4

2444 Words
L’atelier de Godric était mon lieu préféré, il y avait quelques années. Et puis j’avais comme qui dirait cédé au fruit défendu. J’étais sortie avec le maître des lieux. Que voulez-vous, dès qu’on me parlait fusils et couteaux, j’étais tout émoustillée. Malheureusement, en plus d’armement, Godric parlait aussi mariage, enfants et très longue vie à deux. Une plaie et la manière la plus sûre de me faire fuir. Ça avait été le motif de rupture. Pas prête à m’engager pour un sou.  Si je ne voulais pas me mentir, je devrais avouer que je n’avais jamais été amoureuse de lui. De toute façon, je n’avais jamais été amoureuse de quiconque. On s’amusait bien et cela me suffisait amplement. J’aimais le fait de ne pas avoir d’attaches. J’étais toujours sur les routes, je risquais ma vie à chaque seconde et je ne l’imaginais pas autrement. Qui voudrait des enfants avec un boulot pareil ? Certainement pas moi !  J’aimais quand on me parlait chaos, bombe, explosion. J’aimais beaucoup moins les yeux de cocker triste qui réclame un biscuit, la bave aux lèvres. C’était exactement comme cela que me regardait O’Cain ces derniers temps. Alors oui, j’avais pris la poudre d’escampette et jouer la femme invisible, Terrorisée à l’idée de l’entendre une énième fois dire que j’étais la femme de sa vie. Je voulais simplement être la femme de ma propre vie. À vingt-sept ans, je n’avais encore rien réalisé en tant que femme. Je n’avais même pas un appartement à moi. Je passais mon temps à jouer les grandes sœurs et la meilleure fille au monde. J’adorais ce sentiment. Et voilà qu’une saleté de monstre menaçait mon bonheur. Ça je ne pouvais le tolérer. Le dos raide et le pas lourd, je me dirigeais vers la potence. Je ne pouvais faire l’autruche. Il fallait que j’entre dans cet atelier et que je ressorte de là avec l’information qui m’intéressait. Quitte à briser le cœur d’O’Cain aujourd’hui. C’était ma seule piste. Impossible de faire l’impasse.  Je pénétrai dans l’atelier le cœur battant à deux cents à l’heure. Godric se tenait là, aussi beau que dans mes souvenirs. Il était clair que ce n’était pas son physique qui me faisait fuir. Pour preuve, mon corps se sentit immédiatement attiré et bientôt, la chaleur devient insoutenable. Le rouge me montait aux joues. Il ne fallait surtout pas qu’il s’aperçoive de mon trouble. Godric avait les cheveux noirs mi-longs et des yeux d’un magnifique noir profond. Sa corpulence le faisait aisément passer pour un guerrier viking et ses lèvres, une invitation à la débauche. Dommage qu’elles ne puissent rester scellées. À partir du moment où il ouvrirait la bouche, toute magie l’aurait déserté. Quel gâchis !  Je savais qu’il était conscient de ma présence et pourtant, il ne dit pas un mot. Une grande première. Je dus me résoudre à entamer la conversation. Je simulai un petit bruit de gorge pour signifier ma présence.  — Salut, Godric, lui lançai-je.  Il hocha la tête lentement et continua son ouvrage.  Bonjour l’ambiance ! L’atmosphère ne pouvait être plus tendue.  Mon vieux, si tu pensais que j’allais m’excuser, tu t’es foutu le doigt dans l’œil. Tu veux m’ignorer, grand bien te fasse. Nous irons dans ce cas droit au but. — Edith t’a prévenu de ce dont j’avais besoin, je te serais reconnaissante si tu pouvais me renseigner.  Évidemment, parler juste boulot, c’était trop beau pour être vrai. Une lueur passa dans son regard avant qu’il ne réponde et je sus qu’il ne ferait rien pour me rendre la tâche facile.  — Reconnaissante jusqu’à quel point ?  Seigneur, allait-il vraiment marchander ces informations ? Très bien, il voulait la jouer ainsi, j’étais prête pour ce round. Aldaron, le compagnon d’O’Cain, un boa qui avait l’air de m’aimer un peu trop, s’enroula sur ma jambe. Le problème avec Aldaron, c’était que je ne savais jamais s’il m’aimait vraiment ou s’il envisageait juste de me bouffer.  — Je n’ai pas le temps pour toutes ces conneries. Alors dis-moi ce que tu veux réellement, qu’on en finisse ! criai-je à l’intention de Godric. Sans m’en rendre compte, je caressais doucement la tête d’Aldaron quand il vint se blottir dans mon cou. Il émit un petit sifflement, comme s’il rigolait. Godric connaissait mon impatience et il en avait usé contre moi. Il venait de gagner et il le savait.  — Je veux un dîner avec toi. Un dîner où il n’y aura que nous deux, crut-il bon de préciser.  Bon, c’était peut-être ma faute, je lui avais déjà fait le coup.  — C’est tout ? OK, je peux t’accorder ça, soufflai-je.  — Non, ce n’est pas tout, m’interrompit-il sèchement.  On venait sûrement de penser à la même chose : lui dans son costume trois-pièces, une bague dans la poche, et moi arrivant avec deux SDF que j’avais croisés dans la rue. J’avais su par Kev que Godric ferait sa demande, je ne voulais pas l’entendre.  — Je t’ai créé une combinaison qui te protégera contre certaines agressions, interrompit-il mes pensées. Je veux que tu la portes.  Pour la première fois depuis que j’étais entrée dans l’atelier, je posai les yeux sur sa supposée combinaison.  Elle était tellement sexy qu’elle aurait fait pâlir de honte n’importe quelle actrice porno.  — Ce bout de chiffon est censé me protéger de quelque chose ? J’en doute. C’est comme si je sortais de chez moi en retard en ayant oublié de me vêtir. Jamais je ne porterai ça !  Son regard se fit plus intense et j’eus subitement peur qu’il me fasse une demande bien pire. Un truc comme partir en week-end avec lui.  Regardons les choses en face : il voulait un dîner, soit. Ce serait certainement le pire rencard de sa vie. Je n’avais pas peur de succomber. Il était vrai qu’il était beau comme un dieu, mais le problème était que je ne pouvais lui donner ce qu’il désirait. C’était pour cela que je l’évitais. Je ne voulais pas le blesser.  Je ne pouvais décemment pas lui avouer que je ne pouvais pas construire une vie de couple. J’avais déjà du mal à me supporter moi-même, il m’aurait été très difficile de devoir me coltiner un homme à longueur de temps sans avoir envie de lui mettre une balle dans la tête au moins une fois par semaine. Je n’étais simplement pas faite pour les compromis. Je faisais ce que je voulais quand je le voulais et ma vie me plaisait ainsi. Alors pourquoi aurais-je cherché une complication ?  Pour ce qui était de ce morceau de toile qu’il appelait combinaison, je pouvais l’enfiler ici et me changer une fois que j’aurais quitté Centralia. Alors je me ravisai. Avec un sourire feint, j’acceptai.  — Très bien, je veux bien accepter tes conditions.  Godric sourit, il m’avait eue. Tous ces jours passés à l’éviter n’avaient servi à rien.  — Tu verras, je saurai te convaincre qu’il est possible de dire nous. Et puis mon salaire est assez conséquent, tu pourrais même arrêter de travailler et de prendre autant de risques.  Mon sang ne fit qu’un tour. Non content de me convaincre de lui donner une chance, il pensait pouvoir me transformer en femme d’intérieur ! Beurk ! Là, c’était le pompon. J’aurais pu laisser passer, après tout, ce n’étaient que des mots. Des mots prononcés par un homme que je n’aimais pas et qui comptait m’enchaîner. Je ne pus cette fois retenir ce que j’avais sur le cœur.  — Stop ! Ça suffit ! lui criai-je.  Aldaron siffla en direction de son maître comme s’il me soutenait. Bonne bête !  Dommage qu’il ait choisi un partenaire aussi c*n.  — Idris vient d’être victime d’un monstre. J’ai besoin d’informations pour pouvoir les sauver, lui et mes frères. Vous êtes tous là à me pomper l’air. Si c’est une bonne petite femme qui doit rester à la maison à s’occuper des enfants que tu veux, je te conseille de chercher ton bonheur ailleurs que chez les chasseurs. Je ne serai jamais cette femme et pas la peine de me faire du chantage, je trouverai mon info moi-même. Je suis une chasseuse, et même à quatre-vingts balais, je serai encore une chasseuse. Pourquoi penses-tu que je prends toujours les cas les plus difficiles ? C’est parce que je suis accro à cette adrénaline. Même en sachant que je mourrais sur une mission, je l’accepterais tout de même et ferais le plus de victimes possibles avant de clamser.  Je tournai les talons, prête à m’en aller, quand il me lança :  — Le dossier que tu recherches est sur la table près de la porte. Tu peux le récupérer.  Il n’ajouta rien de plus. J’attrapai le dossier en sortant d’un pas rageur. La prochaine personne à me prendre la tête risquait de se prendre un pain. J’en avais plus que marre d’être le dindon de la farce, j’avais des choses autrement plus importantes à gérer.  Aldaron ne me lâcha pas et je sortis avec lui sur le dos. Il se lova contre moi. Ça pouvait paraître étrange, mais j’étais sûre qu’il tentait de me réconforter. Je n’avais jamais vu Aldaron sous son apparence humaine, il préférait sa forme animale. C’était aussi pour ça que je n’avais jamais eu de mal à l’accepter.  — Aldaron, tu pourrais me dire où se trouve Daire ? Que ferait un serpent d’une panthère ?  Le serpent quitta mes épaules et glissa sur le sol. Et pour la première fois, je pus voir sa forme humaine. Il avait le visage balafré, mais rien qui puisse entacher sa beauté. J’étais subjuguée. Mes yeux descendirent un peu plus bas et oh là là ! il était complètement nu.  — Désolé, dit-il enfin, je déteste cette situation autant que toi, mais je ne pouvais te répondre sous mon autre forme.  