Le bruit du départ.

1109 Words
elle la referme. Elena baisse les yeux sur nos mains liées. Sa gorge tressaute. Elle retire doucement ses doigts des miens. Pas brusque. Pire. Délicat. — Nyra... je... souffle-t-elle. Sa voix se brise. Elle se lève d’un coup. Le plaid tombe au sol. — Je ne peux pas. Pas maintenant. Pas comme ça. Elle fuit. La porte de la salle de ciné claque derrière elle. Je reste assise, la main vide, avec le mot _Sortir_ qui résonne dans la pièce comme une gifle. L’écran noir me fixe. Je ne dors pas. Je compte les lattes du plafond jusqu’à 4h du matin. *Le lendemain - 6h12* Du bruit. Des pas. Des valises qui roulent. Je descends en t-shirt, les cheveux en bordel. Le salon est un chaos organisé. George fourre des dossiers dans une sacoche. Sasha parle au téléphone, tendue. Silvia court partout avec des cafés. — Qu’est-ce qui se passe ? ma voix est pâteuse. George lève à peine les yeux de son laptop. — Désolé, Nyra. Le chantier de Doua. Effondrement partiel cette nuit. On doit être sur place avant 10h. Avocats, ingénieurs, presse. La totale. Sasha raccroche. Elle m’attrape l’épaule, expéditive. — Ma belle, c’est la merde. On part maintenant. On sait pas pour combien de temps. Peut-être une semaine. Peut-être plus. Une semaine. Mon cerveau bug. Elena ? — Et Elena ? je lâche. — Dans la voiture, dit George. Elle finit de boucler ses mails. On a appelé un chauffeur. On vous réquisitionne la Range. Comme si on parlait d’un meuble. Je cours dehors, pieds nus sur le gravier froid. Elena est côté passager, vitre baissée. Son visage est fermé, fatigué. Elle me voit et son masque craque une seconde. Je m’accroche à la portière. — Tu pars ? Comme ça ? Sans rien dire ? Après hier soir ? Elle jette un coup d’œil vers George qui charge la dernière valise. Elle baisse la voix. — Nyra, je suis désolée. C’est mon boulot. C’est sa boîte. Si on n’y va pas, des gens perdent leur emploi. Je ne choisis pas. — Et nous ? Et ta réponse ? Tu me laisses avec ma question en travers de la gorge ? Sasha klaxonne. Une fois. Court. Impatient. — Elena ! On doit y aller ! La panique me prend. Je vois déjà la villa vide, le silence. — Attends ! Elena sort de la voiture à moitié. Elle attrape mon visage entre ses mains. Ses pouces effacent les cernes que je ne savais pas avoir. Ses yeux fouillent les miens, désespérés. — Écoute-moi. Je ne t’ai pas dit non hier, souffle-t-elle contre ma bouche. Je t’ai dit _pas maintenant_. C’est différent. George crie : — Elena, 30 secondes ! — Je vais réfléchir, Nyra. Je te le promets. Loin du bruit, loin de Sasha, loin de cette villa où tout va trop vite. Je te dois une vraie réponse. Pas une décision prise entre deux orgasmes et un film cucul. Mon cœur tape. C’est pas un oui. C’est pas un non. C’est un _attends-moi_. — Tu me promets de répondre ? Vraiment ? Ma voix se casse. Elle m’embrasse. Pas un b****r de sexe comme dans la piscine. Un b****r de peur. De promesse. Ses lèvres sont salées. Elle pleure ? Ou c’est moi ? Elle se recule, le front contre le mien. — Je te promets de te répondre bientôt. Dès que je peux respirer. Ne me déteste pas. — Jamais, je mens. Un deuxième coup de klaxon. Plus long. Elle me lâche comme si je brûlais. Elle remonte, claque la portière. La Range démarre dans un crissement de pneus sur le gravier. Je reste là, pieds nus, en t-shirt. Je regarde la poussière retomber. La voiture disparaît au bout de l’allée. Le bruit du moteur meurt. Et puis plus rien. Silvia apparaît sur le perron, mal à l’aise. — Madame... vous voulez votre café ? Je rentre sans répondre. *14h - La villa* Le silence est un monstre. Il a mangé tous les bruits. Plus de rires de Sasha. Plus de George qui gueule au téléphone. Plus d’Elena qui se mord la lèvre. Je erre. La piscine est plate, vide. L’eau n’a pas bougé depuis nos deux minutes. Sur le bord, deux verres de jus à moitié vides. Silvia n’a pas osé les débarrasser. Je monte dans la salle de ciné. L’écran noir est toujours là. Le plaid est par terre, là où Elena l’a laissé tomber. Je le ramasse. Il sent encore son parfum. Je m’enroule dedans sur le canapé. 50 cm. Il y a 50 cm partout maintenant. Mon téléphone vibre. Sasha : _On est arrivées. Le chantier c’est l’enfer. George pète un câble. Elena dit qu’elle t’appellera. Tiens bon ma belle . Elle t’appellera. Pas _je t’aime_. Pas _je pense à toi_. _Elle t’appellera_. Comme on appelle son comptable. Je lance _Notting Hill_ toute seule. Je vais jusqu’à la réplique : « Tu veux bien être ma femme ? » Je mets sur pause. Je fixe Julia Roberts qui sourit. — Et toi, tu emménages quand ? j’avais dit. — Laisse-moi finir mon jus d’abord, elle avait répondu. Elle n’a pas fini son jus. Elle est partie avec. Elle est partie tout court. *19h* La nuit tombe. La villa fait 800 m². Ce soir, elle en fait 8000. Chaque pièce est un souvenir qui me poignarde. La cuisine où elle buvait son café. Le couloir où je l’ai plaquée. La piscine. Ma chambre. Je me sers un verre de vin. Puis deux. Puis je jette la bouteille contre le mur de la cuisine. Elle explose. Rouge sur le carrelage blanc. Comme mon cœur. Silvia surgit, affolée. — Madame ! — Sortez, je hurle. Sortez toutes ! Laissez-moi crever seule ici ! Elle fuit. Je suis seule. Vraiment seule. Je m’écroule au sol, au milieu du verre brisé et du vin. Je pleure. Pas des larmes classes de film. Des sanglots qui arrachent la gorge, qui vident le ventre. Pour 24h de bonheur. Pour une question posée dans le noir. Pour un _pas maintenant_ qui sonne comme un _jamais_. J’attrape mon téléphone. Zéro message d’elle. Juste le dernier : _Je te promets de te répondre bientôt_. Bientôt c’est quand ? Demain ? Dans une semaine ? Quand George aura fini de sauver sa boîte ? Quand elle aura fini de fuir ? Je regarde l’écran noir de la télé éteinte. Il me renvoie mon reflet. Pathétique. Désespérée. Amoureuse d’une fille qui a choisi son boulot, son patron, sa meilleure amie, avant moi. _Je te dois une vraie réponse_. J’attends. Dans ma grande villa vide, je n’ai plus que ça. [A suivre…]
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