Le premier pas dans la vase fut un choc brutal. La boue, plus qu'humide, était spongieuse et aspirante. Elle lui arriva immédiatement à mi-mollet, la retenant prisonnière dans une étreinte visqueuse et froide. Le marais, cet endroit redouté des esclaves et des maîtres, était désormais son seul refuge.
Sarah ignora le froid pénétrant, qui promettait des crampes. Le bruit des chiens, désormais au bord des vignes, était une motivation plus chaude que n’importe quel feu. Ils se mirent à japper et à pleurnicher de frustration. L'eau boueuse masquait son odeur, mais le terrain rendait sa progression incroyablement lente.
Elle utilisa la branche noueuse comme sonde, cherchant les racines affleurantes ou les buttes de terre plus solides sous la surface trompeuse.
Le terrain était un labyrinthe de fosses d'eau noire, de souches de cyprès couvertes de mousse et de flaques d'eau stagnante. L'air, saturé d'humidité et d'une odeur de décomposition et de vie végétale intense, était le véritable souffle du marais . Elle l'inspira profondément, essayant de calmer ses poumons qui brûlaient.
Elle entendit la voix de Jackson, non pas crier, mais commander.
Ils ne la laisseront pas aller loin. Le vent vient de changer. Elle est dans l'eau.
Un claquement sec, sans doute Jackson qui pénétrait à son tour dans la vase.
Sarah se jeta derrière un gros genou de cyprès, le corps tremblant. Sa main remonta instinctivement pour toucher le médaillon sous son tissu. C'était un rappel de sa mère, et une ancre dans cette nuit chaotique. Elle devait suivre l'ancienne route, la piste que sa mère lui avait montrée dans les cartes dessinées à la main dans le cahier. La route qui menait à la rivière.
Elle se força à ralentir. Chaque mouvement trop brusque provoquait un bruit d’aspiration, comme un b****r arraché à la vase, un bruit qui résonnait dans l'immobile marais. Elle se rappela les mots : Respire avec la terre. Elle cala sa respiration sur le vent, qui bruissait légèrement dans la mousse espagnole pendue aux arbres.
En avançant pas à pas, elle sentit un relief différent sous son pied, une crête de terre ferme. C'était le sentier, à peine une élévation de quelques centimètres, mais suffisamment stable pour supporter son poids.
Elle s'engagea sur le chemin, l'espoir, timide et fragile comme une jeune pousse, repoussant l'acide de la peur. Les aboiements des chiens, maintenant plus diffus et localisés au hasard, confirmaient que le marais avait brouillé sa trace. Elle avait gagné quelques minutes.
C'est alors qu'un bruit, plus proche et plus humain que le vent, la figea. Ce n'était pas l'aspiration de la boue, ni la plainte d'un oiseau de nuit. C'était le son d'un froissement de roseaux, immédiatement suivi d'un silence trop parfait.
Elle leva sa branche noueuse, les yeux écarquillés dans le noir. Elle ne voyait rien, mais sentait une présence. Elle attendit, la gorge sèche.
—Tu vas rester là toute la nuit, petite ?
La voix était basse, rocailleuse, à peine un murmure, venant d'un bosquet de massettes légèrement en retrait du sentier. Sarah sursauta, laissant échapper un petit couinement de terreur.
Une forme se dégagea lentement des ombres : un homme, grand, dont les vêtements étaient déchirés et maculés de boue, comme s'il était là depuis longtemps. Il tenait une lame courte, mais ne la pointait pas.
« Qui... qui êtes-vous ? » parvint à articuler Sarah.
L'homme sourit, un mouvement à peine visible dans l'obscurité. Quelqu'un qui n'a pas l'intention de retourner d'où il vient. Appelle-moi Marvin. Et toi, tu fais beaucoup de bruit pour une fugitive.
Il fit un pas prudent vers elle. Si tu es celle qu'ils chassent, nous avons le même problème ce soir. Ce sentier est pour deux.
Sarah hésita, la peur la clouant sur place. Mais le son lointain d’un hurlement de chien, plus clair que les autres, lui rappela que l'ennemi était derrière, non devant. Elle baissa la branche, sa détermination revenant.
Je connais la route jusqu'à la rivière, dit-elle, sa voix reprenant de la fermeté. Celle que ma mère m’a montrée.
Marvin la regarda un instant, un regard qui semblait percer l'obscurité. Il hocha lentement la tête. Alors, ne traînons pas. Le souffle de ce marais n’est pas là pour nous cacher éternellement.
Marvin s'avança le premier, sa grande silhouette se balançant prudemment au-dessus de la crête de terre ferme. Malgré sa taille, il se déplaçait avec une légèreté surprenante, l'habitude d'un homme habitué à éviter d'être vu. Sarah le suivit, utilisant sa propre concentration pour ne pas rompre le silence tendu.
Le sentier était un mirage : une succession de racines nues, de boue séchée et d'herbes folles qui disparaissait sous l'eau à intervalles irréguliers. Ils ne parlaient pas, communiquant par de brefs hochements de tête ou des gestes de la main.
Après une centaine de pas, Marvin s'arrêta brusquement. Il fronça les sourcils, penchant la tête en avant. Ça sent le soufre ici. Et je ne sens plus le courant. Le sentier ne devrait pas tourner à gauche ? Il désigna de sa lame une zone où l'eau semblait plus claire.
Sarah se glissa à côté de lui, son regard se posant sur un vieux cyprès à l'écorce blanche et à la forme tordue. Elle se rappela les indications de sa mère : Cherche l'arbre qui pleure, là où l'eau dort.
—Non, murmura-t-elle, pointant de sa branche vers la droite, là où le terrain s'enfonçait légèrement vers une densité de roseaux plus rouges. C'est un leurre. La patrouille le connaît. Le vrai chemin passe par là.
Thomas eut un rire sec, sans joie. Et comment tu sais, petite ? Tu as fait ça avant ?
—Ma mère, répondit-elle simplement, serrant les dents. C'est ici que l'eau du bayou s'étale. Si on va à gauche, on tombe sur le trou aux alligators. On doit passer par la zone des roseaux rouges, là où la vase est plus épaisse mais moins profonde.
Marvin hésita. Puis, sans un mot, il donna un coup de pied dans l'eau sombre qu'il avait initialement visée à gauche. Le son du plop fut lourd et vide, et une vague d'eau stagnante remonta, accompagnée de bulles de gaz malodorantes. Il la regarda avec une nouvelle curiosité, le respect remplaçant la méfiance. Montre-moi la route des roseaux, Sarah. Mais si tu te trompes, nous périrons ensemble.
L'air vibra d'un nouveau son : un coup de feu lointain. Pas un coup dirigé vers eux, mais un signal. Un signal de ralliement. Les chasseurs se regroupaient et se rapprochaient.
—Ils sont en train de nous encercler, dit Thomas, rentrant sa lame et se préparant à la course. C'est maintenant ou jamais. Roseaux rouges !
Sarah prit la tête, avançant dans l'eau noire. Le souffle du marais, fait d'odeurs intenses et de la rumeur de la nuit, semblait se refermer sur eux. Elle sentit, au-dessus des roseaux, le vent se lever légèrement, portant avec lui une odeur distinctive : non pas de vase, mais de chien mouillé. Ils étaient plus près qu'elle ne le pensait.