J’avais posé la question sans attendre de réponse, mais s’il en avait une à me fournir, je ne dirais pas non. Je lui tendis ma veste, je n’avais rien d’autre. Il l’accepta cependant et la noua autour de ses hanches.  — Si Daire avait été une banale panthère, j’aurais dit que Méduse l’aurait choisie pour son prochain dîner. Tash, il y a quelque chose que moi seul peux percevoir. Daire possédait une partie de tes pouvoirs.  — Je ne voudrais pas te contredire, lui souris-je, mais je n’ai aucun pouvoir.  Il avait une étrange façon de se déplacer, il semblait toujours glisser, ses pieds ne quittaient jamais le sol.  — Tout être possède un certain pouvoir, comment crois-tu qu’il vous soit possible de nous invoquer ? dit-il en passant la langue sur ses lèvres.  Le tien a été scellé par Idris, peut-être parce qu’il était trop grand, je peux te dire néanmoins que ton familier aurait été comme moi. Et, comme les compagnons sont à l’image de leur maître, le tien aurait été très puissant. Peut-être ont-ils eu peur de toi.  — Qui aurait eu peur de moi ? La MIN ? Non, tu m’idéalises.  Aldaron sourit encore.  — Peut-être bien. Sais-tu pourquoi les familiers sont fidèles à leurs invocateurs ?  Je secouai la tête. J’étais sûre que l’un d’eux finirait par se rebeller, je n’avais pas confiance en leur prétendue loyauté.  — C’est parce que d’où nous venons, nous sommes prisonniers. Certains sont choisis pour être des serviteurs et sont traités comme des esclaves. Pour ceux comme moi qui ont la malchance d’être considérés comme mauvais à cause de légendes, nous sommes envoyés dans l’oubli. L’oubli est un lieu sombre, humide et vide. Nous sommes des milliers à y être emprisonnés, nous ne nous croisons pourtant jamais. O’Cain est celui qui m’a libéré. Même si je trouve qu’il a des réactions plutôt puériles, il est mon sauveur. Est-ce que tu comprends ?  Je n’avais jamais vu les choses sous cet angle, alors bien sûr que je comprenais. Je lui souris avant de répondre :  — OK, tu m’as convaincue. Vous êtes loyaux. Même si je pense que tu te trompes sur mon compte. Idris ne m’aurait jamais fait une chose pareille. C’est tout de même très intéressant de discuter avec toi, Aldaron.  — À ton service, Tash.  Puis sans prévenir, il reprit sa forme de boa et s’éloigna, certainement pour retrouver son maître. Je ramassai ma veste du bout des doigts, me rappelant qu’elle avait touché les parties génitales d’Aldaron. Un bon pressing ne serait pas de trop.  *  J’essayais de comprendre cet échange que m’avait accordé Aldaron, cela n’avait ni queue ni tête. Pourquoi m’avait-il subitement parlé de loyauté ? Pensait-il que je serais plus loyale à mon familier, si j’en avais un, qu’à la MIN ? Cela me paraissait impensable.  En remontant, je croisai des collègues qui me scrutèrent comme s’ils me voyaient pour la première fois et quand j’arrivai à nouveau à l’accueil, Edith me souriait et Kev applaudissait.  — Je n’aurais jamais pensé que tu lui dirais enfin ce que tu avais sur le cœur.  Je grimaçai. J’avais été tellement en colère que je n’avais pas imaginé que les autres pouvaient m’entendre. J’avais hurlé. Ça, je le savais. Sur le moment, j’avais été trop en colère pour m’en soucier. Je comprenais maintenant le regard des autres. Il ne manquait plus que ça !  — Ce n’est pas drôle, Keyvan.  — Oh que si ! C’est même hilarant. Tu viens de te faire des amis. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des chasseurs pensent comme toi. La chasse, c’est leur vie.  Je devais être aussi rouge qu’une tomate. Je me forçai donc à parler pour cacher mon malaise.  — Bon, ce n’est pas tout, dis-je en me grattant la gorge. J’ai de la lecture.  Je montrai le dossier que je tenais fermement comme pour appuyer mes dires. Puis, je m’empressai de me diriger vers le bureau d’Idris. Avant que je ne quitte l’accueil, Edith m’interpella :  — Tu vas nous le ramener, n’est-ce pas ?  — Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, la rassurai-je.  Pendant quelques secondes, elle arrêta d’être la g***e qu’elle avait toujours été et surtout, elle m’avait tutoyée, un grand pas venait d’être franchi. Néanmoins, l’étrange sentiment qui m’habitait ne me lâchait pas. Comme un terrible poison qui se déversait dans mes veines. Je sus que je ne serais rassurée que quand elle serait morte.  — Bon, de toute façon, tu es assez cinglée pour réussir.  Je souris : Edith venait-elle de me faire un compliment ? Il devait pleuvoir en enfer ! Je n’aurais rien de mieux venant d’elle. Je le savais et surtout, me dis-je, elle ne m’aurait pas ainsi. Foutu dragon ! — Oh, ne t’inquiète pas, je ne suis pas une débutante, je suis sur le coup, la singeai-je. 
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD