II Plougastel. Port de Keralliou. Samedi 15 avril 2017 – 12 heures 30Comme tous les samedis midi, donc, Adrian Kersiroux avait déjeuné à Keralliou, tout près de la mer, chez sa tante Solange Kersiroux, l’ancienne pharmacienne. Il aimait bien sa tante qui l’avait élevé, mais ne se sentait pas à l’aise dans sa maison. Il s’y sentait en permanence oppressé. Une lourde villa néobretonne sombre, remplie de meubles bretons anciens, vaisselier garni d’assiettes en faïence de Quimper, lit clos du pays bigouden transformé en bibliothèque, armoire Louis XIII, sombre et trapue. Il apportait à sa tante son linge à laver, ses chemises à repasser et lui confiait de menus travaux de couture. Un bouton arraché, une fermeture éclair coincée ou déraillée, un ourlet de pantalon en détresse. En descendant de voiture dans la cour de sa tante, et en posant le pied au sol, il avait failli tomber en avant. Ses jambes se dérobaient sous lui, ne le tenaient plus, comme s’il avait couru plusieurs kilomètres. Comme quand il revenait de ses longues séances de course à pied. Presque comme après un semi-marathon. Ou après un match de football, l’hiver, sur un terrain lourd et boueux. Il avait des vertiges, mal à la tête et au ventre.
Avec sa tante, ils abordèrent leurs sujets de conversation habituels. Les menus événements et les rumeurs de la commune de Plougastel, les travaux de la semaine à la ferme, le cours des fraises et des tomates, le travail à faire dans les serres. Très vite, ils parlèrent de Fernand, son oncle, à qui Adrian s’opposait violemment à longueur de temps.
— Tu as parlé à Fernand de la visite du promoteur immobilier et de ton désir de vendre tes deux terrains de Keralliou qui l’intéressent ? Comment s’appelle-t-il donc ce bandit en costume anthracite et chemise blanche qui vient te relancer régulièrement, parfois plusieurs fois par semaine ?
Adrian s’énervait, agitait les bras et haussait les épaules.
— Je ne sais plus, je n’ai pas retenu son nom, je m’en fiche d’ailleurs, c’est sans importance, je ne connais que le nom de l’agence, Recouvrance Immobilier, et surtout le prénom de la secrétaire, Corinne, que j’ai eue au téléphone à différentes reprises, et qui ne doit pas être vilaine du tout, si je me fie au timbre de sa jolie voix, une petite musique agréablement flûtée qui me donne envie de la rencontrer. Elle a le ramage très agréable, mais je préférerais lui caresser le plumage et mieux encore, le pelage.
La vieille Solange secouait la tête, prenait une mine faussement scandalisée, levait les bras au ciel, feignait de s’inquiéter du tempérament bouillant de son neveu, mais en réalité, en était secrètement flattée et s’en amusait. Elle en était même fière. Un vrai mâle dans la famille… Avec lui, la descendance serait assurée et le nom de Kersiroux ne se perdrait pas, car il ne fallait pas compter sur son abruti de frère. Elle faisait juste semblant de s’alarmer des propos de son neveu, simplement pour la forme, par jeu, avec une absolue mauvaise foi. De son côté, le jeune homme aimait provoquer la vieille célibataire. Une sorte de petite comédie qu’ils se jouaient tous les samedis. À huis clos absolu…
— Tu es incorrigible, Adrian ! Tu ne penses décidément qu’à ça !
— À quoi d’autre veux-tu que je pense, Tantine ? Je vais à l’essentiel. C’est quand même le meilleur morceau de la vie. Tu vois quelque chose de plus agréable et de plus important ? Moi pas, pas du tout. Cette agence immobilière se trouve tout en bas de la rue de Siam, à droite, juste avant le pont de Recouvrance.
— Je connais, je vois bien où elle est située. Une devanture bleue et deux grandes vitrines remplies de photos en couleur. D’un côté les maisons et les appartements à vendre, de l’autre les biens à louer. Et que dit ton cher oncle de ton intention de vendre une partie de tes terrains ?
— Je lui en ai touché deux mots, juste en passant, histoire de le mettre au courant, mais je n’aurais sans doute pas dû, car il s’est mis à s’énerver aussitôt et à brailler pire qu’un âne. Il dit que si quelqu’un de cette agence, ou d’une autre, venait à se retrouver dans la cour de la ferme, il prendrait son fusil de chasse. Avec des balles pour sanglier, et personne ne court plus vite qu’une balle pour sanglier, a-t-il ajouté en ricanant et en roulant les épaules.
— Je le crois, il en est tout à fait capable, il est capable de tout, surtout du pire. Rien ne peut l’arrêter. Il est fou, je crois. Ou c’est tout comme…
— C’est sûr. J’ai cru qu’il allait me tuer sur place, m’écraser et m’enfoncer en terre. Un vrai sauvage, un véritable forcené ! Il m’en veut à mort. Fernand ne me lâche pas sur la question de mes terrains ! Il a toujours la même rengaine, son éternelle et intarissable litanie. À l’entendre, je suis la honte de la famille, je vais brader le patrimoine familial à des bourgeois de la ville de Brest, des médecins ou des avocats pourris et bouffis d’argent, je me moque du travail et des sacrifices des anciens qui ont sué sang et eau pour acquérir et défricher ces terres et ensuite les conserver et les transmettre à leurs enfants. Depuis des générations… Je serais, d’après lui, le premier et le seul de la famille à me permettre une chose pareille. À l’entendre, je n’ai aucune morale, absolument rien dans la tête, je ne suis pas un Kersiroux, en tout cas pas un vrai. Pour lui, je suis nul sur toute la ligne.
— Je sais tout cela. Il est venu à plusieurs reprises me radoter la même chose et me demander de te faire la leçon et, si possible, de t’amener à changer d’avis. Je ne l’ai pas écouté et, un jour, je l’ai mis à la porte de chez moi. J’en avais plus qu’assez de toutes ses magouilles. Depuis, il m’adresse tout juste la parole. À peine bonjour, bonsoir. Bon débarras. Je ne perds pas grand-chose.
— Il proclame dans tous les bistrots de Plougastel et d’ailleurs que je ne suis qu’un petit étudiant qui rêve de la ville et de ses mirages, un minable, une nullité… Une graine de petit fonctionnaire, sans doute de petit prof ou de petit moniteur de sport merdique qui ne pensera qu’à ses petits avantages, et qui, évidemment, sera toujours fauché, toujours en vacances, quand, du moins, il ne sera pas en grève. Le refrain habituel. Toujours les mêmes clichés. Je suis pour mon oncle Fernand un renégat, celui qui renie et trahit les siens, tourne le dos aux valeurs de ses parents et à ses origines.
— Il est bien placé pour parler des valeurs de la famille, Fernand, lui qui n’a jamais eu le moindre respect pour ses parents et leur a fait tous les mauvais coups possibles, lui qui insultait père et mère à longueur de temps et les menaçait ! Ils avaient peur de lui. Je peux même dire qu’il les a fait mourir de chagrin.
— N’empêche que pour mon oncle, je suis en quelque sorte un dégénéré. Un bâtard, un tocard. Un bon à rien. C’est ce qu’il dit partout où il passe. Ce sont d’ailleurs les mots qu’il emploie, et d’autres pires encore. Il dit que mes nouvelles fréquentations le montrent bien, et que tout le monde s’en rend compte. Je crée le scandale, je suis la honte de la famille. Il ne supporte pas la présence de mon amie Katell, il n’a pas de mots assez méchants pour en parler. Une poule de luxe, dit-il, une p*****e que j’ai pêchée on ne sait où, beaucoup trop bien pour moi, parfumée et pomponnée, un vrai pot de peinture, une bêcheuse de la ville qui ne daigne pas dire bonjour aux paysans, ou de si loin, qui les regarde à peine, et qui se pince le nez quand elle vient me chercher dans la cour de la ferme en retroussant ses jupes pour franchir les flaques d’eau et en prenant garde de salir ses belles chaussures à talons pointus. Une créature d’un monde autre que le nôtre. Une petite p*******e blonde, une paillasse pour bourgeois fortunés. Ce sont ses mots. Il n’a que des termes dégueulasses pour en parler, jamais une parole propre. Chez lui, c’est d’ailleurs valable pour tout le monde et surtout pour les femmes.
— Il a toujours été ainsi, y compris avec les femmes de la famille, moi, ses cousines et même sa mère.
— Un jour, il y a environ trois semaines, il a chassé Katell de la cour de la ferme, où elle était venue m’attendre, presque à coups de caillou, comme un chien galeux, et lui a interdit de revenir. Si tu savais comme il lui a parlé ! Elle doit désormais m’attendre plus haut, au bout du chemin, vers la route de Brest, sur le parking. Certains jours parfois, quand il sait qu’elle m’attend, il ruse, il triche, il me trouve un travail à finir, tout juste avant de partir, une dernière corvée, un outil à ranger ou à aller chercher, pour m’obliger à partir en retard, invente des prétextes tordus pour me garder quelques minutes encore, sans doute pour la faire patienter, m’attendre le plus longtemps possible et sûrement la faire enrager. Il m’a tout l’air d’en tirer un plaisir intense. Il prend son pied comme il peut, cet abruti. Il croit sans doute que je ne me rends pas compte de son jeu imbécile.
