Chapitre 2La faim commençait à lui tenailler l’estomac quand Line gara son tracteur rouge Massey Fergusson, héritage familial, sous le hangar. Elle envisageait d’en acquérir un autre plus performant et climatisé. Comme dans toutes les exploitations, elle travaillait de façon moderne avec des prévisions météo précises ainsi qu’avec une programmation de l’ensemencement via un ensemble de techniques très sophistiquées.
La voiture bleue de gendarmerie pénétra dans la cour, Line s’immobilisa sur le pas de la porte et se retourna au crissement des pneus sur les gravillons fraîchement déposés sur le sol facilement boueux en période de pluie.
— Déjà de retour, interpella Line.
— Salut Line, on vient te donner des nouvelles de ta capture de cette nuit.
— Entrez, répondit-elle en les précédant, installez-vous… un verre de cidre ?
— Volontiers, répliqua le maréchal des logis Lagadec.
— Alors… raconte, demanda la maîtresse de maison en posant trois verres Duralex sur la table ainsi qu’une bouteille d’un jaune trouble de sa fabrication qu’elle versa à ses hôtes et à elle-même.
— À votre santé.
— Santé, répondirent en chœur les gendarmes.
— C’est du fait maison, dit Line en apercevant Duclos grimacer brièvement à la déglutition du breuvage local dans sa gorge.
— Je vois, répondit le jeune homme natif de Nantes où l’on exploite plus le muscadet que le cidre.
— Raconte Yves qu’est-ce qu’elle a fait cette petite, mais avant, je dois te dire que je regrette de vous avoir appelés. On a tous droit à une seconde chance et comme je te l’ai exprimé quand tu es venu, je ne porterai pas plainte contre elle pour effraction, voilà c’est dit.
— Je vais te décevoir mais tu as eu raison de nous appeler cette nuit.
— Pourquoi, ce n’est quand même pas une dangereuse criminelle ?
— Pas tout à fait, mais elle a tué son père.
— Non, ce petit bout de femme, réussit à articuler Line.
— Faut pas se fier aux gens, parfois on a des surprises, commenta le jeune gendarme alors que le cidre commençait à faire rougir ses oreilles.
— J’en suis baba, comment ça s’est passé, questionna Line.
Le maréchal des logis but une gorgée du breuvage ambre avant de commencer son récit.
— D’après ce que l’on sait, elle est arrivée avec son père il y a un peu plus de deux ans dans une ferme à côté de Langonnet.
— Il venait d’où ?
— De la banlieue parisienne.
— Eh ben, ça a du les changer !
— Lui était du coin, répondit Duclos.
— Et la petite, elle s’y est faite ?
— D’après l’enquête de voisinage, oui, enchaîna le jeune gendarme.
— Comment elle l’a tué, interrogea Line, et sa mère ?
— Pas de mère. Elle lui a planté un couteau de cuisine dans le ventre.
— Non !
— Et pas moins de six fois, continua Lagadec, elle lui en voulait à mort.
Line remplit de nouveau les verres et regarda par la fenêtre. Elle revoyait tous ces accros du crack qui étaient prêts à tuer père et mère pour se payer une dose.
— Elle se droguait ?
— Non, une jeune fille « normale » qui s’était habituée à notre région. Elle a des copines et un petit ami à l’occasion, on ne comprend pas comment elle a pu faire cela, répliqua Lagadec en buvant une nouvelle gorgée de cidre.
— Elle a dit pourquoi elle a accompli ça ?
— Lorsqu’on lui demande elle répond qu’elle ne lui a donné qu’un seul coup de couteau sur le côté qui l’aurait juste entaillé. Le médecin légiste confirme cette blessure, affirma Duclos de plus en plus rouge.
— Pourquoi elle mentirait, demanda Line.
— Le fait est que l’on n’ait retrouvé que ses empreintes sur l’arme du crime, commenta Lagadec fataliste et qu’elle se soit enfuie. D’ailleurs elle est restée dans la nature pendant deux jours, d’où l’incursion dans ta grange, la faim probablement.
— Un lourd silence s’installa.
— Honnêtement Yves tu penses qu’elle a pu tuer un homme ?
— Les faits sont contre elle.
— Ça m’étonne, et pourquoi elle lui a mis un coup de couteau ?
— D’après sa déposition, il la battait régulièrement et ça a été la fois de trop.
— Je ne crois pas qu’une gamine de dix-sept, dix-huit ans, puisse, même sous le coup de la colère tuer quelqu’un parce qu’il la tape. Qu’elle se défende, normal, mais de là à le supprimer il y a un monde, non ?
— La S.R. considère que l’histoire est close, dit Duclos.
— Qui ?
— La section de recherche de Rennes qui enquête sur l’affaire. Ils ont embarqué la petite, comme elle est juste majeure elle sera internée à la prison pour femmes de Rennes.
— Une vie de f****e, commenta Line en se levant.
Les deux gendarmes firent de même. La propriétaire des lieux les raccompagna jusqu’à la sortie.
— Tenez-moi au courant de la suite, demanda Line avant de saluer les représentants de la loi.
— Pas de souci, répondit le maréchal des logis Lagadec en ouvrant la porte de la voiture bleue et blanche.
Un léger nuage de poussière suivit le départ des gendarmes tandis que Line rentrait dans sa maison accompagnée de sa chienne.
— Tu vois Betsy, il y a des gamins qui n’ont pas de bol !
