I-1

2334 Words
IPas à claquer des dents… mais presque ! Plutôt fraîche cette nuit du mois d’août. Surtout en Bretagne, et surtout en mer. 3 heures et demie du matin. À bord du Rachel, un petit sloop de 18 pieds, une partie de l’équipage dort. Un équipage réduit à sa portion congrue. À part les propriétaires du bateau, Irwyn et Deborah Guézennec, qui en écrasent dans la cabine, il est seul à la barre, savourant la quiétude nocturne, même si elle est “frisquetonne”. Les hasards de la marée, des vents et des courants l’ont amené à faire route près des côtes, cap sur Perros-Guirec, port des Côtes d’Armor. Dans son sillage, la lumière rouge et intermittente du phare des Triagoz lui tient compagnie. Sur bâbord, celui de l’Île-aux-Moines envoie ses éclats toutes les quinze secondes. Dans la nuit claire qu’égaie une demi-lune montante, il distingue les contours de l’Île-Renote et la haute silhouette de la résidence Sainte-Anne, à Trégastel. Une station balnéaire qu’il connaît un peu, pour y avoir couru les “24 heures” dans les années 80. Une course en dériveur à l’atmosphère inoubliable. À part le discret bruissement de l’étrave dans une mer à peine ridée, tout est silencieux. Le voilier avance tout en douceur, bien calé sur le flanc tribord. Le barreur, installé sur le banc du cockpit, confortablement assis sur un coussin, partage son temps entre le contrôle du compas de route et celui du GPS. Mais il a aussi le loisir de regarder dans ses jumelles, des Bushnell à visée nocturne dernier cri. À 3 heures et demie du matin, à vrai dire il n’y a pas grand-chose à observer et malgré la “frisqueture” de la météo, il n’y a pas d’icebergs à redouter. Faut quand même pas pousser ! Tout est calme. Reposé. On entendrait une cloche tintinnabuler. Pourtant, soudain, son œil est attiré par des lumières qui apparaissent à l’entrée de l’Île-Renote. Une drôle d’île reliée en fait au “continent” depuis plus d’un siècle. Autrement dit une presqu’île. Il ne peut s’empêcher de suivre à la jumelle le véhicule qui arrive. Une grande camionnette qui brinquebale sur le chemin qui longe la plage. À quelques mètres derrière, une voiture, qui fait des appels de phare. Les deux véhicules s’arrêtent presque aussitôt, aiguisant la curiosité du barreur du Rachel. Trois hommes, une femme en descendent. Impossible de distinguer tous les détails, impossible évidemment d’entendre ce qui se dit, mais tout ce beau monde paraît bien excité. Ce qui ne manque pas de réjouir le “voyeur” aux jumelles. « Je sens que je vais assister à une partie de jambes en l’air sur le sable ! » pense-t-il en souriant. « Génial ! Et en plus, je n’aurais même pas besoin de décodeur ! » Tandis que trois silhouettes arrivent sur la plage, l’un des hommes fait soudain demi-tour et court vers le camion. Pour en revenir avec ce qui semble être une serviette de bain ou une couverture. L’hypothèse coquine se confirme… Un coup d’œil au compas, au GPS, le bateau suit bien son cap, il va donc pouvoir regarder son “film du samedi soir” sans être dérangé. À terre, les silhouettes enlèvent leurs vêtements, tous leurs vêtements, et se précipitent dans la mer. Pas facile avec des jumelles infrarouges de voir leurs têtes dans l’eau, mais le bain ne dure pas longtemps, compte tenu de la fraîcheur de l’eau et de l’air ambiant. En sortant du bain, la femme court, rattrapée bientôt par les trois garçons. Vu à travers l’objectif grossissant, il est difficile pour le barreur de Rachel de savoir exactement ce qui se passe. Mais en tout cas, le plan Q ne semble pas se dérouler comme prévu. La femme se remet à courir, échappant aux trois garçons. Quelques mètres à peine et l’un des trois hommes la ceinture. Lui donne-t-il une gifle ? Difficile à dire. Elle s’écroule sur le sable. Se