Chapitre 2
L’écobuage qui tourne mal
Louis lisait, peinard, et en avant-première, le journal à peine déposé par le livreur des messageries reparti à fond les manettes sans prendre le temps d’un café… Un vrai sauvage ce gars soumis à une pression dingue de ses patrons (la liberté de la presse et le code de la route ne sont pas compatibles !) et régulièrement admis aux stages de récupération de points à la Prévention routière pour excès de vitesse, pas de ceinture et portable à la main. Pourtant les gendarmes du secteur fermaient les yeux autant que possible. Mais, sur la quantité d’infractions, il se faisait régulièrement gauler, le Riton des messageries. En overdose permanente. Un délinquant récidiviste dont le permis ne tenait qu’à un fil, et son gagne-pain avec… Ça les patrons ne voulaient pas le savoir.
Ledit Riton gardait en mémoire la remarque dédaigneuse du chef de région, venu un matin dans son dépôt : « Quand tu penses que des gars se font trouer la peau en Irak pour nos journaux… et tu viens pleurnicher pour un point de permis… », jamais Riton ne s’était senti autant pris pour un c*n de sa vie.
Ainsi, une fois passé Riton-la-tornade, sur les coups de six heures et demie, et avant même la mise en place des canards sur le tourniquet et les présentoirs, Louis prenait le temps, avant tout le monde, de découvrir les nouvelles locales en sirotant son premier café, en attendant d’ouvrir, sans se bousculer, la porte à sept heures.
En page région, le communiqué de la préfecture interdisant tout écobuage (1) non surveillé et déclaré figurait en gras et encadré. Chaque année c’était pareil. Les plus malins que tout le monde faisaient brûler les chaumes des champs ou les restes de vieilles prairies pour préparer le printemps.
Ensuite, les premiers clients venaient d’abord pour les cigarettes, en grillaient une avec un express, puis demandaient à Louis une revue de presse rapide les dispensant de plonger dans le papier imprimé.
Puis, pendant que Louis mettait en place la presse, Bob arrivait, en général, vers les sept heures et demie – huit heures, plus ou moins au radar, ça dépendait des matins et, surtout, des veilles. D’autorité, le patron lui servait un express et un calva. Une vieille habitude des banlieues parisiennes conservée jusque dans les colonies.
Bob alluma une cigarette, liquida son premier calva avant de commencer le café en faisant signe à Louis de lui remettre un coup de gnôle. Ce qu’il s’apprêtait à faire quand une fumée grise foncée attira son regard au-dessus de la vallée à l’est.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? lança-t-il en gagnant le pas de la porte. Il n’était pas le seul curieux.
Un incendie ? C’était à flanc de montagne, on dirait. Un feu de cheminée dans un cellier ? Louis n’arrivait pas à situer un cellier dans ce secteur… Il se rappela l’avis de la préfecture dans le journal.
– Encore un prix Nobel du feu de broussaille, soupira-t-il.
Les gendarmes arrivèrent rapidement au bar-tabac, révélant leur impuissance à faire respecter la décision préfectorale, ils allèrent au comptoir, demandèrent deux cafés en posant le képi. L’adjudant se crut obligé de prévenir :
– On y est passé : un départ de feu dans les prairies autour de la vigne des Pentes, au Bayard. Encore un écobuage fait n’importe comment, c’est sûr.
– Et vous restez là à boire tranquillement le café vous autres ? commenta Louis, sans plus de conviction.
Les deux pompiers présents, fatalistes, Bob en tête (pompier volontaire de première classe, quelque chose comme sergent-chef, grade dont il ne se glorifiait pas, ayant fini colonel de pacotille aux Comores) :
– Tu sais bien, on a souvent essayé. On ne peut rien faire. Faut laisser le feu mourir sur les routes et chemins d’accès. Personne n’a vraiment envie d’intervenir, et surtout pas de se faire griller les roustons pour rien… Et puis, il n’y a pas mort d’homme, hein ?
La maire qui vient d’arriver, prévenue en priorité, se désole :
– C’est chaque fois pareil. On a beau prévenir, menacer…
– Ah, rétorque Bob, tant que l’encadrement des écobuages sera aussi chiant et surtout payant…
La maire a un geste d’impuissance : ça dépasse entièrement ses pouvoirs.
– Mais c’est chaque fois un peu de montagne qui fout le camp…
– Oh, pas perdu pour tout le monde, ricane Louis, pas perdu pour tout le monde !
Seul à s’indigner Bayard, qui entre fou furieux, éructe :
– On va laisser crever ma plus belle vigne ! Et vous restez là sur vos culs ! J’y vais !
Après un démarrage qui fait crisser les pneus et gicler les gravillons, il dérape dans le premier virage, se rattrape de justesse et met toute la gomme dans la ligne droite qui traverse le village. A peine surprise de la réaction du Bayard, Henriette ne met pas longtemps à le suivre. On ne sait jamais, avec cet énergumène qui a trop souvent la tête près du bonnet…
Elle se rappelle cette fois où le Bayard était resté sur son tracteur en équilibre pendant quatre heures, jusqu’à la nuit tombée, avec le froid qui tombait en cette fin mars. Il avait négligé d’attacher le câble de sécurité qui permet de remonter le tracteur dans les pentes très sévères de ces mêmes vignes, Les Feux des Pentes. Bien entendu il n’avait pas son portable. Le point d’équilibre de l’engin était si fragile que Bayard se retenait même d’éternuer, et personne ne répondait à ses coups de klaxon rageurs d’abord, désespérés ensuite. Sauf parfois, très en contrebas, un collègue qui passait et lui rendait ce qu’il croyait être un salut…
Sa femme inquiète de ne pas le voir rentrer, d’autant plus sachant dans quelles vignes il était allé travailler, y alla avec le salarié et, enfin, le découvrit et put avec toutes les précautions du monde aller attacher le câble de sécurité, négligé.
On se rappelle des engueulades qui suivirent.
« Alors on se prend pour Tabarly, hein ? grand c*n : les sécurités c’est pour les autres, toi t’es plus fort que tout le monde. Etc., etc. »
Donc Henriette, la maire, ancienne directrice de l’école, qui connaissait bien son Bayard, trouva plus prudent de le suivre à distance.
Louis regarde par endessous le Bob qui prend un air consterné et très peu concerné.
– S’il y avait quelque chose à faire, tu penses bien qu’on serait déjà là-bas, essaie ce dernier, sans convaincre personne. Tu le sais bien Louis ! Quoi ! Tu veux quand même pas qu’on aille se faire roussir les poils pour quelques rangs de vigne ? C’est triste mais c’est comme ça. Et c’est pas les premiers qui partent en fumée.
– Oui, mais ceux-là… tu peux me croire, on n’a pas fini d’en entendre causer… Et, à voix basse, il glisse à Bob : On t’avait pourtant prévenu, c******n !
Le regard de Bob, d’une franchise sidérée, plonge Louis dans un doute curieux. Il s’ébroue et, machinalement, ressert un calva au mercenaire.
Il se rappelle les propos de Gilberte, l’autre soir, dans la voiture, en redescendant du Cellier des Dieux :
– Tu sais, Louis, la différence entre un écobuage et un incendie volontaire c’est souvent très ténue… Va-t’y retrouver là-dedans… et puis les contraintes, le préfet, tout ça…
Louis ne l’ignorait pas. L’alibi de l’entretien de la terre, voire de son amendement, tient peu de temps quand on regarde de près la pression foncière pour l’immobilier. Gilberte avait passé le reste du trajet à somnoler pour ne pas avoir à poursuivre la conversation.
Arrivé sur place, Bayard mesure tout de suite la situation. On a l’impression que les herbes sèches d’hiver ont été allumées dans les trois prairies qui entourent sa vigne. Le feu rampe le long de cette dernière et a déjà largement entamé les interceps, des flammèches montent le long des pieds.
Bayard le réalise sans le comprendre : il n’y a rien à faire. Seulement attendre que le feu en ait fini en arrivant sur le chemin d’exploitation, coupe-feu aussi, à quelques dizaines de mètres au-dessus de la vigne. Et comme il ne le comprend pas, il fonce comme un fou dans les lacets de la petite route, se gare en catastrophe, attrape la vieille couverture qui sert pour le chien et s’en va, Don Quichotte à la rencontre des flammes.
