CHAPITRE 3La macabre découverte avait eu lieu entre minuit et 1 heure du matin et relevait de Rocambole. Un couple illégitime et se sentant fautif – même s’il n’y a pas de mal à se faire du bien – avait répertorié tous les petits coins tranquilles, perdus dans la campagne, peu fréquentés et obscurs, où une voiture puisse stationner après 21 heures sans que ses occupants encourent le délit d’exhibition sexuelle. Le couple en question variait autant que faire se peut les lieux de stationnement afin que personne ne trouve le stationnement suspect. Depuis un an que durait leur amusement, ils n’avaient eu que quelques pleins phares imprévus, qui ne parvenaient jamais à les surprendre en position lascive, tant ils les voyaient venir de loin. Un ou deux ricanements au volant, un passage à l’extrême ralenti, pas de klaxon intempestif, bref RAS, voilà à quoi se réduisaient les entraves à leurs ébats. Une fois, un dogue allemand – sans doute lâché par le fermier du coin – était venu lorgner aux vitres de la Mercedes, griffant la peinture métallisée de ses grosses pattes. Ils partirent prudemment b****r ailleurs, rayant cet antre à cerbère de leur liste. Ils connaissaient ainsi les entrées de champ de la rue des Cuisinières, les différentes sections de la route des Neiges, le recoin du cimetière communautaire, l’interminable rue des Pêcheurs et ses culs-de-sac providentiels, l’impasse de la Groene-Straete à l’occasion… Il leur était arrivé de tenter le coup sur le territoire d’Uxem, chemin des Corbeaux ou route des Dunes, mais ils l’avaient ressenti comme un purgatoire.
Ce soir-là, ils avaient opté pour la section de la route des Neiges qui serpente du hameau à la chapelle jusqu’à Coudekerque-Village. Non loin du hameau d’ailleurs. Sur un sommaire pont de pierres qui enjambe le watergang jouxtant plus ou moins les méandres de la route. Solide pour un tracteur et sa benne, ce petit pont de fortune l’était forcément pour une Mercedes. Quand ils y arrivèrent et que le véhicule amorça sa manœuvre pour se garer à l’entrée du champ, ils virent émerger des roseaux du fossé un mannequin tout raide au visage hideux et ensanglanté, le nez et les mâchoires défoncés. Il semblait assis et comme couronné d’épillets, aussi inquiétant qu’un justicier surgi du Styx ou du Léthé. Les phares de la Mercedes venaient de balayer le décor sépulcral du retour de Rocambole.
Il n’avait fallu qu’une poignée de secondes à Luc Van Ryssen pour comprendre que le mannequin était un macchabée, que les traces de pneus, un usager impromptu, etc. leur interdisaient de s’éclipser en douce, à moins d’être accusés de meurtre si jamais de tels indices mettaient les enquêteurs à leurs trousses, étant donné que la tronche du cadavre ne laissait planer aucun doute sur ce qui avait provoqué la mort. Appeler les flics et être retardés pour les premières constatations sur place n’étaient pas gênants, puisqu’ils étaient censés être en service de nuit au CHD, mais risquaient de leur compliquer la vie conjugale s’ils étaient convoqués pour audition ou appelés à témoigner… Van Ryssen ne tergiversa pourtant pas et composa le 17 sur son portable. Quand les flics arrivèrent, se doutant bien que Luc Van Ryssen et Aurélie n’allaient pas pêcher l’anguille, ils enregistrèrent leurs dépositions, notèrent leurs coordonnées et leur promirent d’être discrets autant que possible.
L’urgentiste et l’infirmière rappliquèrent à l’hôpital où tout était calme, gérable par les internes de service, avec protocoles classiques pour malaise vagal ou poussée de bronchiolite, sans oublier les clodos à dégriser. Par contre, ils ne savaient rien de l’identité de la victime dont Van Ryssen avait simplement pu constater la mort clinique. Pour le reste, l’inspecteur de service concluait simplement que c’était un élu, au pin’s RF bleu-blanc-rouge qu’il portait à son revers.
Chez elle, la femme du maire se morfondait, poliment mais fermement priée par les services de police d’attendre que son mari veuille bien rentrer chez eux, son mari qui ne décrochait pas quand on l’appelait en mairie, mais qui avait sans doute ses raisons pour agir ainsi. Il était libre, majeur et vacciné, ils n’avaient donc aucun motif légal de forcer la porte de la mairie. Ils rappelleraient au cas où… Ce qu’ils firent vers 1 heure du matin, avant de dépêcher immédiatement chez elle Linda Pibre et une autre policière formée à l’aide psychologique. Ils la renseignèrent sur le lieu et les circonstances de la découverte mais se gardèrent bien du moindre détail sur l’horreur du tableau. On lui précisa seulement que la mort étant suspecte, l’autopsie s’imposerait.
