Les cicatrices du passé

1139 Words
Elisa Adrien et moi avions franchi une sorte de frontière invisible. Nous étions encore prudents, mais déjà plus proches qu’il y a quelques heures. Il y avait quelque chose dans ses yeux, dans sa manière de parler, qui me donnait confiance. Et étrangement, je sentais qu’il comprenait ce que je ressentais. Nous n’étions pas que deux âmes perdues dans cette ville corrompue : nous étions deux guerriers liés par la même soif de justice et de vérité. Ce matin-là, alors que le soleil filtrait à travers les fines branches autour de la maison isolée, Adrien s’était assis près de moi et avait commencé à me parler. Sa voix était calme, mais chaque mot portait un poids invisible. Il m’avait raconté sa vie, sa famille, son enfance. Quatre membres : son père, sa mère, son frère et lui. Ses parents l’aimaient profondément, mais son frère… son frère était l’ombre qui avait tout détruit. Drogue, mauvaises fréquentations, vols… un chemin de haine et de destruction. « Mes parents sont morts à cause de ses sales choses », me confia-t-il, le regard perdu dans le vide. « Et il a jeté la faute sur moi. Il disait que mes parents m’aimaient trop, qu’ils me chouchoutaient… Et que je n’aurais jamais dû être aimé ainsi. » Il avait respiré profondément, comme pour retenir la douleur qu’il ne pouvait plus contenir. « Ma mère… elle est morte devant moi. Je me cachais sous le lit… je la voyais se vider de son sang… et je ne pouvais rien faire. » Je le regardais, figée, incapable de prononcer un mot. Chaque phrase semblait graver une cicatrice invisible dans mon propre cœur. Je comprenais mieux maintenant cette froideur, cette détermination, cette force qu’il dégageait. Adrien n’était pas seulement un homme brisé… il était un survivant. Et cette douleur, ce passé, c’était ce qui le liait à moi. Je sentais une étrange chaleur monter en moi, un mélange de compassion et d’inquiétude. Il avait besoin de justice, comme moi. Et je savais que, quoi qu’il arrive, nous devions nous battre ensemble. Nous partagions déjà quelque chose de fragile mais puissant : la volonté de chercher la vérité et de rendre justice. Chaque matin, nous commencions par un entraînement derrière la maison, parmi les arbres qui offraient un peu d’ombre et de confidentialité. Adrien me montrait de nouveaux coups, de nouveaux mouvements de combat, et je sentais mes réflexes s’affiner sous son regard attentif. Aujourd’hui, il m’avait poussé à aller plus loin, à tester mes limites. Chaque geste devenait plus fluide, chaque attaque plus précise. Mon corps brûlait, mais mon esprit était alerte, concentré. Adrien m’observait avec sérieux, corrigeant ma posture, ajustant mes mouvements. il m'a montré comment me défendre même si je savais comment me défendre. Soudain, mon téléphone vibra dans ma poche. Un numéro familier. Camille. Ma confidente, qui n’avait pas eu de mes nouvelles depuis plusieurs jours et commençait à s’inquiéter. Je pris l’appel, essoufflée par l’entraînement. — « Elisa ! Ça va ? Tu n’as pas répondu à mes messages… » — « Oui… ça va… » répondis-je, la voix un peu tremblante. – « Et comment va l'enquête ? – « Toujours rien pour l’enquête, mais j’ai rencontré quelqu’un qui pourrait m’aider sur de nouvelles pistes. » — « Fais attention… » dit-elle simplement, et ses mots me firent frissonner. Je posai le téléphone, regardant Adrien, qui me dévisageait silencieusement. Puis je me tournai vers Camille, ou plutôt vers ce souvenir. Je me rappelai le premier jour où je l’avais rencontrée. C’était après la mort de mon père, la veille, lorsque je m’étais échappée par la fenêtre de ma chambre, sans savoir où aller. Je courais sans destination, le cœur en feu, jusqu’à ce que je tombe sur Camille, sortant de son travail dans un petit restaurant. Elle me demanda ce qui n’allait pas, mais je refusai de lui dire la vérité, comme je faisais avec tout le monde depuis ce soir-là. Finalement, j’avais murmuré entre mes sanglots que j’étais orpheline. Camille m’avait doucement prise dans ses bras et m’avait proposé de passer la nuit chez elle. J’avais accepté, et depuis ce jour, nous étions devenues proches. Je lui avais tout raconté : mon père, mon passé, ma fuite, ma douleur. Et elle avait toujours été là, silencieuse mais présente, un pilier dans ce chaos que je vivais. Aujourd’hui encore, même avec Adrien à mes côtés, la voix de Camille me rassurait à distance. Elle était ce lien fragile avec une vie plus normale, un rappel que quelqu’un veillait encore sur moi. Après quelques heures d’entraînement intense, mes muscles brûlaient, mais je sentais ma concentration s’affiner. Chaque coup que je donnais, chaque esquive que j’effectuais, Adrien m’observait attentivement, corrigeant mes gestes avec patience. Parfois, il me laissait tester un mouvement que je pensais maîtriser, et quand je me trompais, il me fixait avec un mélange de sérieux et d’encouragement. — « Plus fluide, Elisa… sens ton corps, pas seulement tes bras. » — « Comme ça ? » demandai-je, essoufflée. Il hocha la tête. « Exactement. Tu apprends vite. » Nous répétions les mêmes mouvements encore et encore, jusqu’à ce que mes bras deviennent lourds, et que ma respiration se fasse plus rapide. Les arbres derrière la maison étaient notre refuge, offrant de l’ombre et un silence relatif. Je me sentais paradoxalement vivante et fatiguée à la fois. Adrien lui-même n’avait pas l’air épuisé ; il était concentré, chaque geste maîtrisé comme si rien ne pouvait le détourner de son objectif. Finalement, nous prîmes une pause. Je m’assis sur une pierre, essuyant la sueur de mon front. Mon cœur battait encore à tout rompre, mais je sentais un étrange soulagement : malgré le passé et la douleur, je faisais quelque chose, j’apprenais à me défendre, à ne plus me sentir impuissante. Adrien s’éloigna quelques instants vers son ordinateur portable posé sur une table improvisée sous les arbres. Je l’observais taper rapidement, les yeux fixés sur l’écran. Après quelques minutes, il se tourna vers moi, le visage sérieux. — « La police était sur les lieux de la scène d’hier soir… » dit-il. Sa voix était calme, mais le poids de ses mots fit battre mon cœur un peu plus vite. Je sentis un frisson parcourir mon échine. « Quoi… tu veux dire qu’ils ont trouvé quelque chose ? » demandai-je, la gorge sèche. Il secoua la tête légèrement. « Pas encore. Mais ils enquêtent. Et… si quelqu’un relie cette affaire à toi, ou à ce que tu cherches, il faudra être prudente. » Je restai silencieuse, laissant mes pensées tourner à toute vitesse. Chaque muscle de mon corps me rappelait l’entraînement, mais chaque mot d’Adrien me rappelait que ce que nous faisions allait bien au-delà des combats. Nous ne préparions pas seulement nos corps : nous nous préparions à affronter une vérité dangereuse.
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