SOUS LA NEIGE-2

2200 Words
Le lendemain matin, en mettant le nez à la fenêtre, j'aperçus entre les sapins des Varnum le maigre cheval de Frome. Rejetant la vieille peau d'ours, le maître me fit place à côté de lui dans le traîneau. Toute la semaine, à dater de ce jour, il me descendit à Corbury Flats, et me ramena le soir à Starkfield, dans le crépuscule glacial. Le trajet ne dépassait guère quatre milles, mais l'allure du cheval était lente, et, même quand la neige gelée résistait à la pression de la voiture, nous mettions tour près d'une heure pour faire la route. Ethan Frome conduisait sans parler. Il tenait mollement les guides dans sa main gauche. Sur le remblai couvert de neige, son visage brun se détachait comme le profil d'une médaille de bronze. Il répondait par monosyllabes, sans jamais me regarder, à mes questions et aux légères plaisanteries que je hasardais. Il avait l'air de faire partie du paysage mélancolique et silencieux. On eût dit le symbole de cette désolation glacée, tellement tout ce qui était chaleur et sensibilité semblait enfoui au fond de lui-même. Son silence, il est vrai, n'avait rien d'hostile. Je finis par comprendre que cet homme était habitué à vivre dans une solitude morale trop profonde pour qu'on pût facilement pénétrer jusqu'à lui. Cet état, je le présumais, ne résultait point essentiellement de ses malheurs, que je devinais tragique: il était surtout la conséquence de tous ces hivers rigoureux passés à Starkfield... Une ou deux fois seulement, j'eus le sentiment de me rapprocher de lui, et ces instants ne firent qu'aviver mon désir d'en savoir davantage. Un jour, à propos d'un travail que j'avais exécuté en Floride, l'hiver précédent, je fis allusion à la différence entre les deux climats. A ma grande surprise, Frome me répondit: — Oui, je sais... J'y suis allé autrefois, en pendant bien longtemps, moi aussi, en hiver, je voyais ce pays, comme dans une vision... Mais à présent, tout cela est enseveli sous la neige... Il n'ajouta pas un mot; et j'eus à deviner le reste par le ton de sa voix et le brusque silence qui suivit. Une autre fois, à peine monté dans mon compartiment, je m'avisai que j'avais oublié sur le traîneau un livre que je comptais lire pendant le trajet. C'était un ouvrage de vulgarisation scientifique, un traité de bio-chimie, si je me rappelle bien... Le soir, je ne pensais déjà plus à mon étourderie, lorsque, en descendant du train, je vis le volume entre les mains de Frome. — Je l'ai trouvé après votre départ, — me dit-il. Je mis le livre dans ma poche, et nous revînmes à notre mutisme habituel. Mais, comme nous commencions à gravir la longue côte qui va de Corbury Flats à Starkfield, j'aperçus dans le crépuscule le visage de Frome tourné de mon côté. — Il y a dans ce livre des choses dont je n'avais pas entendu parler jusqu'ici... Le propos m'étonna moins que l'accent dont il fut prononcé: évidemment, Frome était surpris et tant soit peu vexé de son ignorance. — Ces questions vous intéressent donc? — lui demandai-je. — Elles m'intéressaient autrefois... — Il y a quelques nouveautés dans ce livre... On a fait récemment des découvertes importantes dans cet ordre de recherches. J'attendais une phrase qui ne vint pas, et je repris: — Si vous voulez parcourir ce livre, je serai heureux de vous le prêter. Ethan Frome hésita. J'eus l'impression qu'il faisait effort pour secouer son inertie et me répondre. — Merci. J'accepte, — dit-il simplement. Je comptais qu'il s'ensuivrait quelques familiarités entre nous. La modestie de Frome et sa franchise m'assuraient que sa curiosité avait certainement pour cause l'intérêt réel jadis porté par lui à ces sujets-là. Ces préoccupations et ces connaissances, chez un homme de sa condition, rendaient le contraste encore plus poignant entre sa situation matérielle et ses besoins intimes et, puisque cet incident m'avait permis de satisfaire ses goûts secrets, j'espérais qu'il se déciderait à parler. Mais il y avait dans son passé ou dans sa vie présente quelque chose qui l'empêchait de se livrer. A notre rencontre suivante, il ne fit même pas allusion au livre et notre rapprochement semblait destiné à n'avoir pas de lendemain. Depuis plus d'une semaine déjà, Frome me conduisait à Corbury Flats, quand, un matin, à mon réveil, je vis qu'il neigeait abondamment. La hauteur des vagues blanches massées contre la palissade du jardin et le long du mur de l'église témoignait que la tempête avait duré toute la nuit: là-bas, en rase campagne, les couches de neige amoncelées par le vent devaient être plus épaisses encore. Je songeai aussitôt que mon train était assurément bloqué. Or, ce jour-là, ma présence était indispensable à l'usine dans le courant de l'après-midi. Je décidai