Le Souffle Du Marais ( suite)

1390 Words
La progression dans la zone des roseaux rouges fut épuisante. La vase, épaisse comme de la mélasse, tirait sur leurs chevilles à chaque pas. Juste au moment où ils pensaient voir la fin des roseaux, le sol s'effondra sous les pieds de Sarah. Elle plongea jusqu'à la taille. La panique lui coupa le souffle. Elle se débattit un instant, ses mains s’accrochant aux tiges glissantes. Doucement ! Ne panique pas ! ordonna Marvin, sa voix tendue mais ferme. Il se laissa tomber à plat ventre sur le sentier ferme derrière elle, étendant sa branche noueuse vers elle. Tiens ça, vite. Sarah agrippa le bois. Marvin tira avec une force stupéfiante, la sortant de la fosse d'aspiration. Elle atterrit sur le sentier, le corps tremblant, le cœur battant dans ses tempes. Elle réalisa alors où elle était tombée : un canal d'écoulement, une vieille saignée du bayou, probablement draguée pour la première fois il y a des décennies et laissée à l’abandon. Devant eux, l’eau n’était plus de la vase à hauteur de cheville ; c’était un fossé d’une dizaine de mètres de large, noir et apparemment profond, avec l’eau arrivant bien au-dessus de la tête. Ils étaient face à un mur d’eau. De l’autre côté, la terre ferme, et la liberté. Merde, siffla Marvin. C’est un vieux bayou. Il va falloir nager. Et il y a du courant. Non ! Sarah attrapa son chemisier. Le cahier de sa mère. Les notes et les cartes s’y trouvaient, sa seule clé pour comprendre le passé et tracer son avenir. Si le papier était mouillé, tout était perdu. Je ne peux pas. Mon... mon trésor. Quoi ? Marvin vit l’expression de détresse de Sarah et le geste protecteur vers sa poitrine. L'aboiement des chiens retentit, si proche maintenant que la panique revint. Ils étaient dans les roseaux, à moins de cent mètres. Marvin se redressa, regarda l'eau, puis Sarah. Il arracha un grand morceau d'écorce souple et épaisse du cyprès le plus proche. Il prit la lame de son couteau et découpa rapidement une poche dans son propre tissu maculé. Donne-le-moi, dit-il sans ciller. Fais-moi confiance. Sarah hésita. C’était tout ce qu’elle possédait. Tout ce qu’elle était. Elle tira le cahier de son emplacement secret et le tendit. Marvin prit le cahier, l'enveloppa serré dans l'écorce, puis l'inséra dans la poche qu'il venait de découper dans son vêtement, la liant solidement avec un brin de vigne. Il restera au sec, dit-il. Maintenant, accroupis-toi. Utilise les racines sous l'eau pour te propulser. Reste près de moi. À cet instant, un chien, plus rapide ou plus intelligent que les autres, franchit la dernière rangée de roseaux. Il se figea, les crocs découverts, son hurlement aigu signalant leur présence exacte. — Plonge ! cria Marvin. Ils firent un bond désespéré dans l'eau glaciale du bayou. L'eau était plus froide et le courant plus fort que ce qu'ils avaient anticipé. Sarah nageait comme elle l'avait appris enfant, dans les baignoires du domaine, mais la densité et l'obscurité de l'eau du bayou l'étouffaient. Marvin était une force motrice à côté d'elle, ses bras puissants fendant l'eau. Le bruit des aboiements, maintenant enragés au bord du canal, les poussait plus vite que la peur. Ils sortirent de l'eau de l'autre côté, trempés, haletants, et couverts de vase gluante. Devant eux s'étendait un sous-bois d'épaisses chênes, offrant une obscurité plus profonde que le marais. Nous... avons fait taire les chiens, souffla Thomas, se penchant pour reprendre son souffle. Sarah tremblait de froid et d'épuisement, ses poumons brûlaient. Elle n’avait pas le temps de se réjouir. Elle entendait les chasseurs de l'autre côté. Le courant est trop fort pour eux, dit Marvin en regardant en arrière. Ils vont devoir remonter ou trouver un pont. Mais... Il s'interrompit, pointant de sa lame une petite colline rocheuse à environ cinquante mètres à leur gauche. Il y a un sentier de coupe-feu là-bas. Il mène directement au nord. Il se tourna vers Sarah, la détermination gravée sur son visage mouillé. Tu as la connaissance de ta mère. Je vais créer une diversion. Je vais remonter le bayou pour les attirer loin de la route. Tu files sur le sentier. Ne