Ne me demandez pas comment j’avais fini par m’assoupir, écrasée par le chagrin et la culpabilité de n’avoir rien pu faire. C’était simplement arrivé.
L’équipe de nettoyage envoyée par Edith n’avait pas jugé utile de me réveiller. Évidemment, ils m’avaient toujours trouvée antipathique. Maintenant que j’avais tout perdu, ils préféraient tous garder leurs distances. Je ne pouvais pas leur en vouloir, à leur place, je ne me serais pas fait confiance. Il était toujours possible que je pète les plombs et que je décide de descendre le premier qui me les briserait. Et pas la peine de m’annoncer que : eh, j’étais une femme et que par conséquent, je n’avais aucune paire, pas même de lunettes, qui puisse l’être. C’était le genre de phrase qui pouvait me rendre irascible.
Keyvan Gul, mon collègue et meilleur ami, avait eu pitié de moi en me voyant couchée à même le sol en plein milieu du salon, arme toujours à la main.
— Tanisha, réveille-toi, me secoua-t-il doucement comme s’il avait peur que je me casse.
Quand j’ouvris les yeux et que je croisai ses prunelles pleines de pitié, je n’eus qu’une envie : le frapper.
— Tu devrais aller prendre une douche, on s’occupera du reste.
— Aller prendre une douche ? Kev, ne pense surtout pas à me mettre sur la touche. J’aurai la tête de cette g***e et je ramènerai… Je les ramènerai tous.
— Ça, je n’en doute surtout pas et personne qui soit sain d’esprit n’essayera de t’en empêcher. Mais Tash, tes yeux sont gonflés, tes cheveux emmêlés, je ne te parle même pas de l'odeur et je crois bien que ça, là, c’est de la bave, tenta-t-il en me pointant du doigt afin de détendre l’atmosphère.
Mes yeux d’un vert profond le foudroyèrent, lui coupant toute envie de plaisanter.
— Je n’ai pas le temps avec tes conneries, Kev, lui répliquai-je. Si tu n’étais pas mon ami, tu t’en serais déjà pris une. Et que fais-tu là, d’ailleurs ? Tu devrais déjà avoir lancé les recherches.
— Je… commença-t-il, mal à l’aise. Je me disais que…
— Que j’aurais besoin d’une nounou, finis-je à sa place, acerbe. Merci bien, mais je n’ai aucun besoin d’être cajo… lée.
La dernière syllabe mourut sur mes lèvres quand je me rendis compte que mes collègues déplaçaient minutieusement les corps. Une chose m’avait échappé.
— Où est Daire ?
Daire était le familier de mon père. Chaque agent de la MIN en possédait un. C’était comme un protecteur, un métamorphe avec quelques aptitudes qui pouvaient se révéler très pratiques. Enfin, c’est ce que m’avait raconté Keyvan. La magie et moi ne faisions pas bon ménage et je n’avais jamais été fichue d’invoquer mon familier. La seule magie que j’utilisais était celle de mes couteaux à lancer, cadeau d’Idris. De toute façon, je détestais les monstres et je n’aurais pas été capable de supporter la présence de l’un d’eux à toute heure. Mais Daire, la panthère noire d’Idris, lui était fidèle et ne l’aurait jamais abandonné et même si je détestais sa proximité, sa loyauté s’étendait aussi à moi. Alors, où était-elle ?
— Je ne sais pas, nous n’avons trouvé aucune trace d’elle, elle s’est volatilisée, exactement comme Méduse. Nous n’avons trouvé aucune piste, rien.
Ce n’était pas normal. Je me redressai rapidement. Je n’avais pas de temps à perdre si je voulais avoir une chance de revoir ma famille un jour autre part qu’en enfer. Si le paradis existait, il n’était pour moi. Je n’étais pas une mauvaise personne, mais je ne me voilais pas la face non plus : j’avais tendance à tirer d’abord et à discuter ensuite. Mes cibles n’avaient toutefois jamais eu l’occasion d’en débattre. La partie importante de mon métier était la neutralisation et je l’appliquais scrupuleusement. De toute manière, qu’aurais-je pu faire d’un paradis ? M’y ennuyer ?
Je plantai Keyvan et je filai dans ma chambre pour prendre une veste, bien décidée à poursuivre la gorgone. Toutefois, en passant devant la salle de bain, je m’y engouffrais. J’aperçus mon reflet et compris que mon cher ami ne plaisantait qu’à moitié. J’observais l’image que me renvoyait le miroir. Mes cheveux courts étaient collés d’un côté de mon crâne, de gros cernes s’étalaient sous mes yeux et mon visage avait gonflé comme si j’avais une rage de dents. Pleurer ne me réussissait pas. Je me mis à imaginer les jumeaux, Joshua et Noah, se foutre de moi et mes larmes recommencèrent à couler. Je dus même m’accrocher au lavabo pour ne pas m’écrouler. Mais ce fut peine perdue. Mes jambes se dérobèrent et je me serais étalée sur le sol si un homme à la carrure imposante ne m’avait pas rattrapée. Je le regardai encore. Son visage juvénile poussait nos ennemis à ne jamais le prendre au sérieux. Une erreur. Cette fois, je compris ce que j’avais refusé de voir jusque-là. Ses yeux exprimaient la même tristesse que moi. Je remarquai enfin que ses longs cheveux roux n’étaient pas coiffés, ils étaient seulement retenus par un élastique. Chose tout à fait inédite : il ne les attachait jamais. Je n’avais jamais compris comment il arrivait à se battre sans les avoir tout le temps dans les yeux. Cela ne semblait pourtant pas le déranger. Peut-être était-ce grâce au masque qu’il portait. Masque qui n’avait aucune utilité, selon moi. Pourquoi vouloir paraître effrayant quand on pouvait avoir l’avantage ? J’aurais été ravie qu’on me prenne pour une faible femme, ce n’avait malheureusement jamais été le cas.