donc, que si Frome venait, je me ferais conduire par lui jusqu'aux Flats. Une fois là, j'attendrais mon train jusqu'à ce qu'il se décidât à paraître. D'ailleurs je n'avais pas le moindre doute que Frome ne vînt. Je le connaissais assez bien pour savoir à quoi m'en tenir: il était un de ces hommes que nulle difficulté ne saurait détourner de leur tâche. En effet, à l'heure habituelle, je vis venir son traîneau glissant sur la neige: telle une apparition de théâtre qui traverse la scène derrière un léger voile de gaze... Inutile avec lui de manifester étonnement ou reconnaissance. Je ne pus cependant retenir un mouvement de surprise quand je le vis engager son cheval dans la direction opposée à la route de Corbury. — La voie est obstruée au-dessous des Flats par un train de marchandises, — m'expliqua-t-il. — La neige bloque le convoi. — Mais alors où me conduisez-vous? — Directement, et par le plus court, à Corbury Junction! — me répondit-il, m'indiquant du fouet la School House Hill. — A Corbury Junction? par cette bourrasque?... mais... il y a bien douze milles! — Le cheval les fera, si vous lui en donnez le temps. Vous avez dit que vous aviez du travail à l'usine cette après-midi: je vous y mène. Il prononça ces paroles avec tant de simplicité que je lui répondis sur le même ton: — Vous me rendez le plus grand service. — Bah! ce n'est rien... La route bifurqua en face de l'église. Nous prîmes un sentier à gauche, qui descendait au milieu des sapins. Il avait neigé si fort que les branches, courbées sous leur fardeau blanc, faisaient corps avec le tronc des arbres. Souvent, le dimanche, j'étais venu me promener de ce côté et l'on m'avait montré la scierie de Frome, qui se dessinait entre les fûts dénudées, presque qu bas de la colline. Le vieux bâtiment solitaire semblait agoniser. Sa roue paresseuse se reflétait vaguement dans l'eau noirâtre qui bouillonnait alentour en remous bruns. Sous le poids de la neige, ses hangars fléchissaient. Pas une seule fois Frome ne tourna la tête pendant la descente. Nous commençâmes à gravir la côte suivante, toujours en silence. Après quelques centaines de mètres, lorsque nous eûmes rejoint la grande route, nous rencontrâmes un champ de pommiers grêles. Les arbres se tordaient à mi-pente de la colline, sur un terrain rocheux où des crêtes d'ardoise perçaient la neige par endroits. Au delà de ce verger s'étendaient un champ ou deux qui confondaient leurs limites sous le grand tapis blanc. Un peu plus loin, dans l'immensité monotone du ciel et de la terre, surgissait l'une de ces fermes de la Nouvelle-Angleterre qui semblent élargir la solitude du paysage... — Voilà ma maison, — me dit Frome, — en faisant un mouvement de son coude estropié. J'étais tellement accablé par la désolation de la scène que je ne sus que lui répondre. Il ne neigeait plus. Sur la pente, à nos pieds, se dressait la ferme, qu'un pâle rayon de soleil éclairait dans toute sa laideur. Une vigne vierge desséchée pendait au-dessus de la porte, et les murs de bois, sous la peinture écaillée, semblaient grelotter dans le vent. — La maison était plus importante du temps de mon père! — continua Frome. — Mais j'ai dû abattre l'L, tout récemment. Et, se servant du bout de sa rêne gauche comme d'un fouet, il ramena sur le chemin le vieux cheval qui s'apprêtait à franchir la barrière brisée. Je découvris alors que l'aspect abandonné et minable de la demeure était dû surtout à l'absence de ce corps de logis que nous nommons, dans la Nouvelle-Angleterre, une L. Cette L est un appentis réservé au bûcher et à l'étable, généralement relié en équerre au bâtiment principal de la ferme, avec lequel il communique par la chambre à provisions et le magasin à outils. Est-ce par le symbole qu'elle présente, par l'image qu'elle évoque de la vie humaine liée au sol, par ce fait qu'elle détient les sources essentielles de l'existence, — la chaleur et la nourriture, — est-ce plutôt par la pensée consolante qu'elle suggère en nous montrant, sous ce dur climat, la possibilité pour les habitants d'accomplir leurs tâches matinales sans affronter les intempéries, — je ne saurais exactement le dire, mais sûrement cette L, encore plus que la maison elle-même, figure le centre, le foyer, de toute ferme dans la Nouvelle-Angleterre. Et c'était peut-être cette association d'idées, maintes fois renouvelée durant mes promenades aux environs de Starkfield, qui me faisait distinguer un accent d'amertume dans les paroles de Frome et voir dans cette maison amoindrie l'image même de son pauvre corps ruiné. — Nous sommes bien isolés maintenant, ici! — ajouta-t-il. — Mais, avant la construction du chemin de fer, on passait beaucoup par chez nous pour aller aux Flats. Il réveilla d'un nouveau coup de