Les prairies sont déjà noires à mesure que le feu monte. Parfois en bordure, un houx se transforme en torche avec un sifflement sinistre. Il a gagné le haut de l’incendie pour l’empêcher de progresser vers les rangs centenaires de son vieux Gringet. A peine éteint-il un cep avec la couverture, que d’autres s’enflamment. Il s’épuise à manier cette cape de matamore qui finit par se déchirer aux piquets. Il gagne un peu sur le feu en profitant d’une accalmie du vent. Mais descendant dans la fumée, il parvient à peine à distinguer autre chose que les lueurs du feu, oranges par-ci, rougeoyantes par là. Quand il butte dans une masse qu’il n’a pas pu éviter, et s’allonge de tout son long. En se relevant à quatre pattes, il avance vers cette forme longue qui repose entre les rangs. C’est un corps. Roussi aussi, les poils bien entamés, une odeur de cochon grillé dans l’air. C’est le vieux Amédée qui gît entre ces deux rangs de vigne.
Bayard le secoue :
– Oh, Amédée, qu’est-ce qui t’arrive, t’as eu des vapeurs ? Mais Amédée ne réagit pas.
C’est précisément à ce moment-là que la maire le rejoint et le découvre penché.
– Bayard, qu’est-ce que t’as fait, nom de Dieu ?
– Quoi qu’est-ce que j’ai fait, t’en as de bonnes, toi… J’essaie d’éteindre ce que je peux et voilà que je me prends les pieds dans Amédée, voilà ce que j’ai fait.
– Il a pas l’air bien du tout, Amédée… T’es sûr…
– M’emmerde pas, je te dis que je l’ai trouvé comme ça… Bayard en oublie un peu le feu qui continue de dévorer sa vigne et monte inexorablement vers la route, là-haut.
Henriette tergiverse peu entre les deux désolations et tranche rapidement : d’abord Amédée ! Elle sort son portable et appelle le toubib et puis les pompiers.
– Désolée, Bayard, mais tu vois qu’on ne peut plus rien faire pour ta vigne.
Les flammèches continuent de gagner de nouveaux pieds, tandis que les premiers rangs rougeoient de leurs braises attisées par le léger vent de nord-est qui se réveille d’une quinte à intervalles irréguliers.
A côté du vieux Amédée, un cep, miné par l’incendie, cède à un coup de vent plus v*****t et s’effondre de tout son long contre le vieux. D’un pied rageur et vaincu, Bayard l’en écarte avant que les braises ne se répandent sur les habits.
Henriette ne peut s’empêcher de douter. Ce Bayard, quand il ne se contrôle pas…
La camionnette rouge au gyrophare bleu monte déjà le raidillon des Pentes. Le toubib a pris place à côté de Bob qui conduit.
En arrivant, il ne peut se retenir :
– Nom de Dieu de nom de Dieu…
Le toubib se penche immédiatement sur Amédée, prend le pouls, tâte la jugulaire, pose son oreille sur la poitrine. Secoue la tête. « C’est foutu. » Il montre une marque au front d’Amédée, regarde autour de lui, découvre un piquet de renfort de vignes, épais, et le désigne comme un coupable potentiel. A ses pieds un entrelacs de sarments où il a dû se piéger.
Maintenant qu’est-ce qu’il foutait, là, le vieux ? Ça ! Tous trois restent debout à le regarder dans une muette communion funèbre. Dans un silence lugubre, à peine dérangé par les sautes de vent, ils posent avec précaution le corps sur la civière que Bob est allée chercher.
Les gendarmes surviennent à ce moment-là. Pour les engueuler.
– Et alors, les premières constatations, qu’est-ce que vous en faites, bordel !
Essoufflé, l’adjudant a du mal à donner de la puissance à sa voix qu’il aurait aimé plus assurée.
– Oh là, adjudant, les premières constatations on va te les résumer.
– C’est pas la peine de se mettre en nage !
– Laissez faire et reculez-vous à trois mètres, intime-t-il.
Ils s’exécutent, ne voyant pas l’intérêt de contrarier l’adjudant bien connu pour ses crises autoritaires.
– D’abord on va faire des photos de tout ce chantier, bordel ! Il fait signe à son second d’aller chercher dans le break l’appareil de la brigade. La lumière n’est pas mauvaise, une fois la fumée dissipée. Ils canardent à tout va et sous tous les angles, défonçant consciencieusement le terrain sous leurs bottes pour jouer à la scientifique.
Henriette et le toubib se regardent, étonnés, voire scandalisés.
– Ben dites donc, chef, heureusement qu’il n’y aura pas de deuxième constatation… parce qu’on retrouverait de sacrées traces bizarres…
– Peut-être même qu’on pourrait vous suspecter, glisse le toubib, jamais à court d’une plaisanterie sur ces lourdauds.