relève aussitôt, et court de nouveau. Là, ils se mettent à trois pour l’empêcher de fuir. Les coups pleuvent sur la pauvre victime. Elle retombe lourdement sur le sable, et reste inerte. L’un des garçons la tire par les bras pour la remettre debout. Sans succès. La silhouette retombe comme une masse. Les trois hommes se mettent alors à genoux et semblent essayer de la secouer à nouveau. Cela dure quelques minutes et ils se relèvent. Paraissent discuter entre eux. À terre, la femme n’a pas bougé. Les trois silhouettes masculines, toujours nues, récupèrent leurs vêtements sur le sable et se rhabillent. Tandis que l’un d’entre eux reste près du corps allongé, les deux autres courent vers la voiture et la camionnette. Ils fouillent à l’intérieur et reviennent à la hâte sur la plage, tenant chacun à la main ce qui semble être une pelle. Ces petites pelles qu’utilisent les pilotes du Paris-Dakar pour dégager les roues de leurs voitures ensablées. Devant les yeux horrifiés de l’homme aux jumelles, impuissant, l’incroyable se produit. Là-bas, sur la plage, on est en train de creuser une tombe. Pour une femme qui est peut-être encore vivante… Le barreur empoigne alors sa radio VHF pour prévenir les secours et la police. C’était en août de l’année dernière. * Dix mois plus tard. Cela fait la une de tous les journaux télé du soir. L’enlèvement de Paul-André Piton, dit PAPI. En plein mois de juin, alors que tout le monde pense déjà aux vacances, la nouvelle fait du bruit. PAPI, la “quarante-cinquaine” bedonnante, a réussi en moins de vingt ans à devenir une des idoles du parfait franchouillard téléphage. Même si ses émissions ne cassent pas trois pattes à un canard, elles détendent. Et dans ce monde où le stress domine le quotidien, ses blagues à trois balles et ses jeux débiles apportent un peu de fraîcheur et de légèreté à l’heure des repas ou du week-end. Mais aujourd’hui le visage de l’animateur ne fait pas rire. Sur le CD envoyé aux journaux locaux et dont les images sont reprises par tous les médias, on le voit en gros plan, un bâillon sur la bouche. Ses yeux, visiblement affolés, fixent la caméra, semblant implorer un secours à venir de l’autre côté du poste. Chose éminemment curieuse, sur tous les clichés, il est chauve. À part quelques cheveux broussailleux et frisés au-dessus des oreilles. Chauve, alors que dans toutes ses émissions il arbore une belle tignasse de cheveux gris bouclés… Genre Lionel Jospin un soir de défaite électorale. Accroché à son cou par une ficelle, une ardoise d’écolier. Avec écrit en lettres capitales : « NOUS DETENONS PITON, CE SYMBOLE DE L’ABETISSEMENT DES MASSES POPULAIRES. » D’une chaîne à l’autre, les commentaires accompagnant la photo ne diffèrent guère… Du genre : « — C’est en fin de matinée qu’on a appris l’enlèvement de notre confrère, journaliste et animateur, Paul-André Piton. C’est lors d’un séjour en Bretagne, à Morlaix, qu’il a été enlevé. Pour l’instant, l’enlèvement n’a pas été revendiqué, mais, avec les photos, les ravisseurs ont déposé un laconique message chez nos confrères du Télégramme et d’Ouest-France : « D’autres instructions suivront bientôt. » C’est la gendarmerie qui a été chargée de l’enquête, la Section de Recherches de Rennes. Nous vous tiendrons bien évidemment au courant dès que nous aurons du nouveau. » Pour Laure Saint-Donge, bien calée dans son fauteuil relax, la nouvelle sonne bizarrement. Pour l’ancienne flic de la BRB, habituée des médias, cela ressemble un peu trop à un coup de pub. Surtout qu’elle connaît bien le dénommé PAPI pour avoir été invitée quelquefois dans ses émissions. Elle ne peut s’empêcher de murmurer, pour elle-même : « L’enfoiré, comme ses émissions risquent d’être retirées de l’antenne à la rentrée, il n’a