La plus grande trahison n'est pas de mentir aux autres, mais de se mentir à soi-même.
Sarah se tenait sur la rive boueuse du bayou, l'endroit même où elle avait failli se noyer et où elle avait trouvé la liberté. Le soleil filtrait à travers la canopée, dessinant des motifs sur son visage. Henry arriva, seul. Il portait un costume de voyage coûteux et tenait à la main un paquet de documents soigneusement pliés.
Il s'arrêta à dix pas, faisant face à Sarah. Il n'y avait pas de fanfaronnade, seulement une tension étrange.
Je n'ai pas d'armes, Sarah. Je suis venu en homme d'affaires, dit Henry, sa voix gutturale.
Vous n'êtes pas un homme d'affaires, Henry. Vous êtes un criminel. Et le prix de votre affaire est le cahier, répondit Sarah, sa voix résonnant avec une autorité nouvelle.
Henry ignora l'insulte. Il se concentra sur la nouvelle femme devant lui, droite et digne. Il ne voyait plus l'esclave. Il voyait la future héritière.
J'ai fait faire des recherches plus approfondies. Cange est un excellent profileur, il a mis au jour des secrets que j'aurais préféré garder enfouis, commença Henry. Il jeta le paquet de papiers à ses pieds.
Ce sont les résultats. Ils concernent ta mère. Et toi.
Sarah ne se baissa pas immédiatement. Elle fixa le paquet, puis les yeux d'Henry.
— Racontez-moi d'abord, ordonna-t-elle.
Henry soupira, visiblement frustré par ce renversement de pouvoir.
Ta mère n'a pas toujours été une esclave. Elle était la fille d'une liaison avec un homme de fortune. Un homme riche du Nord, Phillip Delacroix.
Il l'aimait, mais il n'a jamais pu la racheter avant que le destin ne la ramène ici.
Henry s'avança d'un pas, son regard se faisant plus intense. Phillip Delacroix est toujours vivant, Sarah. Un baron de la finance à New York. Et il te cherche. Il a mis un prix exorbitant sur ta tête – pour te retrouver, te localiser. Tu es sa seule héritière légitime, Sarah.
La révélation frappa Sarah comme une onde de choc. Père. Héritage. Fortune. C'était un monde qu'elle n'avait jamais imaginé. Le plan de sa mère, les souffrances endurées, tout cela prenait une dimension tragique et ironique.
Je n'allais pas te le dire, confessa Henry, brisant enfin son masque d'arrogance.
J'allais t'utiliser comme mon atout secret, mon assurance. Mais avec Cange sur la piste, le risque était trop grand.
Il y eut un long silence, brisé seulement par le vent dans les arbres. Sarah ramassa les papiers, sa main tremblante. Elle regarda Henry, et la cruauté de leur relation lui apparut dans toute sa complexité.
— Vous avez toujours cru être mon maître,
dit Sarah, sa voix à peine un murmure, mais tranchante. Vous avez cru que votre égo de maître vous interdisait de me traiter comme un être humain. C'est pour ça que vous me surveilliez, dans l'ombre.
Pas par affection, mais par obsession et par propriété.
Henry ne répondit pas, le regard trahi.
Sarah serra les documents et le cahier.
Vous m'offrez la liberté et la fortune, mais j'ai déjà la liberté grâce à cette communauté. Et la fortune... je dois m'assurer que ce nouveau monde n'est pas aussi pourri que le vôtre.
Elle le regarda dans les yeux. Je ne peux pas vous donner ma réponse maintenant. J'ai un carnet qui exige justice, et un passé qui exige des réponses. Je vous enverrai ma décision bientôt. Quant à ce cahier… si je m'en vais, il vous tombera entre les mains. Si je reste... Elle laissa la menace en suspens.
Henry, vaincu par l'assurance de la femme devant lui, s'inclina légèrement, un geste de déférence qu'il n'aurait jamais accordé à une esclave. J'attendrai, Sarah. Mais méfie-toi. Le monde des héritiers a aussi ses chaînes.
Il se retourna et s'en alla, laissant Sarah seule sur le bayou, entre un héritage incertain et une quête de justice pressante.