Les revenants-2

2075 Words
L’homme au regard clair hoche la tête frénétiquement et lui tend une main suppliante. Il s’approche d’elle et met sa main sur son épaule, elle se dégage avec un certain dégoût et serre son sac contre sa poitrine, terrorisée. Le cœur au bord des lèvres, elle s’éloigne dans l’allée d’un pas rapide pour rejoindre Valérie, qui lui montre ses achats avec un plaisir non dissimulé. Leila est pâle, ses lèvres tremblent, elle murmure d’une voix blanche : — Je voudrais qu’on rentre s’il te plaît, je ne me sens pas bien… cet homme là-bas, m’a effrayé… Valérie se tourne dans la direction indiquée et fronce les sourcils. — Mais… Leila… de quel homme parles-tu ? Je ne vois personne ! Leila regarde étonnée l’allée à moitié vide sous le soleil. L’homme a effectivement disparu. Elle s’exclame : — Pourtant, je suis sûre qu’il était là ! Ou alors j’ai dû rêver ! Elle soupire, préoccupée. Elles remontent l’allée jusqu’à la voiture en silence, leurs achats à la main. L’inconnu au regard de braise et mal attifé les attend, adossé au capot, l’air suppliant et la main tendue. Il montre un objet enroulé dans du papier journal… et supplie d’une voix geignarde : « Aidez-moi Madam… ». Il tend de l’autre main un papier froissé, sur lequel est écrit : « Sauvez les enfants de moi ». Il ne semble pas menaçant mais triste et épuisé. Leila soupire, excédée et lui glisse un billet de vingt euros dans la main. Elle est furieuse, comment a-t-il su que c’était sa voiture ? Il devait les suivre depuis longtemps ! C’est effrayant ! — Va-t’en maintenant et bonne chance ! L’homme dépose le paquet sur le sol à côté du véhicule et s’éloigne sans un regard en arrière. Valérie ramasse l’objet soigneusement enveloppé et le donne à Leila, un peu gênée. — Ben… voilà ! tu as fait un acte de charité… le Bon Dieu te le rendra. Tu déjeunes avec nous ce midi ? Leila acquiesce et glisse rapidement le paquet au fond de son sac, au côté d’un vieil ourson en peluche miteux et éborgné. Arrivée dans la Villa des Ducs, elle dépose le tout dans l’angle de la chambre et ressort immédiatement, rejoindre sous le figuier Valérie et Léopold, dans le jardin voisin. Elle regarde son téléphone en soupirant, Philippe n’a toujours pas répondu à ses messages… c’est étonnant. Il est bizarre ces derniers temps. De retour chez elle, aux alentours de quinze heures, elle monte se reposer, un bouquin à la main. Elle s’allonge sur le lit et ses yeux se posent sur les objets au sol dans l’angle de la chambre. Elle se lève, époussette le petit ourson avec un sourire et tourne entre ses mains avec curiosité le paquet remis par l’étranger, qu’elle décide de déballer et découvre avec surprise un bel objet en cuivre, finement ciselé et patiné par le temps, on dirait une lampe… elle secoue la tête et repose sa trouvaille sur la commode, avec un pincement au cœur, elle a involontairement floué ce pauvre homme, cette lampe ancienne vaut bien plus que le malheureux billet qu’elle lui a grossièrement donné. Elle allume l’ordinateur du bureau et tape dans la barre Google « lampes à huile anciennes ». Des dizaines d’objets défilent sous ses yeux… ce sont pour la plupart des photos diffusées par les antiquaires, mais aucune des lampes n’est aussi belle que la sienne ! Quelques conseils cocasses lui rendent le sourire, certains vendeurs se croient obligés de faire la promotion de l’objet qu’ils proposent en des termes amusants du style : « Magnifique objet de décoration en laiton doré, finement ciselé à la main. Placez la lampe d’Aladin dans votre coin magique ou près de votre coin fortune. D’après la légende : frottez régulièrement la lampe d’Aladin pour obtenir la réalisation de vos vœux. Pour activer son pouvoir, frottez-la avec de l’huile ». Elle éclate de rire et saisit son portable, elle compose le numéro de Valérie. — Valérie c’est encore moi ! Devine ce que m’a donné l’homme, tout à l’heure ? — Aucune idée, c’est assez lourd, un vase à fleurs ? Un coffre à bijoux ? — Non, non mais c’est un très bel objet, il me tarde que tu voies ça ! Valérie. — D’accord, prépare-moi un café, j’arrive… Leila dispose deux tasses et un paquet de spéculoos sur la table du jardin. Valérie arrive avec le sourire, les yeux brillants d’impatience. — Alors tu me le montres ce grand mystère ? Elles montent les escaliers en riant, Leila est excitée comme une gamine, elle désigne bien en vue sur la coiffeuse le bel objet cuivré qui