Les yeux bleus de mon ami étaient ternes et il était aussi mal fagoté que moi. Je compris que la douleur s’était aussi emparée de lui. Contrairement à lui, pour moi, c’était habituel. Je ne portais que des jeans ou des pantalons baggy surmontés de débardeurs en toutes saisons. Keyvan se plaignait souvent de mon manque d’élégance et avait même tenté d’y remédier avant de se rendre à l’évidence : j’étais une cause perdue.
— Tu sors du lit ou quoi ? dis-je doucement.
Il se renfrogna.
— Si tu dis un mot de plus, je te laisse tomber comme une m***e.
Il était sérieux, je le savais. Keyvan ne supportait pas de ne pas être parfait. Et cela me fit sourire, le dernier sourire que je serais capable d’esquisser pendant un moment. Valaraukar, le familier de mon meilleur ami, choisit ce moment pour débarquer. Il était sous sa forme humaine. Ça pourrait paraître bizarre, mais je détestais quand il était différent de la bête sadique qu’il était la plupart du temps. Il semblait si humain ! En temps normal, il crachait son venin sur tous ceux qui approchaient de son maître. Keyvan étant mon meilleur ami, j’avais encore quelques comptes à régler avec lui. Et quand je disais qu’il crachait son venin, c’était au sens propre comme au figuré.
— Eh ben, je ne savais pas qu’il était possible de paraître pire qu’à ton habitude ! Tu as vraiment une sale tête, ma pauvre.
Je grinçai des dents et les plantai là.
Quand j’eus finalement pris une douche et que nous fûmes prêts à quitter la maison, j’eus l’étrange sentiment d’être observée. J’attendis en vain la douleur qui me signifiait la présence d’un monstre. Malgré tout, j’aurais juré que quelque chose était là. Puis l’instant d’après, plus rien. Je reportai mon attention avec difficulté sur Kev quand une certitude s’imposa à moi :
— Kev, n’avons-nous pas déjà eu à traquer Méduse ?
Je n’avais pas été sur cette affaire, trop occupée à poursuivre un minotaure. Malgré tout, je lisais les rapports et j’aurais pu jurer que cette saleté de parasite aurait dû être morte, tuée par l’un de nos agents. Alors comment avait-elle fait pour attaquer notre maison depuis sa tombe ?
— Il m’avait semblé, oui. Il faut croire qu’elle avait des sœurs ou des enfants, lâcha Kev.
Alors ça, je n’y croyais pas une seconde.
— Qui était l’agent responsable de sa capture ?
— Je n’en sais rien, Edith pourrait certainement te renseigner.
Je serrai les dents. Edith me détestait et c’était réciproque. Elle avait semblé assez calme au téléphone, mais après tout, je venais de lui annoncer la disparition d’Idris. Elle devait être sous le choc.
— Personne d’autre ne peut me renseigner ? l’implorai-je presque.
— Il y a bien O’Cain, je doute toutefois que ce soit un moindre mal pour toi.
Je pus entendre le rire moqueur de Valaraukar, même s’il restait hors de vue. Il avait dû reprendre son apparence animale. Ce c*****d se foutait de ma gueule mais n'était pas assez courageux pour se tenir face à moi ensuite.
Je ne pu m'empêcher de grogner comme un ours des cavernes.
Godric O’Cain était mon ex-petit ami et aussi notre spécialiste en armes et autres gadgets trafiqués. La raison principale qui expliquait mon attirance pour ce type. Tout le reste résumait aussi pourquoi cela n’avait pas marché.
Enfin, c’était mon point de vue.
Pour lui, nous avions vécu une idylle romantique et il était convaincu que l’on remettrait ça. Moi vivante, cela n’arriverait pas.
— Bien, je parlerai à Edith.
— Tu ne pourras pas l’éviter éternellement, me fit remarquer ce traître de Kev.
— Et pourquoi pas ? J’ai mon SIG et mon Budi. Tout roule, mec.
Keyvan sourit.
— Il se pourrait bien que ce soit lui qui vienne à toi.
— Nom d’un chien, Kev ! Ne me porte pas le mauvais œil ! Je n’ai encore rien avalé.
Je rejoignis ma vieille bichette, et même après avoir démarré, je l’entendis rigoler encore.
— Foutu s******d !