Chapitre 2
Quand elle poussa la porte du bureau directorial, Mary huma immédiatement une odeur inhabituelle dans laquelle elle discerna des fragrances de parfum de prix mêlées à des senteurs de tabac blond.
Jean-Marie Le Ster, s’il avait été là, se serait exclamé avec sa rude franchise d’homme de mer : « Ça sent la poule de luxe ! » voire pire.
De la poule de luxe, juchée sur le fauteuil réservé aux visiteurs, on ne voyait en entrant qu’une tache de cheveux d’ébène car elle tournait le dos à la porte.
Mary salua son patron :
— Bonjour monsieur le divisionnaire !
Et, comme la dame se retournait pour voir qui venait d’entrer, elle ajouta courtoisement :
— Bonjour madame.
La dame en question fit pivoter le fauteuil sur lequel elle était assise et répondit brièvement en toisant Mary, sans daigner lui tendre la main :
— Bonjour… Vous êtes le capitaine Lester ?
— En effet, madame…
— Élizabeth Fischer…
C’était jeté comme on jette un os à un chien et Mary sentit immédiatement que madame Élizabeth Fischer et elle n’étaient pas destinées à devenir les meilleures amies du monde, surtout quand madame Fischer précisa :
— Élizabeth, avec un « z », je vous prie de le noter. J’ai horreur qu’on déforme mon prénom.
— C’est bon à savoir, dit Mary le plus sérieusement du monde. Moi, c’est Lester, avec un « s ».
Puis elle ajouta aimablement :
— Mais… pas plus pour vous que pour moi ça n’influe sur la prononciation, je suppose…
Madame Fischer parut un instant déstabilisée :
— Pourquoi voulez-vous…
Mary, très à l’aise, précisa :
— Oh, mais moi je ne veux rien, madame. Je m’enquiers, tout simplement. Je ne voudrais surtout pas commettre d’impairs.
Madame Fischer regarda le commissaire qui, impavide, suivait l’échange avec un zeste d’inquiétude tout de même. Jusqu’où Mary Lester pousserait-elle l’insolence ?
Celle-ci, pour enfoncer le clou, esquissa une petite révérence :
— Enchantée !
Il y avait plus d’ironie que de chaleur dans cet « enchantée », mot passe-partout s’il en est, que dans le « bonjour » dont madame Élizabeth Fischer lui avait fait l’aumône du bout des dents.
De taille légèrement supérieure à la moyenne, madame Élizabeth Fischer pouvait se permettre de regarder Mary Lester de haut. Mais on sentait que, même si elle avait mesuré un mètre cinquante, elle aurait réussi la performance de toiser un géant avec cette même suffisance.
Un visage pâle aux pommettes rehaussées d’une touche de rose, une grande bouche aux lèvres carminées, et des yeux d’un bleu de glace qui contemplaient Mary sans ciller.
« Un regard à monter la garde sur un mirador dans un camp de concentration » aurait dit Fortin.
Pour le reste, Élizabeth Fischer n’était pas équipée pour occuper la fonction car elle portait une veste de cuir grège sur un chandail jaune paille et un pantalon bleu pâle.
Le sac d’un très beau cuir noir, négligemment posé à ses pieds, semblait fait pour contenir des carnets de chèque épais comme le Larousse, et la plus belle collection de cartes de crédit du monde, plus, peut-être, quelques matières moins avouables.
Comme disait Brel, « elle avait l’arrogance des filles qui ont de la poitrine », mais comme elle n’en avait pas plus qu’une adolescente prépubère, elle compensait par la morgue d’une fille à papa bourrée aux as, habituée à obtenir n’importe quoi à n’importe quelle heure et à n’importe quel prix.
Pensait-elle que le capitaine Lester était à vendre ?
Le commissaire Fabien, qui était un homme subtil, avait immédiatement saisi l’antagonisme qui se dégageait de cette rencontre.
— Humm… fit-il, monsieur le conseiller Mervent m’a recommandé d’accorder une attention toute particulière à la demande de madame Fischer…
Tout à coup, il semblait avoir de la confiture plein la bouche.
Ludovic Mervent, petit énarque aux dents longues, après avoir remplacé le commissaire Fabien le temps d’un congé maladie, était devenu, à la suite d’une enquête de Mary Lester4 et d’un opportunisme remarquable, conseiller particulier du ministre de l’Intérieur, puis du président de la République. Il vouait depuis cette promotion, une reconnaissance éternelle et une confiance sans failles au capitaine Lester, si tant est que ces qualificatifs aient, pour un énarque, le même sens que pour le commun. Mary n’était pas dupe de la fragilité de cette reconnaissance éternelle, mais, pour autant, elle n’hésitait pas à user de l’influence de son « grand ami » quand le besoin s’en faisait sentir.
Le nez de Mary Lester se plissa, comme si elle avait perçu une odeur déplaisante.
— Je vois, fit-elle sans se mouiller.
— Madame Fischer, poursuivit Fabien, est inquiète pour sa sœur.