Linda avait vécu cette intervention avec douleur. Être obligée de mentir par omission, dire sans dire, pour ne pas enclencher de réaction de détresse extrême – surtout de quelqu’un qui paniquait depuis des heures –, lui avait été insupportable. Le sanglot libérateur ne l’avait secouée qu’après de longues minutes, la plaçant devant l’évidence et le caractère irréversible du malheur qui s’abattait sur elle. Ironique paradoxe où l’on venait annoncer à l’épouse du maire ce que ce dernier avait à plusieurs reprises annoncé aux conjoints ou parents de ses administrés décédés dans des conditions dramatiques. Cette fois, la tâche incombait à la première adjointe, quand même, mais Mme Quand même était injoignable, sur son fixe comme sur son portable de fonction, éteint. On avait fait sans. En vieux renard, Leclercq, qui avait géré les choses la nuit, s’était bien gardé d’investir la mairie, optant pour une surveillance discrète des lieux jusqu’au matin.
Il est des femmes de maire qui profitent de la situation de leur conjoint, qui paradent et plastronnent, se haussent du col, usent et abusent de préséances, passent à la caisse et étendent autant qu’elles le peuvent leur propre pouvoir. Tout se fait en famille en quelque sorte. Qu’un tel couple se mette un correspondant local de tel ou tel canard dans la poche, et la tronche du maire ou de sa légitime sourient en alternance dans les colonnes du canard en question… Béatrice Coupigny-Hassidi n’entrait pas dans cette catégorie : discrète et ne s’affichant en public ès qualités de « femme de » que lors de l’annuelle et très protocolaire cérémonie de présentation des vœux, cette grande brune distinguée s’avérait pourtant d’une gentillesse extrême dès qu’elle avait à rendre service. Tous les échos objectifs la concernant renvoyaient l’image d’une femme aimable et souriante… De toute façon, en guise de chiante possessive et accapareuse, obsédée de pouvoir, la ville s’asphyxiait déjà au rythme des caprices et des incartades de la première adjointe. Inutile qu’on en rajoute, quand même…
Après les sanglots, Béatrice Coupigny-Hassidi s’était un peu épanchée, insistant sur ce qui semblait miner son mari ces derniers temps : retrouver la batte de son père décédé depuis quelques années, batte mystérieusement disparue des locaux d’un club style Lion’s dont son père était fondateur.
– Ça revenait comme un leitmotiv au cours de chacun des repas que nous partagions du jeudi soir au dimanche midi.
– Et pourquoi il y attachait de l’importance selon vous ? s’était permis de demander Linda, comme pour la relancer sur un sujet qui lui tenait à cœur.
– Je ne sais pas… Je n’ai toujours pas compris. Il était incapable de l’expliquer lui-même. D’une certaine façon, son père s’était débarrassé de cette batte en l’accrochant dans le local de son club.
– Une batte de base-ball ?
– Même pas. Ni de cricket. Une batte en saule fabrication dunkerquoise et remontant aux années 1930.
– Pour en faire quoi ?
– Emmanuel prétendait que c’était le jeu fétiche des cours de patronage quand son père avait une dizaine d’années.
– Mais s’il y tenait tant, il aurait pu la récupérer du vivant de son père, vous ne croyez pas ?
À cette remarque, que Linda avait dû répéter après avoir laissé Béatrice surmonter un spasme nerveux, la jeune femme avait fini par rétorquer, émue comme si le fantôme d’Emmanuel lui apparaissait en mimant une scène :
– Les derniers mots de son père en plein délire sur son lit d’agonie, de son père s’agrippant à sa main pour un élan impossible, avaient été : « C’est la batte de la Résistance et ils l’ont donnée à la Gestapo… Ils ont trahi… » Emmanuel gamin avait joué des dizaines de fois avec cette batte. Il avait déchiffré et mémorisé les trois prénoms gravés au couteau que la patine et les milliers de coups de la batte rendaient presque illisibles et interrogé son père à ce sujet…
– Et ?
– Et rien. Son père faisait mine de ne pas l’entendre ou se contentait de soupirer. Devant l’insistance du gamin, il aurait même grommelé une fois : « Le sel, le sang et les larmes, c’est pas pour les gosses ! »
Béatrice s’efforçait de rester digne et de réprimer les sanglots qui affluaient encore au rythme d’une marée montante. Il fallait qu’elle parle, pour endiguer et canaliser sa douleur, mais les modulations des sanglots paralysaient le souffle et les cordes vocales… Elle tenait cependant à terminer cette histoire de batte.