– Ouais, ouais… L’adjudant lorgne du côté de Bayard. Qui c’est qu’a découvert le corps ?
– Moi.
– Tout seul, pas d’autres témoins ?
La maire :
– Quand je suis arrivée, j’ai trouvé Bayard à quatre pattes à côté d’Amédée. On n’était que tous les trois.
– Ouais, ouais… L’adjudant prend un air entendu.
A son second :
– Tu as pris les photos du corps, la tête ? La trace, là, tu vois ? Sur le front ? Tu me la rates pas celle-là, hein !
Le second qui a lui même équipé la gendarmerie en ordinateur maîtrise la photo numérique sans souci, un registre qui échappe encore à son supérieur qui a toujours gardé dans la boîte à gants du break un vieux Polaroid dont les pellicules doivent être nazes depuis longtemps.
– Bon, allez, on peut lever le camp. A nouveau à son second :
– Tu me sécurises le site, d’accord ? Le second retourne à la voiture prendre un rouleau de film plastique jaune et noir « enquête en cours – ne pas dépasser ». Dérisoire mesure de protection des lieux. Mais on n’en a pas d’autres, alors hein, on fait avec ce qu’on a !
– Vous nous précédez à la mairie. Henriette tu nous monteras un peu le chauffage, ça ne sera pas du luxe.
La mairie n’était chauffée que pour les utilités. Et l’adjudant y avait plus d’une fois attrapé la crève. On ne dirait jamais que la commune croulait sous le pognon.
L’adjudant fait garer la camionnette des pompiers sur le parking de service, derrière la mairie.
– Bob, tu me fermes l’engin et tu me donnes les clés. Vu le temps qu’il fait, ça fera une morgue provisoire tout à fait convenable.
– Sauf que dans une demi-heure, le soleil va donner pile dessus ! oppose Bob.
– Il faut trouver mieux, tu as raison… le temps que les autorités supérieures réagissent.
Henriette propose :
– Un vieux local de la Fruitière (2), à zéro degré permanent ça ferait l’affaire ?
Le toubib :
– Ça va le faire, Henriette !
Sous la conduite de la maire, ils vont jusqu’au dépôt des pompiers hébergé sur le même site, racheté quelques années auparavant par la commune et dont une partie demeure inutilisée. Ils y déposent le corps, sur sa civière. La question vient de qui va garder les lieux… Ils se regardent tous, pris au dépourvu. L’adjudant le prend sur lui :
– Donnez-moi la clé Henriette. Après tout je suis votre supérieur pour le coup !
Puis ils regagnent la mairie.
– Faudrait voir à prévenir ses petits-enfants, commence Henriette.
– Ils sont là ? demande l’adjudant.
– Oui. Ils règlent leurs affaires de succession.
Le frère et la sœur ont perdu leurs parents dans un accident de la route et sont venus au village pour commencer à dégrossir les affaires. Rien de bien simple… Par exemple, le cellier du vieux appartenait en partie à son fils, unique, disparu. Ça fait jaser un peu, sans plus, on n’a pas grand-chose d’autre à faire l’hiver… Ils avaient déjà décidé d’en demander la vente.
Amédée, qui ne pouvait s’y opposer, ne se résignait pas à l’idée d’être dépossédé de son repaire, au bord des quelques rangs de vigne qu’il avait gardés. Des engueulades bruyantes se déversèrent plusieurs fois par la fenêtre de sa maison du bourg, dont les jeunes venaient d’hériter d’une partie mitoyenne… Qu’ils allaient aussi mettre en vente.
La maire les installa dans la salle du conseil. L’adjudant décida de prendre les premières dépositions, la PJ d’Annecy ne s’annonçant pas avant l’après-midi, voire la soirée. Il fit entrer ensemble, d’abord, les quatre témoins pour bien situer leur ordre d’apparition en scène.
Le plus vite dédouané, le toubib, put rapidement quitter ce petit monde, arguant de sa salle d’attente bourrée à craquer en plein pic de gastro-entérite.
Ça semblait limpide. Trop. L’adjudant n’aime pas ce qui est trop limpide. Bob avança le véhicule à ranger pour tenter de s’esbigner à son tour.
– Pas maintenant, Bob. Quand je te le dirai. Et tu ne feras que le garer, hein ! Tu ne nettoies rien dedans surtout.
– Et j’attends quoi ?
– Que la scientifique soit passée.