Stoïque, Mary attendit la suite. Ce fut Élizabeth Fischer qui prit la parole en jetant sèchement à son intention :
— Elle a disparu !
Mary répéta :
— Disparu ?
— Oui !
— Depuis combien de temps ?
Madame Élizabeth Fischer haussa les épaules nerveusement :
— Est-ce que je sais ?
Mary regarda le commissaire avec étonnement, puis son regard revint vers madame Fischer :
— Qu’est-ce qui vous fait dire qu’elle a disparu ?
On était parti pour un échange sans fioritures.
— Elle ne répond pas au téléphone.
— Ah… Vous vous téléphonez souvent ?
— Non !
— Et… vos frères, vos sœurs, vos parents ?
— Nos parents sont morts et je n’ai ni frère ni sœur.
Mary s’enquit :
— Autre que… au fait, comment se nomme cette dame ?
— Valérie… Valérie Gougé !
— Elle est mariée ?
— Non, elle est veuve.
— Je suppose que, comme elle ne répondait pas au téléphone, vous êtes allée chez elle ?
— Non.
— Vous vous êtes bornée à téléphoner ?
— Je viens de vous le dire !
— Ah… Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
Élizabeth Fischer fit la moue :
— Six mois ?
— Vous ne paraissez pas en être sûre.
— Je ne la voyais pas tous les jours…
— Vous n’étiez pas en bons termes ?
Élizabeth Fischer fusilla Mary de son regard noir, puis elle revint vers le commissaire Fabien :
— Quel est le sens de cette question ?
Mary répondit posément :
— Pardonnez-moi, mais j’essaye de voir clair dans une situation pour le moins confuse. Il me semble que si je n’avais qu’une sœur…
Madame Fischer ne la laissa pas terminer sa phrase et ajouta avec véhémence à l’intention du commissaire qui suivait l’échange les yeux mi-clos :
— Il faut la retrouver !
Mary, qui n’appréciait pas l’impolitesse de ces gens qui coupent la parole à leur interlocuteur, redoubla de courtoisie :
— C’est ce que j’avais cru comprendre en effet.
Puis elle ajouta, à l’intention du commissaire Fabien :
— Cependant, est-ce bien à nous de nous occuper de ce genre de recherches ? Je crois que madame Fischer se trompe d’adresse… Il y a un service spécialisé dans la recherche des personnes disparues…
Et, avec un demi-sourire, elle ajouta :
— Le commandant Lemarillé, de la gendarmerie nationale, est un enquêteur particulièrement efficace en la matière. Il nous l’a encore démontré il y a peu…5
Le commissaire Fabien intervint avec une onctuosité qui ne lui était pas coutumière :
— Je l’ai fait remarquer à madame Fischer. Cependant, madame Fischer semble particulièrement désireuse que vous vous occupiez personnellement de cette affaire.
Celle-ci prit la parole :
— Le conseiller Mervent m’a assuré qu’en des circonstances similaires, vous vous étiez révélée extrêmement efficace.
Mary soupira. Où allait-on si la police se rendait aux ordres de greluches de cet acabit ?
— Monsieur Mervent, je le crains, me prête des pouvoirs que je n’ai pas. En revanche, les gendarmes…
Dans les yeux bleus d’Élizabeth Fischer passèrent des reflets d’acier noir. Elle tapa du pied en signe d’impatience et jeta sèchement :
— Lâchez-moi avec vos gendarmes ! Ma sœur a disparu et je veux que ce soit vous qui la recherchiez, et qui la retrouviez.
Mary faillit ajouter « Na ! » mais elle se retint et dit calmement :
— Il ne suffit pas que vous le vouliez, madame. Comme vous l’a fait remarquer monsieur le divisionnaire, la procédure policière applique des règles extrêmement précises. Rechercher des personnes disparues est du ressort de la recherche dans l’intérêt des familles. Et encore, quel âge a votre sœur ?
— Trente-deux ans !
— Ceci l’exclut du champ des personnes susceptibles d’être recherchées par les services de police.
— Et pourquoi ? demanda madame Fischer le front plissé.
— Parce qu’une circulaire récente6 abroge ce genre de recherche pour les personnes majeures. Cependant je suis sûre que le commandant Lemarillé serait ravi de vous conseiller sur la marche à suivre. C’est un homme…
Madame Fischer soupira d’un air exaspéré :
— …Extrêmement compétent, je le sais, vous l’avez déjà dit ! Et moi je vous ai dit que je n’en voulais pas, de votre gendarme !
On sentait qu’il s’en fallait de peu pour que le vernis saute et que la dame s’exprimât en des termes plus imagés et moins conformes à ceux qui ont cours dans cette bonne société à laquelle elle se targuait certainement d’appartenir.
À nouveau Mary sentit que le commissaire la regardait avec inquiétude. La péronnelle se comportait en enfant gâtée en un lieu qui n’était pas prévu pour ça.
En référence à son lieutenant favori, elle aurait volontiers dit que cette bonne dame commençait sérieusement à lui courir sur le haricot.
