Prologue : Le Poids du Cuivre

659 Words
​Le vent du Cap, ce Cape Doctor purificateur, avait beau hurler depuis l'Atlantique, il ne parvenait jamais à chasser l'odeur persistante de la misère. Pas dans ce coin de Muizenberg, où les docks crachaient leur graisse sombre sur le sable gris. ​Aisha regarda ses mains. Elles étaient tachées, non pas de sang, mais de la poussière fine et amère de métal. Le cuivre. Huit kilos. C'était le prix de sa survie, la cargaison illégale qu'elle devait livrer ce soir, sous le couvert d'une brume qui léchait la surface des eaux glaciales. ​À vingt-trois ans, Aisha Masondo n'était pas une criminelle. Elle était une survivante, la gardienne involontaire d'une famille déchirée par une seule chose : la dette. Son père, un homme autrefois honorable devenu l'ombre de lui-même, avait signé un accord stupide avec le "Syndicat du Kraken", l'organisation criminelle la plus ancienne et la plus redoutée du Cap-Occidental. Le Syndicat ne vendait pas de la drogue ; il contrôlait les flux. Les diamants de contrebande, les métaux précieux, les armes. ​La dette, transmise à Aisha après la fuite de son père, n'était pas payable en monnaie. Elle était payable en services. En silence. En risque. ​« Tu es en retard, msizi (aide) », siffla une voix rauque dans la pénombre, une voix qui sentait le tabac bon marché et le danger. ​C'était Hector, un homme de main du Syndicat, dont le bras était tatoué du symbole distinctif de l'organisation : une pieuvre dont les tentacules s'enroulaient autour d'une ancre. ​« La vérification a pris plus de temps que prévu », répondit Aisha, sa voix étonnamment stable. Elle avait appris à ne jamais montrer la peur. La peur était de la faiblesse, et la faiblesse était un luxe qu’elle ne pouvait pas se permettre à Muizenberg, et encore moins face aux hommes du Kraken. ​Hector s’approcha, le faisceau de sa lampe torche déchirant la brume. Il illumina le visage d'Aisha. Peau d'ébène, yeux d'un vert rare, héritage de sa grand-mère malaise, et des tresses nouées qui encadraient un visage trop fin pour son âge, mais déjà sculpté par les épreuves. ​« Le boss n'aime pas attendre », dit Hector, son œil se posant sur le sac en toile qu'elle tenait fermement. « Pose ça et dégage. » ​Aisha obéit, laissant tomber le sac lourd qui heurta le sol. Le bruit résonna, amplifié par la nuit. ​« La dette de ton père ne diminue pas, Aisha. Chaque livraison est un paiement d'intérêts. Le principal est toujours là. Tu le sais. » ​Aisha se redressa, fixant Hector droit dans les yeux. « Je le sais. Mais j'ai besoin de plus. Ma petite sœur, Nomusa, a été acceptée au CPUT (Cape Peninsula University of Technology). Elle a besoin des frais d'inscription avant la fin de la semaine. » ​Hector éclata d'un rire sec, sans joie. « Tu demandes de l'argent au Kraken ? Nous ne sommes pas une banque, gamine. Nous sommes la pieuvre. Nous prenons. » ​« Alors donnez-moi une tâche », insista Aisha. « Une grosse. Un risque élevé, une récompense élevée. Je ferai n'importe quoi. » ​Hector recula, le rire éteint. Son expression devint d'une froideur mortelle. « N'importe quoi ? Tu sais ce que cela signifie, ici ? » ​« Je sais ce que cela signifie. Je ne veux plus de cuivre. Je veux effacer le principal. » ​Hector sortit son téléphone satellite, l'air grave. « Reste là. Ne bouge pas. Tu as fait une demande que seule une personne peut approuver. » ​Aisha sentit une vague de froid l'envahir, plus intense que l'air marin. Elle avait franchi une ligne. En demandant une « grosse tâche », elle avait implicitement demandé à rencontrer le seul homme qui dirigeait réellement le Kraken. L'homme que tout le monde craignait, et que personne ne nommait jamais à voix haute. ​L'homme qu'on appelait Kael.
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