brille doucement sous le soleil… Valérie ouvre des yeux émerveillés. — C’est effectivement une lampe à huile orientale, d’une très grande beauté… Elle s’approche de la lampe et la caresse d’un doigt timide… — Il te faudra la nettoyer, elle semble un peu grasse, mais pas n’importe comment, si tu veux on appellera Louis demain. Il nous donnera des conseils… — Louis ? — Oui mon ami… Louis la brocante, il a ouvert son magasin au bord de la Marne. Leila se masse les tempes, soudain pensive et attristée. — Je voudrais retourner à la Brocante Valérie ? Tu viens avec moi ? Valérie opine, les sourcils foncés. — Tu veux encore acheter quelque chose ? — Non mais j’ai des remords, c’était peut-être le seul objet de valeur de ce brave homme ! Et je l’ai traité avec dédain. Je voudrais essayer de le retrouver… il a parlé de sa famille, on pourrait peut-être voir avec la paroisse si on peut les aider… Valérie la regarde avec étonnement. — Tu as raison, je ne comprends pas, comment n’y ai-je pas pensé avant… Allons-y ! je demande à Léopold de venir avec nous. Demi-heure plus tard, ils arpentent la Brocante à la recherche de l’inconnu. Leila a le cœur lourd, elle se sent stupide. Il faut absolument qu’elle arrête de faire l’amalgame. Tout ce qui vient de cette partie de l’orient n’est pas forcément mauvais, d’ailleurs rien ni personne n’est jamais tout bon ou tout mauvais… si elle avait prêté un peu plus d’attention à sa fille, au lieu de penser « carrière » tout aurait pu changer ! Ils se rendent à l’évidence vers dix-huit heures… l’homme reste introuvable. Valérie la réconforte : — Demain je verrais avec la paroisse si on peut aider ces réfugiés, on le retrouvera peut-être par ce biais. Leila la remercie du regard, soulagée, oui bien sûr… Le Lavandou – Villa des Maures – 30 Juin 2019 Le soleil se couche sur la mer, leur offrant le spectacle magnifique d’une superbe lumière qui colore les rochers de la baleine de rayons orangés. Réuni autour de la piscine de la résidence secondaire des parents de Rémi, un verre à la main, le groupe de jeunes gens apprécie ces vacances bien méritées. L’année scolaire est terminée et ils fêtent leur réussite entre amis. Julie jubile, elle a été acceptée en seconde année de médecine, pour le plus grand bonheur de Rémi son fiancé qui termine ses études de kiné et compte bien s’installer dans le Var. Lina, une petite brune, amie de Julie attaque sa seconde année de droit, elle se destine à être avocate et parle de ce métier avec exaltation, Philippe l’écoute avec attention, en la dévorant du regard. Elle est extraordinaire cette fille, en deux mots. Dotée d’un physique quelconque, quand elle parle de ses passions, son visage s’illumine à tel point qu’elle ressemble à un soleil… Elle s’arrête de parler d’un coup, désappointée. Devant ce silence soudain, il retombe sur terre. — Tu ne m’écoutes pas… Philippe… Elle fait la moue et il rougit, un peu gêné. — Mais si je t’écoute, Lina ! Je pensais c’est tout ! Elle lui sourit de ses dents blanches, et reprend : — Et de toute façon, je défendrai gratuitement les femmes victimes de violences ! Il la dévore du regard, Dieu qu’elle est belle, emportée par ses passions. Rémi arrive en dansant, le verre à la main. Il vient de mettre le dernier CD de Johnny… il chante « j’en parlerai au Diable, s’il veut bien m’écouter… ». Julie qui pose la salade sur la table de la terrasse lève les yeux au ciel en grimaçant… elle rit. — Arrête Rémi, tu vas faire pleuvoir ! On passe à table ? Philippe se lève et tend une poigne solide à Lina allongée sur un transat. Il lui fait un clin d’œil. — Voilà que Rémi parle au Diable maintenant ! Lequel Astaroh, Lucifer… Asmodée… attention Lucifer c’est le démon de la luxure ! Ils s’approchent de la table, amusés, Julie lui sourit. — C’est vrai que toi, Dieu et le Diable c’est ta spécialité. Au fait Philippe tu te destines à la prêtrise ? Le regard de Lina s’assombrit un peu. Elle dit, un sourire crispé sur les lèvres : — Chez moi c’est plutôt d’Allah que mon père parle… Philippe lui jette un regard étonné. — Tu es… m*******e ? — Non, mon père est marocain mais on ne pratique pas… et toi alors… — Moi, Lina, ma mère, bien que d’origines algériennes pratique la religion catholique et m’a destiné à faire des études de Théologie. Elle paraît déçue… — Tu veux être curé ? Il rit et la caresse du regard. — Eh bien, non ! pas plus que tu ne souhaites prendre le voile, et je