t'arrête jamais. — Non ! protesta Sarah. Je vous ai besoin. Le cahier… Le cahier est en sécurité sur moi, trancha Marvin. Mais si nous restons ensemble, ils nous trouveront. Ils ne s'attendent pas à ce que je me sépare. Cours ! Il lui rendit sa branche noueuse. Retrouve le chemin principal vers la rivière. Je te rattraperai. Avant qu'elle ne puisse répliquer, Marvin se glissa silencieusement dans la végétation dense à gauche, se dirigeant vers le son des voix. Sarah ne perdit pas une seconde. Elle sprinta vers la colline. Elle atteignit le sentier de coupe-feu – une b***e de terre caillouteuse et surélevée – et commença à courir. L'espoir et la culpabilité formaient un nœud étrange dans son estomac. Elle courait pour deux maintenant. Elle n’avait fait que quelques dizaines de mètres, les yeux fixés sur le chemin devant elle, lorsqu’une voix grave et posée, non pas de l'autre côté du bayou, mais devant elle, la figea. — Où vas-tu comme ça, ma petite? Sarah se stoppa net, glissant sur le gravier. Debout, au milieu du sentier, les bras croisés, se tenait l'homme qu'elle craignait le plus, l’homme qui hantait ses rêves : Henry. Il ne portait pas d'arme visible, mais sa présence, massive et calme, était une menace plus grande que n'importe quel fusil. Il l'avait devancée. Il l'attendait. Son visage, éclairé par la lune qui filtrait à travers la canopée, était froid et sans expression. Il avait les mains gantées de cuir, comme s'il était prêt à manipuler une chose sale. Ce cahier que tu portes, Sarah... c'est le mien, n'est-ce pas ? La panique de Sarah se dissipa, remplacée par une lucidité glaciale. Henry était seul, mais il l'avait anticipée, la coupant de sa seule voie d'évasion. Il ne cherchait pas une punition immédiate, il cherchait le cahier qu'il croyait qu'elle portait. Le cahier que Marvin tenait en sécurité. Elle avait une chance. Une seule, et elle ne la concernait pas. — Il n'y a pas de cahier, Maître, murmura-t-elle, ses dents claquant légèrement. Henry sourit, un mouvement lent et terrifiant. Ne mens pas. Ta mère te l'a donné. Et je sais ce qu'il contient. Donne-le-moi maintenant, et je serai... clément. Il fit un pas en avant, les mains ouvertes. Sarah serra sa branche noueuse, puis la lâcha, la laissant tomber dans le gravier. Ce n'était pas un outil de fuite, c'était un leurre. Elle se tourna, le dos à Henry, et regarda vers l'endroit où elle venait de sortir. Le bayou, noir, profond, plein de risques inconnus. C'était une fosse d'eau stagnante, pleine de vase et de créatures tapies. Mais c'était aussi la seule direction où Henry n'irait pas immédiatement. Il ne pouvait pas se salir ni se blesser. C'était la seule façon d'acheter du temps à Marvin Elle inspira profondément, le souffle du marais emplissant ses poumons une dernière fois. Je ne reviendrai pas, dit-elle d'une voix plus forte qu'elle n'aurait cru possible. Mais bien sûr que si, répondit Henry, s'avançant pour la saisir. Dans un mouvement désespéré et instinctif, Sarah se jeta en arrière, non pas pour l'éviter, mais pour replonger. Le gravier glissa sous ses pieds. Le sol sur lequel elle se tenait, encore gorgé d’eau, s’effondra légèrement sous la force de son impulsion. Elle s'enfonça de nouveau dans le bayou. La chute fut brutale, l'eau glaciale l'enveloppant. Elle sentit ses poumons se contracter et le courant, plus v*****t qu'avant, l'attirer vers le centre sombre. Alors qu'elle coulait, elle entendit le cri de rage froid et autoritaire d'Henry juste au-dessus de la surface. Il était au bord de la fosse. — Reviens, sale gamine ! Sarah n'essaya pas de nager. Elle se laissa simplement couler, permettant au courant de la saisir, de l'emmener vers l'obscurité où la lumière de la lune ne pouvait pas pénétrer, s'abandonnant au flux du bayou. La dernière chose qu'elle vit fut la silhouette gigantesque d'Henry se découpant sur le peu de clarté, un monument de colère et d'échec. Elle coula, se débattant un instant contre le désir de respirer, choisissant l'incertain chaos du bayou plutôt que la certitude de la servitude. Le Chapitre IV se termina dans le noir absolu.
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