trouvé que ce moyenlà pour faire parler de lui… juste avant les vacances ! » Et elle se ressert un verre de cidre, bien frais, qu’elle va siroter sur son balcon. Face à elle, le bois de Vincennes et ses senteurs estivales. Le soleil, bien à l’ouest, vient dorer sa joue gauche et faire resplendir son teint déjà doré. Côté joue droite, rien de nouveau, la balafre est là, toujours aussi présente. Aussi envahissante. Un souvenir d’Irak dont elle se serait bien passée1. Comme souvent à cette heure de la journée, son esprit vagabonde. Mélange de préoccupations professionnelles et personnelles. Hier encore, elle était en république tchèque, menant l’enquête sur les trafics de chiots entre l’Europe centrale et la France ou la Belgique. Elle revoit encore la craquante frimousse de ces boules de poil à peine sevrées qui sont entassées dans des coffres de voiture ou des camionnettes. Pour des voyages illégaux et interminables. Plus réjouissant : demain, elle met le cap sur la Bretagne, sur le Trégor plus précisément, pour y retrouver son petit copain, Hugues, pharmacien de son état. Au programme du séjour, à durée indéterminée, câlins, bonne bouffe, bon cidre, repos et exploration du pays. Mais ce soir, c’est la pause dans son appartement de l’avenue de Gravelle à Charenton, à deux pas de la “Cipale”, le vélodrome municipal – d’où son surnom – de Vincennes. Devant elle, c’est le ballet des promeneurs de chien et des joggers. Des enfants jouent au foot entre les arbres. Ça piaille de partout, le soleil est là, l’été ne va plus tarder. Tout le monde semble se foutre du tiers comme du quart du cas de monsieur Piton, et elle aussi. Elle rêve. À son premier bain breton du côté des sables blancs de Locquirec. À moins que ce ne soit du côté de ceux de l’Île-Grande à Pleumeur-Bodou… Moment de félicité onirique, qu’interrompt, bien évidemment, une sonnerie de téléphone. * — Allô ! Laure ? Elle a tout de suite reconnu la voix. — Isabelle ! Comment vas-tu, ma belle ? Comment va la vie ? — Ça va super… D’autant plus que je me suis enfin trouvé un mec ! — Non ! Eh ben dis donc ! Où as-tu été dénicher cet oiseau rare ? — Déconne pas, je te raconterai tout quand tu seras là… T’arrives toujours demain ? — Toujours, je pars vers 7 heures, et je serai à Trémel pour le déjeuner. — Super, tu vas arriver au bon moment, c’est pour cela que je t’appelais. — Tu veux dire pour l’enlèvement de Piton ? Moi, tu sais… — Écoute ! C’est extraordinaire ! Tu sais quoi ? Je viens de recevoir une lettre des ravisseurs, avec un DVD. Ils veulent que ce soit moi qui leur serve d’intermédiaire avec la gendarmerie et les médias ! Tu te rends compte de la pub pour Plestin FM ! — Isabelle ! T’emballe pas trop… Qu’est-ce que tu vas gagner dans cette histoire ? Vu le rayon de diffusion de ta radio, tu ne gagneras pas deux cent mille auditeurs ! Et je ne pense pas que tu ambitionnes de devenir assez célèbre pour présenter le journal de 20 heures… et t’expatrier sur Paris… — Tu parles ! Je suis trop bien ici, peinarde, avec un boulot peinard, mes fleurs, mon potager et… — Et maintenant ton jules ! Je le connais, ton mec ? — Tttuuuttt ! Secret professionnel… Je ne te dirai rien avant que tu arrives… Elle continue d’un ton implorant. Comme une gamine qui veut à tout prix qu’on lui achète un jouet : — Allez, Laure ! Sois sympa ! T’as plus l’habitude que moi… tu m’aideras ? — Mais t’as pas besoin de moi, Isa ! T’es une pro, une très bonne journaliste, tu peux te débrouiller toute seule ! Et en plus, moi j’arrive pour me re-po-ser. RE-PO-SER. J’ai un article à faire sur le trafic de chiots mais je ne le rends que mi-juillet, donc je viens en Bretagne pour ne rien faire et penser le moins possible au boulot… — Je sais, Laure… mais quand tu sauras ce