– Emmanuel a vérifié. Trois, comme trois prénoms et trois jeunes résistants fusillés par la Gestapo en 1943 lors d’une tentative de sabotage. Son père savait pour les dénonciateurs. Emmanuel était de plus en plus persuadé qu’inconsciemment – voire dans l’ultime flash de conscience qui précède souvent le grand départ – le moribond avait voulu lui léguer un testament moral, lui confier une mission : démasquer les coupables encore vivants, les obliger à s’éloigner d’un club que leur présence souillait.
– Parce qu’ils sont membres du club ?
– Oui. Emmanuel s’est renseigné. Des spécialistes du marché noir et collabos notoires qui se sont refait une virginité en 1945, s’arrangeant pour passer à la trappe tous ceux qui auraient pu témoigner… Et devenus depuis d’honorables chenus que des naïfs ont cru bon d’introniser au grand dam du père d’Emmanuel, comme si la propreté des ongles et la blancheur des cheveux valaient probité. C’est de ce jour que mon beau-père s’est miné, que ce qu’il a vécu comme une insulte et une trahison l’a peu à peu rongé, abattu, emporté…
– Et la batte dans tout ça ?
– Accrochée au mur avec les trois noms en évidence, avec l’espoir de leur remuer la conscience… Inutilement. Un s****d reste un s****d. Il n’y a bien que Victor Hugo pour croire que l’œil de la conscience talonne Caïn. Le s****d n’est torturé que par les preuves à effacer et la pérennité de la parade de l’innocence… La batte escamotée, plus personne n’irait s’inquiéter de savoir qui étaient Luc, Marc et Matthieu. Personne. Personne n’aurait même peut-être l’idée de se soucier qu’ils aient pu exister.
– Sauf Emmanuel, si j’ai bien compris.
– Absolument ! Et maintenant qu’il avait imbriqué toutes les pièces du puzzle, qu’il comprenait enfin, il fallait qu’il règle la question, il était prêt à convoquer la presse pour ça, à courir le risque d’une plainte et d’un procès en diffamation… Ça tournait à l’obsession. Il me disait encore pas plus tard que dimanche dernier : « Tu te rends compte Béatrice ?! Des breloques et des honneurs, des places en vue pour collabos. Où va-t-on ? Où est ce fameux ressort de la vertu que préconisait Montesquieu ? Et on voudrait que les gosses ne trichent pas en classe ? »
En pensant au dernier dimanche passé ensemble, à celui qu’elle affronterait seule, aux autres qui suivraient dans l’affliction, Béatrice avait derechef essuyé quelques larmes et, puisqu’elle vidait son sac, l’avait vidé jusqu’au bout.
– Autre chose encore tracassait Emmanuel ces derniers temps. Quelque chose qu’il voulait régler en urgence mais qu’il n’évoquait qu’allusivement, comme si ça lui échappait, par négligence de pensée…
– Ah bon ! Et quoi ?
– Une affaire de Ketty.
– Ketty ? Une femme ?
Linda avait d’emblée regretté cette question. Surtout dans ces macabres circonstances. Béatrice Coupigny aurait pu l’interpréter comme une allusion à une possible maîtresse, une relation coupable qui empoisonnait la vie privée du maire et dont il voulait se débarrasser au plus tôt… parce qu’après tout, et malgré la foucade, le petit coup de canif dans le contrat, c’est sa femme qu’il aimait, qui comptait à ses yeux, qu’il espérait voir vieillir à ses côtés… Béatrice lui avait tristement souri, avait soupiré, mais avait fini par préciser.
– Je sais ce que vous pensez ; pour ne rien vous cacher, j’ai d’abord envisagé cette éventualité… Je n’arrive pas à y croire. Je ne peux que vous répéter mot pour mot l’allusion d’Emmanuel : « Va falloir que je m’occupe de la Ketty vite fait bien fait… sinon on n’est pas dans le caca… » C’est tout ce que j’en sais.
Linda et la psychologue, étant remplacées par la belle-sœur de Béatrice, avaient regagné le commissariat où les deux flics-femmes avaient immédiatement consigné aussi fidèlement que possible faits et propos de leurs moments passés avec la veuve de la victime, de leur audition impromptue. Désormais, Delambre savait ce qu’il en était, Leclercq, cela allait de soi, et bien entendu Vanessa et Brahim allaient savoir… Nul doute par conséquent que dans la soirée, Dubois en saurait lui aussi beaucoup plus que le SRPJ et la télé régionale débarqués sur le littoral pendant qu’il lampait son Coca de concert avec les OPJ à la terrasse du Grand Morien.