CHAPITRE II : LA LÉGENDE DES MINES DE SALOMON-1

2163 Words
CHAPITRE II LA LÉGENDE DES MINES DE SALOMON« Allons, que savez-vous sur le voyage de mon frère à Bamangwato ? me demanda sir Henry, voyant que je m’arrêtais pour bourrer ma pipe avant de répondre au capitaine Good. – Ce que j’en sais, répliquai-je, le voici, et jamais je n’en ai soufflé mot à âme qui vive. On m’a assuré qu’il voulait aller aux mines de Salomon. – Les mines de Salomon ! s’écrièrent en même temps mes deux interlocuteurs. Où sont-elles ? – Je l’ignore, repartis-je ; mais je sais où l’on prétend qu’elles sont. Une fois même, j’ai vu les pics des montagnes derrière lesquelles elles se trouvent, mais j’en étais séparé par un désert d’une étendue de cent trente miles, et, ce désert, je ne crois pas qu’il ait jamais été traversé par des hommes blancs, à l’exception d’un seul. Mais le mieux est peut-être que je vous répète la légende des mines de Salomon telle qu’elle me fut contée. Je ne vous demanderai qu’une chose, c’est de me donner votre parole de n’en rien révéler à quiconque sans ma permission. Dites-moi si vous y consentez. J’ai mes raisons pour cela. Sir Henry hocha la tête en signe d’affirmation, et le capitaine répondit : – Certainement, certainement. – Eh bien, commençai-je, comme vous devez vous en douter, les chasseurs d’éléphants sont, pour la plupart, des hommes rudes, qui ne se soucient guère d’approfondir les mœurs des Cafres auxquels ils ont affaire. Mais, de temps à autre, on rencontre un homme qui se donne la peine de glaner les traditions des indigènes et s’efforce de déchiffrer quelque lambeau de l’histoire de cette terre obscure. Ce fut un de ces hommes-là qui, il y a bientôt trente ans, me conta pour la première fois la légende des mines de Salomon. Je fis sa connaissance lors de ma première chasse à l’éléphant en pays matabélé. Il s’appelait Evans ; il fut tué l’année suivante, le pauvre diable, par un buffle blessé, et il est enterré près des chutes du Zambèze. Un soir, je me rappelle, j’étais en train de raconter à Evans qu’en chassant l’élan et le koudou, dans la région qui est maintenant devenue le district de Lydenburg du Transvaal, j’avais rencontré de prodigieux travaux de mines. Il paraît que, tout dernièrement, des chercheurs d’or ont rencontré ces travaux à leur tour ; mais, moi, il y avait déjà des années que je les connaissais. Il y a là une grande et large route pour les chariots, qui est taillée en plein roc et qui conduit à l’entrée de la galerie souterraine. À l’orifice de cette galerie sont empilés des blocs de quartz aurifère, prêts à être calcinés, ce qui prouve que les ouvrier qui travaillaient dans cette mine, quels qu’ils fussent, ont dû se sauver précipitamment. De plus, à une distance d’environ vingt pas en profondeur, la galerie est murée par une cloison en maçonnerie admirablement construite. «“En effet, me dit Evans ; mais moi, je vous citerai un fait bien plus curieux encore”. Et il me raconta qu’en s’enfonçant très loin dans l’intérieur, il avait découvert une cité en ruine qu’il croyait être la fameuse Ophir, dont il est fait mention dans dans l’Ancien Testament1, et, soit dit en passant, il ne manque pas de savants ni d’archéologues qui ont affirmé la même chose après ce pauvre Evans. Je me rappelle que j’écoutais, bouche bée, le récit de toutes ces merveilles, car j’étais alors fort jeune, et cette description d’une civilisation disparue et du trésor que ces Juifs ou Phéniciens de jadis extrayaient d’un pays retombé depuis dans la plus noire barbarie exerçait une très vive impression sur mon imagination, lorsque tout à coup, il s’interrompit pour me demander : “Petit, as-tu jamais entendu parler des montagnes de Suliman, dans le nord-ouest du pays Mashukulumbwe2 ?” Je lui répondis que non. “Ah ! me dit-il, c’est là, sûrement, que Salomon avait ses mines, ses mines de diamants s’entend.” “Qu’en savez-vous ?” lui demandai-je. “Ce que j’en sais ? Parbleu ! Suliman n’est-il pas une corruption de Salomon3 ? Et d’ailleurs, une vieille isanusi, ou sorcière qui pratique la médecine, du pays Manica4, m’a expliqué tout cela. Elle m’a dit que les peuplades qui habitent de l’autre côté de ces montagnes descendent des Zoulous et parlent un dialecte qui se rapproche du zoulou, mais que ce sont des hommes encore plus beaux et encore plus forts. Elle a ajouté qu’il y a parmi eux de grands sorciers, à qui des hommes blancs ont enseigné leur art à l’époque où « l’univers entier était sombre », et qui connaissent le secret d’une merveilleuse mine de pierres brillantes.” « Cette histoire, tout en me faisant beaucoup rire sur le moment, m’intéressa vivement car, à cette époque, les mines de diamants n’avaient pas encore été découvertes, et