Il n'y a pas d'endroit sûr quand la vérité que l'on porte est plus précieuse que sa vie
Cange était immobile. Il se tenait à la lisière des terres d'Henry, là où la propriété privée de Haven commençait.
L’air était lourd, saturé de l'odeur de pin et d'humidité. Contrairement à Jackson et à ses hommes, Cange n'avait pas peur de la forêt libre. Il avait le respect clinique de l'artisan pour le danger.
Il savait que le bayou avait servi de tapis roulant à Sarah. Il avait retracé chaque indice : la façon dont le courant s'enroulait, les dépôts de vase et de débris, et la seule courbe où l'eau devenait suffisamment calme pour déposer un corps inconscient.
Il observa Haven à travers une longue-vue rudimentaire. Ce n'était pas un camp, c'était une forteresse camouflée. Les hommes en patrouille ne se déplaçaient pas comme des esclaves apeurés, mais comme des soldats.
Il remarqua l'irrégularité des postes de garde, la position d'un miroir de signalisation sur le toit de la grande maison commune, et, surtout, l'absence totale de traces d'entrée ou de sortie inutiles.
Ils sont intelligents, murmura Cange pour lui-même. Ils travaillent, ils vivent. Ils ont quelque chose à perdre.
Son objectif n'était plus seulement Sarah. Henry avait confirmé l'existence du cahier. L'expert en filature avait déduit le reste : l'homme qui avait créé la diversion, l'homme fort, portait le cahier.
L'homme est le prix, la fille est l'appât, calcula-t-il froidement.
Il se souvenait des murmures de la plantation à propos de Sarah : son calme, son intelligence, le médaillon secret de sa mère, sa connaissance des plantes. Il se souvenait aussi de l'image d'un homme grand, Marvin, qui avait eu le courage de se séparer pour sauver un autre fugitif. Un lien était forgé, basé sur la survie et le risque partagé.
Cange savait qu'il ne pouvait pas prendre d'assaut Haven. Ce n'était pas son style. Il était une ombre, pas un bélier. Il devait attendre qu'ils commettent une erreur. Et il pariait sur la panique de la liberté naissante.
Il vit les lumières de la cabane de Calherbe s'éteindre tard dans la nuit. Il comprit : le cahier était lu, la prochaine étape était planifiée. La liberté n'était pas une fin, mais le début d'un nouveau voyage.
Il recula, s'enfonçant dans la forêt. Il n'allait pas attendre aux limites de Haven ; il allait les attendre sur leur chemin. Il devait trouver la ville frontière mentionnée, et il avait besoin d'un avantage. Son expertise ne se limitait pas à la chasse, elle s'étendait à l'anticipation.
Cange se dirigea vers le nord, contournant Haven par l'est, se dirigeant vers le prochain point d'eau connu qui servirait de guide à tout voyageur. Il savait que les fugitifs devaient voyager léger et rapidement. Il allait se mettre en position, non pas pour une chasse, mais pour une interception.
Sarah et Marvin marchaient. Le jour s'était levé, mais la canopée épaisse filtrait la lumière, maintenant une pénombre forestière et protectrice. Marvin, son corps enfin reposé et nourri, marchait avec la démarche souple et silencieuse d'un homme habitué à la fuite. Sarah, bien que toujours fatiguée, puisait dans l'énergie du secret qu'elle portait.
Le chemin donné par Calherbe n'était pas une route, mais une série de repères naturels : un rocher en forme de tête de bélier, un bosquet de cèdres nains, une rivière peu profonde.
— Combien de jours pour cette ville frontière ? demanda Sarah, le souffle court.
Calherbe a dit vingt, répondit Marvin. Mais en marchant vite, nous pouvons gagner du temps. Il vérifia le cahier, bien caché sous sa chemise, enveloppé dans un tissu protecteur fourni par les gens de Haven. Nous devons traverser les plaines avant le soir. C'est le seul endroit où nous serons exposés.
Ils parlaient peu du contenu du cahier, mais le poids du secret les unissait. Ils portaient non seulement leur propre liberté, mais la preuve qui pourrait faire tomber un réseau entier.
Alors qu'ils traversaient une petite crique, Marvin s'arrêta brusquement. Il fronça les sourcils, les yeux balayant les bois.
Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Sarah.
J'ai l'impression... d'avoir vu quelque chose, murmura Marvin. Un mouvement. Mais ce n'est pas le vent. Il tendit l'oreille, mais il n'y avait que les sons naturels de la forêt.
— Ça doit être la fatigue, dit Sarah, voulant y croire.
Non, dit Marvin, les yeux plissés. Quand tu as passé ta vie à te cacher, tu apprends le silence qui n'est pas naturel. Les trappeurs laissent toujours une trace, même si elle est microscopique. Mais... ici, il n'y a rien. C'est le vide parfait.
Il jeta un coup d'œil inquiet derrière lui. Si Henry avait envoyé quelqu'un, ce quelqu'un ne chasserait pas, il anticiperait.
Nous devons changer de chemin, décida Marvin. Nous allons contourner les plaines par l'ouest. Ce sera plus long, mais cela pourrait nous faire éviter... L'Œil.
Ni Sarah ni Marvin ne pouvaient savoir que c'était précisément la réaction que Cange avait planifiée. En créant un "vide parfait" – le signe d'un traqueur qui efface absolument toutes ses traces – il avait poussé ses proies à prendre la voie la plus longue, et par conséquent, la plus prévisible pour un chasseur expert comme lui.
Le piège était en place. Cange, l'homme qui ne laissait rien au hasard, était en avance…