CRYSTAL
Je le relâche une fois le verre vidé. Sa respiration se heurte, ses mains cherchent à me rattraper, déjà engourdies par l'effet.
J'étais au téléphone avec le vrai Travis il y a trente minutes. Hier encore, et voilà qu'il ne me reconnaît pas.... Un Travis d'une dimension parallèle .
Je me lève, l'enjambe, quitte le box sans même me retourner.
Quel c*n.
Franchement.
J'aurais pu lui offrir un don de sang s'il m'avait simplement dit qu'il avait faim. Mais non ... Juste un incontrôlable, incapable de réfléchir plus loin que ses crocs.
Exaspérée, je retourne au bar. Je tire un tabouret et m'y installe.
— Un martini, je vous prie.
Le barman acquiesce et s'exécute.
— ... Dans votre état, un gin fizz serait mieux, conseille une voix grave derrière moi
— De l'eau gazeuse et du gin... merci.
— Ce n'est que mon avis.
— Et je le prends comme tel.
Intriguée, je tourne la tête. Plusieurs verres vides sont alignés devant lui, un à la main, qu'il fait tourner lentement, les glaçons tintent contre le verre. Je le détaille de profil.
Ses cheveux blonds tirent vers l'argenté, un contraste subtil. Sa chemise bleu nuit épouse une musculature nette, ses biceps tendant le tissu. Je dirais... entre 70 et 80 kilos, près d'1m90.
Il sent que je l'observe et tourne la tête. Ses yeux d'ambre, presque jaunes, captent la lumière avec une lueur sombre.
Singulier.
Oui, c'est le mot parfait.
— Va pour le gin fizz, dis-je à l'intensité du barman.
Il incline la tête. Le barman prépare le cocktail avec une précision de maître. La liqueur glisse dans le verre, qui est posé sur une serviette devant moi.
Je le porte à mes lèvres... et mes yeux s'écarquillent. Un gémissement m'échappe.
C'est divin.
Sans m'en rendre compte, mes épaules se détendent. Une chaleur douce m'envahit, comme si je m'enfonçais dans un sauna parfumé.
— Alors ? demande le bel inconnu.
— Je peux être franche ? (Il acquiesce.) C'est le verre le plus apaisant que j'ai bu depuis trois mois.
Son sourire s'élargit.
— Ravi de vous avoir fait revenir sur votre décision.
Je reprends une gorgée, il termine son verre, le pose parmi... une vingtaine d'autres déjà vides.
Je repose mon verre après une nouvelle gorgée, laissant les glaçons s'entrechoquer doucement.
Je pivote légèrement sur mon tabouret pour faire face à l'inconnu, un homme à la posture détendue mais au regard qui trahit une étrange acuité. Il a cette façon de scruter les gens comme s'il pouvait lire les secrets entre deux battements de cœur.
L'alcool... c'est un domaine que j'apprécie. Alors, autant profiter de l'occasion pour bavarder avec quelqu'un qui, visiblement, s'y connaît.
— Alors... hasardé-je avec un sourire, vous êtes un expert en cocktails ? Quelque chose du genre ? Un mixologue, peut-être ?
Il rit doucement, un son grave qui contraste avec le chaos ambiant du bar.
— Non, répond-il simplement. J'aime juste boire.
Il est... singulier. Vu ce qu'il vient d'avaler depuis que je l'observe, même un dieu tituberait à sa place. Je n'aimerais pas être dans son crâne demain matin : sa gueule de bois pourrait faire trembler tout New York.
— D'accord..., dis-je avec un petit geste de tête. Pour vous remercier, je vous trouverai un taxi quand vous aurez suffisamment bu.
Il tourne la tête vers moi et, cette fois, son sourire est franc, presque enfantin.
— J'accepte... mais je ne serai pas dans l'état que vous pensez. Et vous ne monterez pas dans le taxi avec moi.
Quel bel enfoiré. Je lui rends tout de même un sourire.
— Ne vous inquiétez pas. Je veux juste éviter que vous finissiez porté disparu. Dans cette ville, les taxis sont plus sûrs qu'un hôtel.
Ma voix est un peu acide. Il le remarque.
— Vous n'avez pas tort, soupire-t-il.
Le barman glisse un nouveau cocktail devant lui. Il l'approche de ses lèvres avec une lenteur presque calculée. J'imite son geste, faisant tournoyer la glace dans mon verre pour en ranimer la fraîcheur.
— En fait, confie-t-il en fixant le liquide ambré, je n'ai jamais été ivre de ma vie.
Je tourne la tête vers lui. Nos regards se croisent pour la première fois vraiment. Ses yeux... damn, ils sont beaux.
— Vous n'avez jamais atteint votre limite ?
Il sourit, ironique.
— C'est à se demander si j'en ai une.
En tant que commerçante de substances dans ce pays, je suis presque blessée
— Vous avez essayé... autre chose...les stupéfiants ?
Il éclate de rire.
— J'ai testé un fil l'autre jour... puis une poudre, et quelques autres substances. Une heure après, j'étais parfaitement fonctionnel.
Quelque chose cloche. William entendra parler de moi ce soir : soit on a touché à mes produits, soit le producteur a trafiqué la recette.
— Ça fait beaucoup... dis-je, intrigué. La raison qui vous pousse à vouloir vous évader doit être importante.
Son regard se voile un instant.
— Oui... j'ai passé la semaine à enterrer un homme qui, au fil du temps, est devenu plus un inconnu... que mon père.
Les parents... toujours compliqués.
Je sens un pincement au cœur face à la tristesse de cette créature magnifique de dame nature.
— Toutes mes condoléances.
Il hoche doucement la tête. J'avale la dernière gorgée de mon verre. Malgré la musique en fond et le brouhaha de voix, le bar me paraît soudain plus calme, comme suspendu, presque reposante.
— Et vous ? Pourquoi étiez-vous sur les nerfs tout à l'heure ?
Je lui jette un regard, surprise qu'il ait deviné.
— J'ai un sixième sens, rit-il ( je le fixe peu convaincu) . Vos battements de cœur.
Un loup ? Monsieur Singulier serait un loup-garou...
J'ai appris à les reconnaître dans l'Amazonie : les vampires, eux, dégagent toujours cette lueur de malice, tandis que les loups, malgré leur caractère de cochon, ont quelque chose de plus... humain.
— Quelqu'un m'a fait une mauvaise blague. Ça m'a surprise, répondis-je simplement.
Il hausse les épaules et boit la moitié de son verre. Je constate que le mien est vide.
— Alors, qu'est-ce que l'expert me recommande maintenant ?
Cette fois, c'est lui qui me regarde longuement avant de sourire.
— Si je vous aide encore, vous passez la soirée avec moi.
— Je vous ai dit que je ne monte pas dans un taxi avec vous.
— Vous n'en aurez pas besoin. J'ai juste besoin que quelqu'un parle avec moi pour que certains amis me fichent la paix.
Je jette un coup d'œil autour, cherchant Tamara, mais je ne la vois pas. Elle doit être avec Monsieur costume trois pièces. Finalement, rester ici avec lui ne me déplaît pas tant.
— D'accord.
Il fait signe au barman, désigne quelque chose sur la carte et me lance un clin d'œil.
— Je vous fais confiance, soupirai-je.
— Merci. Alors... qu'est-ce qui vous amène à une soirée où on vous fait de mauvaises blagues ?
— Une amie... et mon anniversaire.
Ses sourcils se haussent, léger étonnement. Lui enterre un père, moi je fête ma naissance. Le hasard est parfois ironique.
— Joyeux anniversaire.
— Merci.