je perdis de vue ce pauvre Evans, qui fut tué, comme je vous l’ai dit, peu de temps après. J’oubliai complètement tout cela. Mais, juste vingt ans après — et vingt ans, messieurs, cela représente un bail, car ce n’est pas tous les jours qu’on voit un chasseur d’éléphants résister pendant vingt ans dans ce métier —, j’appris quelque chose de plus précis sur les montagnes de Suliman et le pays situé au-delà. Je me trouvais alors dans le pays Manica, à un endroit appelé le kraal5 de Sitanda6. Un bien sale pays, car on n’y trouvait rien à manger, et le gibier y était extrêmement rare. Je venais d’avoir un accès de fièvre, et je me sentais très malade quand, un jour, arriva un Portugais, accompagné seulement d’un sang-mêlé. Aujourd’hui, je sais ce que valent généralement les Portugais de Delagoa7, qui s’engraissent en faisant le trafic des esclaves, et qui sont les pires scélérats qu’il existe au monde. Mais celui-ci était un homme très différent de ceux que je voyais habituellement. En vérité, pour ce qui était de son apparence, il me rappelait plutôt les honorables doms8 portugais dont j’avais entendu parler dans les livres, car il était grand et maigre, avec d’immenses yeux noirs et une moustache grise relevée en crocs. Nous discutâmes un peu ensemble, car il baragouinait l’anglais et, moi, je comprenais un peu le portugais ; il m’expliqua qu’il s’appelait José Silvestre, et qu’il possédait une propriété sur la baie de Delagoa. Lorsque, le lendemain, il se remit en route avec son sang-mêlé, il prit congé de moi, en ôtant son chapeau à l’ancienne mode. « Au revoir, senhor, me dit-il, si jamais nous nous rencontrons de nouveau, je serai l’homme le plus riche du monde, et je penserai à vous. » Cela me fit rire un peu — j’étais trop faible pour rire beaucoup —, et je le regardai s’éloigner vers le grand désert à l’ouest, me demandant s’il était fou, et, dans le cas contraire, ce qu’il s’imaginait trouver là-bas. « Une semaine s’écoula, et mon accès de fièvre passa. Un soir que j’étais assis par terre devant ma petite tente, en train de ronger le dernier pilon d’un maigre poulet échangé avec un indigène contre un morceau d’étoffe qui, à lui seul, valait dix couples de belles volailles, tout en regardant le soleil d’un rouge éclatant qui s’enfonçait à l’horizon au-delà du désert, je vis soudain apparaître, à environ deux cent cinquante mètres, sur le versant de terrain qui s’élevait en face de moi, un homme qui devait être un Européen, puisqu’il portait une veste. Cet homme, qui marchait à quatre pattes, se redressa un moment et fit quelques pas debout en chancelant, puis se laissa retomber et se remit à ramper péniblement. Voyant qu’il paraissait avoir besoin de secours, j’envoyai un de mes chasseurs à son aide. Un instant après, soutenu par l’indigène, il se présenta devant moi, et devinez qui c’était ? » – José Silvestre, parbleu ! dit le capitaine Good. – Oui, José Silvestre, ou plus exactement, son ombre. La fièvre bilieuse avait fait prendre à sa figure une teinte jaunâtre, et cette figure était si décharnée qu’on aurait dit que ses grands yeux sombres lui sortaient de la tête. Son visage n’était plus que peau jaune et parcheminée, avec des poils blancs où pointaient les saillies des os. « “De l’eau ! pour l’amour du Christ ! De l’eau !” gémit-il. Je m’aperçus qu’il avait les lèvres toutes craquelées, et que sa langue, enflée et noircie, lui pendait hors de la bouche. « Je lui donnai de l’eau mélangée avec un peu de lait, et il en avala, à grandes gorgées, plus de quatre pintes sans s’arrêter. Il m’en demanda encore, mais je refusai, craignant qu’il ne se fît du mal. Alors, la fièvre s’empara de nouveau de lui et il se mit à délirer, parlant des montagnes de Suliman, des diamants et du désert. Je le conduisis dans ma tente et fis ce que je pouvais pour lui, c’est-à-dire pas grand-chose, mais je savais déjà comment cela finirait. Vers onze heures du soir, il se calma un peu. Je m’étendis pour prendre quelque sommeil et m’endormis. Lorsque je me réveillai à l’aube, je vis, dans la faible clarté du jour naissant, la silhouette étrange et squelettique de Silvestre s’asseoir sur sa couche et regarder vers le désert. Peu de temps après, le premier rayon du soleil, traversant la vaste plaine qui s’étalait devant nous, alla caresser la crête lointaine de l’une des plus hautes montagnes de Suliman, située à plus de cent miles de distance. « “Le voilà ! s’écria en portugais le moribond (en tendant vers elle son long bras amaigri) ; mais jamais, jamais, je ne pourrai l’atteindre, et jamais personne n’y parviendra !” « Tout à coup, il se tut et parut prendre une décision subite. “Ami, me dit-il en se tournant de mon côté, es-tu là ? Mes yeux se