Il avait dit « la scientifique » sur un ton qui n’admettait aucune réplique. La scientifique : un implant de poil de c*l ne leur échapperait pas à ceux-là.
– Bon, bon. Ils sauront où trouver le camion, hein ? Et Bob, toujours aussi mal à l’aise, s’enferma à nouveau dans le silence.
L’adjudant garda la maire et Bayard ensemble encore un moment.
– Redites-moi ça, Henriette, comment vous l’avez trouvé, le Bayard…
– Comme j’ai déjà dit : à quatre pattes penché sur Amédée, il avait sa tête entre ses mains…
– Comme s’il l’avait frappée contre le sol, par exemple ?
– Je n’ai pas dit…
– T’y vas fort adjudant, je ne sais pas ce qui me retient, fulmina Bayard.
– Ouais, ouais… Ta situation n’est pas brillante, Bayard. Tu te calmes.
– C’est arrivé qu’on s’engueule avec Amédée, mais…
– Ah ! tu le reconnais…
– Qu’est-ce que vous allez chercher : Amédée s’engueulait avec tout le monde ! s’interposa la maire.
– Ouais, ouais… mais y avait pas tout le monde dans la vigne quand vous êtes arrivée, Henriette ! Y avait que Bayard…
– Vous ne pouvez pas penser…
– Un bon flic ne pense pas, Henriette, vous devriez le savoir. On se contente d’additionner. Un et un ça fait deux. Donc vous avez trouvé Bayard qui tenait la tête d’Amédée dans ses mains, allongé sur le sol… Amédée était déjà défunté…
L’adjudant savourait son style. Le « défunté » lui plaisait particulièrement.
– Tu me notes bien tout ça, hein ? lança-t-il au second qui saisissait les échanges sur son PC portable, à la vitesse d’une dactylo professionnelle.
Il continua :
– Pour moi, y a une logique, tu vois, Bayard. Tu surprends Amédée qui a mis le feu à ta vigne…
– Impossible ! Amédée n’aurait jamais mis le feu à de la vigne, et surtout pas celle-là, centenaire, respect, adjudant, respect ! On avait au moins ça en commun avec Amédée. Le respect de cette vieille vigne. Il aurait pas pu y foutre le feu.
– Même involontairement en brûlant les prairies autour ? Un écobuage qui diverge ça s’est déjà vu, chaque jour dans le journal t’en as une palanquée…
– Le fait est que les champs en dessous étaient à lui, glisse Bob resté silencieux jusque-là…
– Mais non, Bob ! Ils appartenaient à son fils, qui est décédé dans l’accident d’auto, l’hiver dernier ! le reprend Bayard.
– Et d’ailleurs les petits-enfants ont déjà signé un compromis de vente… Il n’avait plus rien à faire ici, Amédée… continue la maire.
– Ils ont vendu à qui ? s’inquiéta Bob.
– A Bastut, tiens, cette blague ! À qui tu veux vendre ici, sinon ? lança Henriette.
– On n’avance pas vraiment, constate l’adjudant. On n’avance pas vraiment. Bastut il était pas dans les vignes, lui. Mais toi, Bayard… Bon, tu me prends les dépositions des trois, ordonne-t-il au second, tu fais signer…
– On pourra prendre l’imprimante du secrétariat ? demande le second à Henriette…
– Si vous savez vous en servir !
– Et tout le monde reste à la disposition de la justice, comme on dit, bien entendu. A toi de commencer, Bob. Après t’iras parquer le camion. Les autres vous allez attendre à côté, avec moi.
L’attitude gênée de Bob, d’habitude fort en gueule, incite l’adjudant à jouer au plus fin, ce qui n’est pas son sport préféré. Bob le sait et il espère bien ainsi maintenir un cordon sanitaire autour de lui.
En début d’après-midi, le corps d’Amédée est transféré à Annecy à l’institut médico-légal. Une petite foule curieuse assiste au départ de la civière, sans plus d’attention. Ce vieux dingue s’est tellement fait d’ennemis, qu’on n’imaginait mal une haie d’honneur… D’autant plus qu’il a déjà enterré tous ceux qui auraient pu le pleurer ou l’accompagner une dernière fois…
Au bistrot, ça cause sec et on se lâche un peu. On est en pleine campagne électorale et ça n’arrange rien.
Tous les faiseurs de président se livrent à leurs pronostics… C’est la surenchère à la peur sécuritaire. Ça fuse de toutes parts.
– On va le regretter quand même Amédée.
– Pas tout le monde, pas tout le monde !
