans mon cou.
— Pars !
Il rugit.
Ma gorge se serre et mes mains tremblent.
— Bastien, pourquoi…
— Ne fais pas l'innocente.
Il n'ose même pas me regarder dans les yeux. Il rassemble mes maigres affaires et me les fourre dans les mains, reculant comme si j'étais une vipère prête à attaquer.
— Je ne comprends pas.
Il fait un pas agressif vers moi, et je recule en titubant. Depuis que j'ai rencontré Bastien, je me sens en sécurité avec lui, même si la logique m'a dicté le contraire. J'ai été nue et blessée, et c'était un inconnu, mais je lui ai fait confiance. Je comprends maintenant que j'ai commis une erreur.
Il m'attrape par les épaules et me force à sortir, dans l'air frais du matin. J'ai les jambes engourdies, mais j'ai conservé ma fierté.
— Lâche-moi.
Je me dégage de son emprise. Moins d'un jour auparavant, ces mains m'ont touchée avec une telle passion. Le choc émotionnel me fait tourner la tête.
— Vas-tu m'expliquer ce qui se passe, ou veux-tu que j'obéisse comme un de tes soldats ?
Je pensais que Bastien était différent de sa meute et je ne m'attendais pas à ce que les femmes soient soumises.
— Arrête de faire semblant.
Il crache.
— Je sais ce que tu as fait.
— Je n'ai rien fait !
Mon père n'a pas élevé une violette timide, et mon choc se transforme en colère.
Nous attirons l'attention du reste du village. Les lève-tôt regardent dans notre direction, et d'autres sortent de chez eux.
— Tu m'as séduit et tu as conspiré pour me mettre au lit afin que j'accepte le lien de mariage.
Il siffle.
Je recule comme si j'avais reçu une gifle. Comment peut-il croire que je ferais une chose pareille ? A-t-il découvert la conversation de Kildaire avec moi ? Mais dans le feu de l'action, je n'ai pas osé. Peu m'importe ce que Bastien a entendu ou non. Tout ce qui compte, c'est qu'il me fasse confiance, et visiblement, il ne me fait pas confiance.
— T'as séduit ? Je ne t'ai pas vu te plaindre hier soir.
Je rétorque. L'idée que Bastien soit une victime est absurde.
— Mais merci pour le compliment indirect. Apparemment, coucher avec moi a été suffisamment agréable pour te faire envisager d'accepter le lien.
Le poids écrasant du rejet éclipse ma satisfaction de voir le visage de Bastien rougir de colère. Que Bastien croie que je puisse faire une chose pareille est aussi offensant que blessant.
— Tu es une bonne actrice, je te l'accorde.
Il crache.
Toute résistance qui me reste s'évanouit et ma lèvre inférieure tremble. L'homme censé être mon compagnon – avec qui j'ai été intime et vulnérable la veille – me traite comme si j'étais pire que rien.
— Je t'ai dit de partir.
Bastien secoue la tête.
— Tu n'es plus la bienvenue ici.
Je serre les lèvres. S'il me reproche son manque de maîtrise de soi, il n'y a aucune raison de le raisonner. Et je ne suis pas sûre de vouloir le faire.
Les membres de la meute qui se sont rassemblés autour de nous me fixent du regard. Leur dégoût me fait rougir les joues, même si je n'ai rien fait de mal. J'ai été stupide d'envisager de rester.
Je rassemble mes forces, redresse mon dos et pars. Je ne peux pas regarder Bastien. Sinon, je pleurerais ou le frapperais au visage, et je ne suis prête à faire ni l'un ni l'autre.
Bastien a garé mon camion à l'entrée de la commune, et le regard de la meute pèse lourdement sur moi tandis que j'avance à grands pas. Je jette mes affaires sur le siège passager et démarre le moteur aussi vite que possible. Je ne me retourne qu'une fois le village hors de vue. Une demi-heure plus tard, je m'engage sur l'autoroute, la forêt nationale de Kisatchie disparaissant dans mon rétroviseur. Ce n'est qu'à ce moment-là que je peux respirer. À mon arrivée, la forêt semblait paisible. Maintenant, elle ne contient plus que la douleur et les cendres de mon père.
Plus je m'éloigne de Bastien, plus mon cœur bat fort. Cette perte profonde est la preuve que Bastien et moi sommes faits l'un pour l'autre. Notre lien a commencé à se tisser lorsque nous avons couché ensemble, mais il a été brutalement rompu. Mieux vaut maintenant que plus tard. J'aurais juste aimé partir avant de savoir ce que je manquais.
Je ne comprends pas le changement soudain chez Bastien, mais une semaine ne suffit pas pour découvrir les différentes facettes d'une personne, même si j'ai apprécié sa compagnie. La vraie question est de savoir pourquoi le destin nous a réunis. Il vient d'une meute restrictive qui croit aux rôles de genre du siècle dernier et se soucie davantage de la reproduction que du bonheur. Tant mieux si les choses n'ont pas fonctionné.
Alors pourquoi ai-je l’impression d’avoir un trou dans la poitrine ?
Ma vision se brouille, les larmes me montent aux yeux, et je m'arrête sur le bord de la route. Enfouissant mon visage dans mes mains, je réprime le sentiment de perte qui menace de me consumer. C'est stupide. C'est plus la perte d'une idée que d'un véritable compagnon – un rêve qui s'est transformé en cauchemar. Mais mon loup se languit malgré tout.
Je rassemble mes forces. J'ai survécu à la mort de ma mère jeune et à celle de mon père un mois plus tôt ; ce n'est rien. Ça ne doit rien être.
J'enveloppe mon cœur meurtri d'une armure et me dis que mes sentiments pour Bastien s'estomperont d'ici mon retour à la maison. Je verrai les affaires de mon père en entrant dans la maison vide et me rappellerai ce qu'est une vraie perte.
Je reprends la route, serrant le volant jusqu'à en avoir les jointures blanches. J'abandonne Bastien et l'idée de me retrouver dans un peloton. Je sais que c'est la bonne décision, mais cela n'apaise pas ma douleur.