La pluie de mars flagellait les vitraux ternis de Vance Hall, produisant un cliquetis sinistre qui résonnait dans le grand salon déshabillé de ses plus beaux meubles. Lady Arabella Vance se tenait près de la cheminée éteinte, les mains jointes si fermement que ses articulations en étaient blanchies. Elle fixait le portrait de son grand-père, décapité par les hommes de Cromwell, et se demandait si le sort qui l'attendait n'était pas, à sa manière, tout aussi tranchant.
La porte s'ouvrit avec une brusquerie qui fit sursauter les ombres. Son frère, Arthur, entra le premier, le visage bouffi par l'alcool et la honte. Derrière lui, une silhouette massive s'arrêta sur le seuil, bloquant la faible lumière du couloir.
**Lord Julian Blackwood.**
Il n'ôta pas son chapeau immédiatement, laissant ses yeux balayer la pièce avec une froideur d'expert comptable. Lorsqu'il finit par s'avancer, le bruit de ses bottes de cuir sur le parquet nu résonna comme un glas.
— « Le décor est encore plus dévasté que ce que les rapports décrivaient », dit-il d'une voix grave, dénuée de toute émotion.
— « Si vous êtes venu pour l'inventaire, Monsieur, vous arrivez trop tard », rétorqua Arabella, le menton levé. « Les usuriers ont déjà pris jusqu'aux chandeliers. »
Julian Blackwood s'approcha d'elle. À trente-deux ans, il portait sur son visage les stigmates d'une vie de combat : une mâchoire carrée toujours contractée et cette fameuse cicatrice qui fendait son sourcil gauche, souvenir d'un abordage en mer des Caraïbes. Il déposa un parchemin épais sur la table de chêne qui trônait au centre de la pièce.
— « Je ne suis pas venu pour vos meubles, Arabella. Je suis venu pour la seule chose de valeur qui reste dans cette maison : votre nom. »
Il déplia le contrat. Les clauses étaient rédigées d'une écriture serrée, impitoyable. En échange du mariage, Blackwood s'engageait à éponger les dettes de jeu colossales d'Arthur et à restaurer le domaine des Vance.
— « Vous parlez de moi comme d'une transaction commerciale », fustigea-t-elle en s'approchant du bureau. « Vous êtes un homme de basse extraction qui a fait fortune dans le sang et le commerce. Vous pensez que l'or peut acheter une lignée ? »
Julian esquissa un sourire qui n'atteignit pas ses yeux gris.
— « L'or peut acheter le silence, le respect et, dans votre cas, la survie. Votre frère a misé votre dot, votre toit et votre honneur sur une main de cartes à Whitehall. Je suis le seul rempart entre vous et la prison pour dettes. »
Il lui tendit la plume, la tige d'oie frôlant les doigts fins de la jeune femme. Arabella sentit une chaleur émaner de lui, une vitalité brute qui l'effraya autant qu'elle l'irrita. Elle regarda son frère, qui détourna les yeux, incapable de soutenir son regard. Elle comprit qu'elle était seule.
— « Je vous détesterai à chaque seconde de cette union », murmura-t-elle, si bas que seul Julian put l'entendre.
— « Parfait », répondit-il avec une sérénité exaspérante. « La haine est un sentiment bien plus fiable que l'amour. Elle ne faiblit jamais avec l'habitude. »
D'un geste sec, Arabella griffonna son nom au bas du parchemin. L'encre noire semblait tacher son existence même. Julian reprit le document, le roula avec soin et le rangea dans sa redingote.
— « La cérémonie aura lieu dans trois jours, dans la chapelle privée du domaine. Pas d'invités, pas de fastes. Je n'ai pas de temps à perdre avec les mondanités de la cour. Préparez vos malles, Lady Blackwood. Nous partons pour Londres dès l'échange des vœux. »
Alors qu'il se détournait pour partir, Arabella l'interpella, la voix tremblante mais impérieuse :
— « Pourquoi moi, Blackwood ? Il y a des centaines de filles de barons ruinés qui se jetteraient à votre cou pour votre fortune. »
Il s'arrêta, la main sur le loquet de la porte. Il tourna la tête, son profil découpé par la lueur d'un éclair au-dehors.
— « Parce que vous êtes la seule qui n'ait pas essayé de me plaire. Et j'aime savoir exactement où se trouve mon ennemi. »
Il sortit, laissant derrière lui une odeur persistante d'eau salée et de tempête. Arabella s'effondra sur une chaise, le regard fixé sur la tache d'encre qui ornait son doigt, telle une marque d'infamie qu'elle ne pourrait jamais effacer.