qu’il y a dans le DVD, tu changeras d’avis… — Ah ? D’un seul coup, la curiosité journalistique a repris le dessus. — Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire dans ce DVD ? — Déjà le début… * Le début du DVD, Paul-André Piton ne le connaît que trop bien… Son week-end avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. Arrivé à la gare de Morlaix en fin de soirée du vendredi, il avait rejoint en taxi Carantec et sa maison de Pen al Lann, qui surplombe la plage de Tahiti et qui lui offre une vue imprenable sur le château du Taureau, le Fort Boyard local. Samedi matin, il avait pris sa voiture, celle qu’il laisse toujours dans sa résidence secondaire, pour aller au marché de Morlaix, incognito. Pas difficile pour lui : une paire de lunettes de soleil, pas de moumoute et il ressemble aussitôt au touriste lambda… Après avoir garé sa Twingo le long du bassin à flots, il avait déambulé entre les étals alignés sur la place des Otages, avant de passer prendre quelques magazines à la maison de la presse, à l’angle de la rue Carnot et de la Grand-Rue. Il en avait profité pour parler quelques instants avec les patrons, Sandrine et Olivier Marton. Toujours aussi aimables et accueillants, quelle que soit la raison de sa visite, simple achat ou séance de dédicaces. Puis il avait traîné devant “la” maison à pondalez, si typique de ces demeures morlaisiennes du seizième siècle. Comme à chaque fois qu’il passait par là, il était comme attiré par les poutres apparentes de cette maison à encorbellement et ne pouvait s’empêcher de rentrer dans l’ancienne échoppe. Pour essayer d’y respirer l’odeur du lin qu’on y vendait. Il y a quelques centaines d’années… Après cette plongée dans le temps, il avait rejoint la place des halles, pour ne pas dire la place Allende, où il avait continué son marché. Il avait d’abord acheté deux douzaines d’huîtres, une de la baie de Paimpol, une de la baie de Morlaix, afin de comparer leur goût. Ensuite, il n’avait pas pu résister devant un sympathique homard bleu et breton qui lui tendait ses pinces. Ou presque. Il avait craqué aussi devant un gros saucisson à l’ail et du pâté de tête, venus tout droit de l’élevage de porcs bio du Grinec… De quoi s’en foutre plein la lampe pour ce week-end, exceptionnellement en célibataire. La matinée était douce, et avant de rejoindre ses pénates, il avait eu envie de se faire un petit plaisir, une petite flânerie dans cette ville chargée d’histoire. Après s’être offert une Coreff, la plus morlaisienne des bières, à “La Chope”, le pub de la place de Viarmes, il s’était engagé dans la rue Ange de Guernisac. Avec la ferme intention, malgré son panier bien garni, de “se faire” une petite virée à travers le circuit des venelles. Ces ruelles étroites si représentatives de la richesse architecturale de la cité aux trois collines. Après avoir passé plusieurs échoppes, et admiré leurs colombages, il avait tourné à droite pour remonter la rampe du Créou. La pente était rude et il avançait lentement, n’hésitant pas régulièrement à s’aider de la rampe métallique qui séparait la voie piétonne, toute en petits pavés, du caniveau à l’ancienne qui courait sur la droite de la ruelle. Il flânait, nez au vent, montant à son rythme, prenant le temps d’apprécier tout à la fois le charme des maisons si typiques, celui des vieilles pierres et la douceur de l’air ambiant. Il arrivait à peine à l’angle de la venelle Auguste Ropars et de la venelle du Créou, quand une moto s’arrêta devant lui. Le passager, vêtu de cuir et casqué, en descendit immédiatement et se planta devant lui. Il tenait un couteau genre cran d’arrêt dans la main droite et un casque intégral dans la main gauche. Tout alla très vite.
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