guide le cheval qui s'endormait. Puis, comme si la vue de sa maison m'avait mis trop avant dans sa confidence pour qu'il s'obstinât plus longtemps à demeurer sur la réserve, il continua lentement: — J'ai toujours attribué l'aggravation de l'état de ma mère à ce changement-là. Quand les rhumatismes lui vinrent, au point qu'elle ne pouvait plus vaquer à ses affaires, elle prit l'habitude de venir s'asseoir devant la porte, et elle regardait pendant des heures entières le mouvement qui se faisait sur la haussée... Une année, même, où pendant six mois on répara la grande route, après les inondations, Harmon Gow fut obligé de passer par ici avec sa diligence, et elle avait pris l'habitude de descendre chaque matin jusqu'à la barrière pour lui dire bonjour... Mais, une fois le chemin de fer inauguré, il ne vint plus personne. Et elle ne put jamais comprendre la raison de ce changement... Ce fut une des choses qui la tourmentèrent jusqu'à sa mort. Comme nous arrivions à la route de Corbury, la neige se remit à choir, offusquant la dernière vue que nous avions encore sur la maison. Frome, redevenu silencieux, laissa retomber entre nous le vieux voile des réticences. Le vent n'avait pas cessé, malgré le retour de la neige. Des rafales capricieuses découvraient de temps à autre un pan de ciel ou quelques ondes d'un pâle soleil qui ruisselaient sur ce paysage chaotique et désolé. Mais le cheval tint bon et nous parvînmes enfin, malgré la bourrasque sauvage, à Corbury Junction... Au cours de l'après-midi, la tourmente fit trêve. Vers l'est, l'horizon s'était éclairci et, dans mon inexpérience, je me dis que nous aurions une belle soirée. Le plus rapidement possible j'achevai ma besogne, et nous reprîmes le chemin de Starkfield avec bien des chances d'y arriver pour le repas du soir. Mais, au coucher du soleil, les nuages menaçants se reformèrent: la nuit vint d'un seul coup. Drue et ferme, la neige recommença de choir. Le vent s'était tu, et nous avancions au milieu d'un calme plus inquiétant que les rafales et les tourbillons de la matinée: on aurait dit que les ténèbres elles-mêmes descendaient sur nous et que la nuit d'hiver se collait peu à peu à nos épaules. Le faible rayon de notre lanterne se trouva bientôt noyé dans cette atmosphère angoissante. La connaissance des lieux qu'avait Frome, l'instinct même de son cheval, tout finit par devenir inutile. A deux ou trois reprises, un objet quelconque se dressa comme un fantôme devant nous, indiquant soudain que nous nous égarions; mais il se perdait presque aussitôt dans l'ombre. Enfin, au moment où pensions avoir retrouvé le bon chemin, ce fut la pauvre vieille bête qui se mit à donner des signes certains d'épuisement. Je me rendis compte alors de la légèreté avec laquelle j'avais accepté l'offre de Frome et je finis par obtenir qu'il me laissât descendre: je me mis à marcher à côté du cheval, dans la neige, pendant deux ou trois milles. Enfin mon conducteur me désigna un point dans les ténèbres: — Nous voici chez moi, — me dit-il. La dernière étape avait été la partie la plus pénible du voyage. Le froid était piquant, la marche ardue, et j'étais à peu près hors d'haleine. Sous ma main je sentais battre le flanc du vieux cheval. — Écoutez, Frome, — dis-je, — il n'est pas nécessaire que vous alliez plus loin... Il m'interrompit: — Ni vous non plus... Nous en avons tous notre compte... Je compris qu'il m'offrait l'hospitalité: sans répondre, je passai la barrière de la ferme avec lui. Je le suivis dans l'écurie et l'aidai à dételer le malheureux cheval, qui était fourbu. Nous préparâmes sa litière, puis Frome décrocha la lanterne du traîneau et me précéda dans la nuit. Par-dessus l'épaule, il me dit: — Venez! J'avis peine à suivre Frome dans l'obscurité: je faillis butter dans un tas de neige amoncelée devant la porte. De sa lourde botte, Frome nettoya la pas glissant de la porte, s'efforçant de nous ouvrir un chemin. La lanterne haute, il souleva le loquet et me devança pour me guider. J'entrai à sa suite dans un vestibule obscur et resserré: on apercevait vaguement, dans le fond, un escalier raide comme une échelle. A notre droite, un rayon de lumière indiquait la porte de la pièce dont nous avions vu du dehors la fenêtre éclairée. Avant qu'elle s'ouvrît, je perçus une voix de femme dolente et maussade. Frome tapait du pied sur le linoleum usé pour détacher la boue de ses bottes. Il posa le falot sur l'unique chaise du vestibule; puis il ouvrit la porte: — Entrez, — me dit-il. Pendant qu'il parlait, la voix geignarde se tut... Ce fut cette nuit-là que je trouvai la clef du caractère d'Ethan Frome, et que je commençai à reconstituer cette vision de son histoire.
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