Bonne dame ? C’était vite dit ! Il n’y avait rien de bon dans le regard que madame Élizabeth Fischer posa sur Mary Lester. Après l’avoir toisée de tout son haut elle demanda d’une voix glaciale :
— Dois-je comprendre que vous ne voulez pas rechercher ma sœur ?
Mary restait extrêmement calme. La situation commençait à l’amuser :
— Il ne s’agit pas de ce que je veux ou ne veux pas faire, madame. Je suis fonctionnaire de police et c’est ma hiérarchie qui décide des tâches qu’elle doit me confier. En l’occurrence, c’est monsieur le divisionnaire ici présent - elle dirigea son regard vers Fabien - qu’il s’agit de convaincre.
Et toc ! Elle avait refilé le bébé au commissaire, en douceur, sans qu’on pût rien lui reprocher.
Le regard glacé d’Élizabeth Fischer se posa sur le commissaire :
— Eh bien, commissaire ?
S’attendait-elle à ce que Fabien ordonne sèchement au capitaine Lester de se mettre à sa disposition ?
Elle en fut pour ses frais. Fabien y alla avec la plus grande prudence en s’adressant à Mary :
— Humm… (décidément, il abusait de ces « humm… ») peut-être pourriez-vous entendre madame Fischer pour savoir de quoi il retourne, capitaine ?
Mary hocha la tête affirmativement :
— Avant toute décision dans un sens ou dans l’autre, ça me paraît raisonnable, patron.
Elle revint vers Élizabeth Fischer dont le regard polaire ne la lâchait pas, prit le siège qui restait vacant près du sien et s’y installa avec aisance :
— Vous permettez ?
Elle sortit un enregistreur de poche, énonça la date et le nom de son interlocutrice. Celle-ci faillit s’étrangler :
— Vous allez enregistrer ce que je vais dire ?
Mary s’étonna :
— Y voyez-vous quelque objection ?
Cette fois madame Fischer se tourna vers Fabien.
— Est-il d’usage de procéder ainsi ?
— Rien ne s’y oppose, assura Fabien d’un ton doucereux, à chacun ses méthodes. Les plus anciens de mes enquêteurs en sont encore au petit carnet et au crayon. Le capitaine Lester, plus moderne, préfère enregistrer… Quelle différence cela fait-il ?
Madame Fischer grommela :
— J’ai l’impression d’être accusée.
— Accusée de quoi ? sourit Mary. Si je ne m’abuse, c’est vous qui sollicitez nos services ? Maintenant, si vous n’appréciez pas ma façon d’opérer, il est encore temps de vous retirer. Vous ne nous avez rien dit…
Élizabeth Fischer n’était sûrement pas habituée à ce qu’on lui parle sur ce ton. Elle eut un mouvement pour se lever, se ravisa et ramassa son sac par terre. Ses gestes brusques et saccadés trahissaient son trouble, mais aussi une violente colère qu’elle ne maîtrisait qu’à grand peine.
Avait-elle pensé à partir en claquant la porte ? Si oui, elle changea soudain d’avis et, rejetant son sac à terre, elle fusilla Mary du regard et jeta ou plutôt tira une rafale de mots qui sonna comme une salve d’arme automatique :
— Que voulez-vous savoir ?
Mary, plus économe de ses munitions, n’en tira qu’un, mais il toucha la cible à cœur :
— Tout !
Sonnée, la dame Fischer vacilla et parut un instant déstabilisée. Elle secoua la tête de droite à gauche et de gauche à droite, comme pour tenter de remettre ses idées en place.
— Tout quoi ?
On la sentait sur la défensive. Mary fit mine de ne pas le remarquer et poursuivit sur le même ton :
— Tout ce qui concerne votre sœur. Son nom, son adresse, sa profession si elle en a une, sa situation familiale, le nom de son mari…
— Je vous ai dit qu’elle était veuve…
— En effet, mais je suppose qu’avant de défunter, ce monsieur avait un nom, un métier…
Elle jeta :
— Pierre Gougé…
— Bien ! dit Mary, sur le ton dont on encourage un enfant qui a réussi un exercice difficile. Vous pouvez aussi me parler de ses amis, de ses fréquentations, de ses amants ou amantes, si vous les connaissez, enfin tout ce qui pourrait être utile pour la retrouver.
Elle leva l’index :
— Entendons-nous bien, madame Fischer, tout ce que je pourrai faire, c’est vous donner mon sentiment sur la marche à suivre une fois que vous m’aurez éclairée sur cette disparition.
La visiteuse porta son regard sur le commissaire Fabien, qui, patelin, assistait à l’échange verbal. Elle sembla quémander son appui mais il se contenta d’un léger mouvement de tête agrémenté d’un « voyons ça…». Madame Fischer eut un nouveau geste d’agacement. Elle inspira fort et dit à contrecœur :
— Ma sœur s’appelle Valérie Gougé. Elle a trente-deux ans et, comme je vous l’ai dit, elle est veuve depuis deux ans.
Mary nota :
— Ah… vous n’aviez pas précisé qu’elle était veuve de fraîche date.
Élizabeth Fischer réprima un mouvement nerveux qui trahissait son agacement.