voilent.” « “Oui, répondis-je, oui, allongez-vous et reposez-vous.” « “Oh ! me répondit-il, je me reposerai bientôt, et je pourrai me reposer tout mon saoul, puisque j’aurai l’éternité entière devant moi. Écoute-moi : je suis en train de mourir. Tu t’es montré bon envers moi. Aussi je te donnerai le papier. Peut-être parviendras-tu jusque-là, toi, si tu te sens capable de traverser le désert qui nous a tués, mon pauvre serviteur et moi.” « À ces mots, il se mit à fouiller dans sa chemise et en retira un objet que je pris tout d’abord pour une blague à tabac boer fabriquée avec de la peau de swart-vet-pens (antilope noire). Cette sorte de poche était attachée à l’aide d’une mince lanière de cuir — un rimpi, comme nous l’appelons — qu’il essaya de dénouer, mais sans y parvenir. « Détache-la, toi », me dit-il alors, en me la tendant. J’obéis et en retirai un lambeau de linge jauni sur lequel étaient tracées quelques lignes d’une écriture roussâtre. À l’intérieur de ce linge, il y avait un papier. « Le voilà! s’écria en portugais le moribond ; mais jamais, jamais, je ne pourrai l’atteindre, et jamais personne n’y parviendra ! » « Alors, d’une voix de moins en moins intelligible, car, à chaque instant, il s’affaiblissait davantage : “Tout ce qu’il y a sur ce chiffon, murmura-t-il, est reproduit sur le papier. Il m’a fallu des années pour le déchiffrer… Écoute : ce document fut écrit par un de mes ancêtres, qui était un réfugié politique venant de Lisbonne et qui fut l’un des premiers Portugais à débarquer sur ces rivages. Il le rédigea lorsqu’il se vit sur le point de mourir sur ces montagnes qui n’avaient jamais et n’ont jamais depuis été foulées par un pied blanc. Il s’appelait José da Silvestra ; il a vécu il y a trois cents ans. Son esclave, qui l’attendait sur le versant des montagnes que l’on découvre d’ici, le trouva mort et rapporta le document à Delagoa. Depuis, cette relique est toujours restée dans la famille, mais personne avant moi ne s’était donné la peine de déchiffrer ce qu’il y avait dessus. J’y ai laissé ma vie mais un autre réussira peut-être et deviendra l’homme le plus riche du monde… l’homme le plus riche du monde. Surtout, ne confie ce document à personne, et va là-bas toi-même !” « Après cela, il se remit à délirer, et, une heure plus tard, il rendait le dernier soupir. « Qu’il repose en paix ! Il s’éteignit très doucement, et je l’inhumai dans une profonde fosse, avec de grosses pierres sur sa poitrine, de sorte que les chacals ne puissent le déterrer. Ensuite, je me remis en route. » – Fort bien, dit sir Henry, qui avait paru s’intéresser vivement à mon récit, mais ce document…? – Oui, le document ; en quoi consistait-il ? insista le capitaine Good. Que contenait-il ? – Eh bien, messieurs, si cela vous fait plaisir, je vais vous l’expliquer. Jamais je ne l’ai montré à personne, excepté à ma chère femme, qui est morte à présent, et qui trouvait que cela n’avait aucun sens, et à un vieux t********t portugais ivre qui le traduisit pour moi et oublia tout dès le lendemain matin. Le chiffon original, ainsi que la traduction du pauvre dom José, sont chez moi, à Durban ; mais j’en ai ici, dans mon carnet de poche, la version anglaise, ainsi qu’un fac-similé de la carte, si on peut l’appeler ainsi. « Moi, José da Silvestra, qui suis en train de mourir de faim dans la petite caverne où il n’y a pas de neige, sur le côté nord du sommet de la plus méridionale des deux montagnes que j’ai baptisées les Seins de la reine de Saba, j’écris ceci en l’an 1590 sur un lambeau de mon linge, avec un os ébréché pour plume et mon sang pour encre. Si mon esclave trouve ceci à son retour et le porte à Delagoa, que mon ami [suit un nom illisible] mette le roi au courant de la chose afin que celui-ci envoie ici une armée qui, si elle survit à la la traversée du désert et des montagnes et triomphe des braves kukuanas et de leurs maléfices diaboliques (ce qui nécessitera le concours de nombreux prêtres), fera de lui le roi le plus riche qui ait existé depuis Salomon. J’affirme que je vis, de mes propres yeux, des diamants innombrables amoncelés dans la chambre du trésor de Salomon, derrière la Mort blanche ; mais, par suite de la trahison de Gagool la chercheuse de sorciers, je n’en pus rapporter aucun, et faillis même y laisser la vie. Que celui qui viendra se conforme aux indications mentionnées sur la carte, et qu’il traverse les neiges qui recouvrent le Sein gauche de Saba jusqu’à ce qu’il en atteigne le mamelon, sur le côté nord duquel s’étend la grande route construite par Salomon. Après trois jours de marche, il atteindra le palais du roi. Qu’il tue Gagool. Qu’il prie pour le repos de mon âme. Adieu !
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