– Faut dire que c’était une f****e grande gueule.
– A plus de quatre-vingt-dix ans, c’est encore lui qui avait le dernier mot.
– Quatre-vingt-dix ans, et quel gaillard ! Le petit-fils essayait de gueuler plus fort, il n’y arrivait jamais.
– Ça fait rien, on n’est plus en sécurité ici…
– Toi, tu regardes trop la télé !
– C’est Le Pen qui lui monte à la tête !
– Un crime de rôdeur… Y avait des gitous qui rôdaient l’autre jour encore.
– Qu’est-ce que tu veux qu’ils aillent voler làhaut ?
– Hé ! les fils de fer dans la vigne.
– Oh ! Oh !
– Ça s’est déjà vu !
– Ou des jeunes voyous.
– Qui iraient se les geler dans la pampa ? Ils préfèrent siroter leur bière en fumant un pétard.
Quand Henriette et Bayard sortent de la mairie, pendant que les gendarmes repartent de leur côté, le vigneron se livre à un véritable plaidoyer pour sa vigne qui vient de disparaître.
Il en pleure, devant Henriette qui a été sa maîtresse d’école, jadis.
– Tu vois, ces vieux Gringets disparus… partis en fumée, qu’est-ce qu’il me reste ? C’est pour eux que je suis resté dans le métier. Travailler avec des centenaires fiers et droits comme ça, c’est pas donné à tout le monde… T’as l’impression d’être gardien d’un trésor immense avec le privilège de le faire partager, chaque année, et de le retrouver intact après. Bon c’est sûr que, ici et là, un manquant te rappelle à ton destin de mortel. Mais ils ont une telle allure ces vieux quand, au printemps, ils retrouvent leur toison verte… puis quand ils se couvrent de grappes vermeilles qui donnent la vie à nos montagnes. Tu te rends compte, des vignes de plus de cent ans, de l’autre siècle. Qui ont tout connu de la misère, des guerres, le phyllo, l’infidélité des hommes, l’abandon, le retour… et qui ont résisté. C’est un exemple, pour nous, Henriette, ces vieux pieds de vigne qui résistent aux barbares… Comme Amédée, de la même race. Alors ce c*n d’adjudant avec ses soupçons, tu parles ! Qu’est-ce qu’il peut y comprendre ?
Sans fausse pudeur Bayard laisse ses larmes couler.
Henriette comprend Bayard, qu’elle a toujours connu, et bien sûr en primaire dans les rédactions, avec cette âme poétique. Et son lyrisme l’émeut d’autant plus, aujourd’hui, intact avec toujours la même sincérité.
Elle a aussi connu l’âge d’or du Gringet, dans la commune. Quand tous les autres métiers n’étaient que des compléments hivernaux, comme les rouages de montre… qui partaient la plupart en Suisse. Avant la neige, l’or blanc. Avant la sous-traitance automobile. Avant la folie immobilière qui continue à faire des ravages et d’ailleurs, à savoir si cet incendie lui aussi n’y participe pas… Et puis, quand ça tourne au sordide, l’immobilier n’est pas loin !
Comme maire de la principale commune de cette petite appellation, elle a déjà eu plusieurs entretiens avec une députée européenne verte de la région qui s’est mis en tête de sauver le Gringet et travaille à sanctuariser, comme elle dit, plusieurs dizaines d’hectares qu’on lui réservera au titre de la biodiversité. Son charme, réel, a opéré aussi sur Bayard qui s’est enthousiasmé pour l’idée. Et pour la belle élue.
Sauf que, là, son moral en a pris un coup. Il aurait bien besoin de la voir, tout de suite. Mais à cette époque, elle est à Strasbourg. Ce soir il l’appellera.
Bayard essuie ses larmes d’un revers de main. Le vent qui persiste finit de les sécher. Il a encore les yeux rougis quand ils entrent au bar-tabac, comme dans un refuge. Le silence se fait immédiatement. Chacun est en deuil, pour des raisons différentes, et finalement les mêmes.
Plusieurs tapent de la main sur l’épaule de Bayard.
Louis offre une tournée de blanc. Les pichets circulent dans l’air embué. Les verres se remplissent et se vident. Les conversations reprennent.
Bayard remercie de la tête, trinque. Un sourire triste aux lèvres. Il pense à téléphoner.
1 Voir Bonus, en fin de volume.
2 Fruitière : voir Bonus, en fin de volume.