t’avoue que je ne sais pas trop comment le lui dire… et puis tu sais, j’ai une sœur Nadine… quelque part en Syrie enfin dans ce qu’il en reste, je te raconterai ça plus tard ! Il sert le vin et lève son verre. — À notre avenir… et à l’amour ! Et je vise plutôt un poste de conservateur du patrimoine, mon Master me le permettra… Lina lève son verre, son sourire est revenu. Philippe attrape son portable et répond aux messages de sa mère… « Tout va bien sous le soleil du Sud. Bisous. Je t’appelle demain ». Saint-Maur-des-Fossés – 30 Juin – 21 h Leila est suspendue à l’ordinateur, elle passe en replay, les derniers reportages journalistiques concernant l’État Islamique et les conditions de vie des survivants aux bombardements. Dans chaque femme accroupie au milieu des ruines, elle essaye de reconnaître les traits de Nadine, mission difficile, pour ne pas dire rendue impossible par le port de la burqa. Elle fait soudain un arrêt sur image… elle scrute le regard de la jeune femme assise à même le sol au milieu de ses « sœurs », ces yeux verts pourraient bien être les siens. Une des jeunes femmes explique posément au journaliste que leur vraie vie est là et qu’elle a vite compris en rejoignant ces rangs qu’ici la femme était une pièce maîtresse du combat de par la force de son ventre. Le reportage prend fin, suivent les débats entre psychologues qui décortiquent les raisons qui ont poussé ces jeunes femmes, pour la plupart issues de milieux sociaux favorisés à rejoindre Daech… elle écoute horrifiée la stigmatisation quasi systématique de la société actuelle et des parents en particulier, trop occupés par leur réussite… un père absent, une mère carriériste… ils sont Joshua et elle l’archétype de cette description. Ils parlent aussi des modes de recrutement par les réseaux sociaux… f*******: par exemple qui, comme la langue, est la meilleure et la pire des choses… Excédée elle arrête l’ordinateur et se dirige vers la salle de bain. Au retour, elle ouvre la chambre de Nadine. Tinours est toujours là, abandonné à même le lit. Il l’observe de ses petits yeux de verre et semble lui dire : « elle revient quand dit ? ». Elle serre la peluche contre son cœur et la porte à ses narines, avant de la ramener avec elle dans sa chambre. Elle s’endort en l’étreignant. Il porte encore la douce odeur de la peau de sa fille. Bar à Kebab le Bahut – Lunel – 18 Septembre 2014 Nadine entre dans le bar au bras de Sabri, le col sagement fermé autour de son cou. Elle a mis une jupe longue et arbore fièrement, le joli foulard rose sur sa tête. Quand il l’a vu arriver à la sortie de l’immeuble, Sabri a paru ébloui. Elle est devenue rose de plaisir. Plus tard, en roulant vers le bar, il lui a expliqué quelques règles qui régissent la communauté, qui a pour habitude de se retrouver dans ce bar. Elle l’a écouté avec étonnement, mais il paraît tellement sincère… — Tu vois Nadine, même si je reste à proximité, tu seras toi, assise, un peu plus loin avec les épouses de mes « frères », tu verras elles seront de véritables « sœurs » pour toi… et puis surtout, s’il te plaît, tu ne regardes aucun homme dans les yeux et évidemment pas de bises ! Il en va de mon honneur ! Il sourit et lui caresse la joue. Elle fond devant son regard d’ébène. — Et n’oublie jamais que tu es ma reine ! Je suis très fier de te montrer à mes côtés. Il lui pose un chaste b****r sur la main et s’incline devant elle, une main sur le cœur. La jeune femme de dix-huit ans à peine est emportée dans un tourbillon magique. Il est le prince noble et protecteur dont elle rêvait. Villa des Ducs – Saint-Maur-des-Fossés – 01 Juillet 2019 - 3 h 33 Leila tourne dans le lit, inondée de sueur, elle a été réveillée par quelque chose d’étrange. Elle tourne la tête vers l’ours en peluche qui est blotti à ses côtés, c’est cela ! Elle le voit comme en plein jour ! Elle s’assied dans le lit et regarde avec crainte la jolie lampe en cuivre qui éclaire la chambre d’une aura bleutée. Elle n’ose pas se lever, prise de frissons, et puis elle se reprend. Peut-être que cette lampe fonctionne à LED et s’est allumée quand elle l’a manipulé sans y prêter attention. Elle se lève et prend par réflexe Tinours entre ses mains. Elle saisit la lampe qu’elle frotte un peu à la recherche d’un interrupteur… elle reçoit un choc, perd connaissance et se réveille dans son lit, aux Abrivados, le 01 Juillet 1973.
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