— Et ça doit bien l’amuser, cet idiot.
— Mon oncle Fernand est un vicieux et un s****d et je pense qu’il doit avoir un problème avec les femmes. Et pas seulement, il a des problèmes avec tout le monde. Et même un sacré problème. On dit qu’à Brest, il ne fréquente que des prostituées et passe ses soirées dans des bars à hôtesses du côté de Saint-Marc ou de Recouvrance. Du coup, il met toutes les femmes dans le même panier, la seule catégorie qu’il fréquente et qu’il connaît vraiment. Des salopes, comme il dit. Toutes les mêmes, sans aucune nuance, confondues dans le même jugement et le même mépris. Il faut entendre les mots qu’il emploie pour en parler ! C’est insupportable. Quand je vois sa façon de se comporter avec ma collègue Georgette… Il se croit toujours en Afrique, il traite tout le monde comme ses esclaves ! Pour le travail et pour le reste, tout le reste.
— Il a toujours été ainsi, infect avec tout le monde. Et bien pire. Une horreur ! Et dès son plus jeune âge. Il pensait déjà qu’il pouvait tout se permettre. Il n’a guère changé au fil des années.
— Il crie sans arrêt, il a toujours le sarcasme et l’insulte à la bouche. Il m’arrive de lui répondre sur le même ton et de l’envoyer paître. Il a évidemment très envie de me sauter dessus et de me fracasser la tête, de m’étrangler, de m’aplatir et de me tuer sur place. C’est écrit sur son visage. Je le sens bouillir, mais quelque chose le retient. La peur ou l’intérêt. Peut-être les deux… Il a besoin de moi. Il aimerait m’effacer de la surface de la terre, mais il n’ose pas, du moins pas de cette manière.
— Comme tu le dis justement, toujours cette rengaine, les terres et les biens de la famille ! Les terrains ! Surtout ne pas vendre le moindre morceau. Surtout tout garder. Il faut absolument que rien ne sorte de la famille. Il n’a que le mot famille à la bouche, alors qu’il s’en fiche éperdument. Il se croit encore au Moyen Âge ! Chaque mètre carré est comme un morceau de sa chair que l’on viendrait lui arracher. Il m’a incendiée quand j’ai décidé de vendre la garenne de Kergalein qui n’avait guère de valeur, une friche caillouteuse envahie de ronces et de genêts, une vraie forêt vierge, que mes acheteurs ont dû faire dérocher à la dynamite pour pouvoir y implanter leur maison, ce qui d’ailleurs leur a coûté une petite fortune. Mon frère ne voulait rien entendre ; pourtant j’avais besoin de cet argent pour retaper et entretenir ma propre maison. Depuis cette date, il ne m’a pas pardonné et il m’adresse à peine la parole. Quand il me croise en voiture, il détourne la tête et fait semblant de regarder ailleurs. Et c’est très bien ainsi…
— De toute façon, tu as raison, il ne pense qu’à lui et il ne tient aucun compte de l’avis des autres. J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi égoïste et d’aussi hargneux.
— Tu as pris un engagement quelconque avec ce promoteur immobilier qui te relance et même te harcèle depuis des semaines ?
— Pas du tout, ni avec celui-là ni avec d’autres. Je me contente d’écouter, d’évaluer leurs propositions et d’y réfléchir tranquillement. Je n’ai aucune raison de me presser, le temps travaille pour moi. Disons que je les laisse venir, j’examine les offres des uns et des autres et je me fais mon idée. J’attends. Mais je dois reconnaître que certaines propositions ne me laissent pas insensible et même m’intéressent vivement. Ils veulent mettre la main sur mes trois terrains de Keralliou. Naturellement, car c’est à cet endroit que les bourgeois de Brest veulent s’installer en priorité. À la campagne, devant la mer, face à la grande ville dont ils voient, de leurs terrasses, le soir venu, miroiter les lumières. On me propose donc un sacré paquet d’argent pour des terrains qui ne m’intéressent pas plus que ça. Je n’en ferai jamais rien. Moi, les fraises et les tomates, ce n’est pas pour la vie. On me propose jusqu’à cinq cents euros par mètre carré pour celui qui a une vue imprenable sur la rade de Brest.