Après avoir débarrassé les verres et expédié son déjeuner, Line fit couler un café de sa machine Nespresso. Elle contempla le liquide noir et chaud s’écouler lentement. À peine l’ultime goutte tombée, la petite tasse de grès blanc se retrouva sur la table. Assise sur le banc en attendant qu’elle refroidisse, Line regarda la photo de son mari et de son fils, les seuls hommes qui aient compté dans sa vie. Régulièrement elle se rendait sur les lieux du drame pour comprendre comment sur une route aussi banale Loïc avait pu perdre le contrôle de sa voiture. À l’époque les gendarmes n’avaient pas trouvé d’explication à cet accident de la circulation. Ils ne comprenaient pas comment ce véhicule récemment acheté ait pu prendre feu avec ses occupants à l’intérieur…
Devant le breuvage fumant elle se posait la question de la culpabilité de la jeune fille. Spontanément elle considéra qu’il y avait un doute raisonnable et se promit d’éclaircir ce point le moment venu.
Après avoir déposé sa tasse dans l’évier elle entama la vaisselle de ses couverts. Elle avait horreur de laisser une assiette sale dans la cuisine. Les mains essuyées, elle sortit de la bâtisse pour reprendre son tracteur. Cet après-midi, elle devait continuer à retourner la parcelle dans laquelle elle envisageait de planter du blé.
La nuit tombant, après avoir rangé son Massey Fergusson, elle partit chercher ses vaches. Au loin Line entendit les cloches sonner les six coups du soir pendant qu’elle faisait rentrer les bêtes pour la dernière traite.
L’histoire de cette gamine dont elle ne connaissait même pas le nom l’obsédait. C’est à elle qu’elle devait tendre la main, comme Loïc l’avait fait pour elle. Il y avait longtemps qu’elle souhaitait rendre ce qui lui avait été donné. Serait-ce le destin qui aurait placé cette jeune fille sur son chemin ? En rentrant, elle appellera Yves Lagadec. Sans témoin il lui parlera un peu plus, ils se connaissaient depuis si longtemps.
— Hein Betsy, dit Line en enclenchant les gobelets trayeurs sur les pis des vaches gorgés de lait. J’appellerai Yves, d’autant plus que cela ne doit pas être facile pour lui tous les jours depuis que sa femme est partie avec un autre, qu’est-ce que tu en penses ?
La chienne regarda tendrement sa maîtresse parler toute seule. Souvent une caresse suivait le monologue, comme d’habitude la main de Line glissa sur les longs poils soyeux qui ornaient le cou de l’animal assis à ses pieds.
Cinq ans auparavant, le maréchal des logis Lagadec avait débarqué à la brigade de Gourin après plus de quinze ans dans la « mobile » comme disent les spécialistes. Il avait fait le tour de France et d’Outre mer. Cependant, sa dernière affectation au Groupement III/3 de Nantes lui laissait un goût des plus amers.
À son arrivée dans la cité des Ducs de Bretagne, il avait pris contact avec un collègue, ancien CRS, affecté à sa demande, au commissariat de Nantes. Implanté déjà depuis un moment dans cette ville, il fit découvrir à Yves et sa femme toutes les possibilités de sortie dans la métropole de l’ouest. Le policier célibataire avait un certain succès auprès des personnes du beau sexe. Quand ils allaient ensemble se baigner sur les plages de Pornic, petite station balnéaire située à une cinquantaine de kilomètres de Nantes, il n’était pas rare qu’une compagne blonde prenne la place de la brune précédente, laquelle avait succédé à une Antillaise…
Toutes avaient la trentaine et Yves n’imagina pas un seul instant que Sophie, avec ses quarante-cinq ans, certes encore très sexy, puisse intéresser un coureur de jupons du calibre de son « ami ». Cette erreur d’appréciation lui fut fatale et trouva sa concrétisation après son dernier séjour de trois mois à la Réunion, où sur la table de la salle à manger l’attendait une lettre de départ.
D’un naturel plutôt sobre, il ne buvait jamais d’alcool pendant le service. Le choc de la séparation fit qu’il ne dessoûla pas pendant plusieurs jours. La procédure de divorce dura quelques mois. Par la suite, avec l’appui de sa hiérarchie, Yves obtint sa mutation pour sa région d’origine. Depuis, il vivait seul dans le casernement. N’ayant pas pu avoir d’enfant, il voyait régulièrement ses neveux qui avaient repris la ferme familiale, à deux pas de chez Line. Par ses camarades de la mobile, il apprit que son ex-femme s’était fait « larguer » par le policier et qu’aujourd’hui elle travaillait dans un magasin de vêtements du centre-ville de Nantes. Cela ne lui était pas arrivé depuis des années !
Betsy suivit sa patronne quand elle quitta le hangar où les vaches allaient passer la nuit.
— Et si on invitait Yves à dîner ?
La chienne s’arrêta, s’assit sur ses pattes arrière pour attendre sa maîtresse devant la porte d’entrée de la maison.
— Tu approuves ? Bon, je vais lui envoyer un texto. Line pianota l’invitation sur son Smartphone et le rangea dans sa poche.
À peine, avait-elle franchi le pas de la porte que le bip de la réponse résonna.
— Il n’a pas tardé, dit Line en lisant la réponse d’Yves.
« À quelle heure ? »
« 20 heures ? »
« OK ».
— Il faut faire vite maintenant…
Elle monta rapidement à l’étage et se sépara de sa combinaison de travail. Après une douche rapide, elle passa dans sa chambre.
— Il faut faire un effort, si je veux avoir des infos, murmura Line en choisissant une robe aux couleurs printanières. Puis, elle retourna dans la salle de bains pour effectuer un léger maquillage suivi d’un coup de brosse dans sa chevelure auburn qu’elle laissa retomber en cascade sur ses épaules. Elle secoua la tête afin que ses cheveux se mettent bien en place.
La table était à peine dressée que la voiture d’Yves se gara dans la cour. Line enleva rapidement le tablier qui protégeait sa robe pour aller accueillir son invité. Le gendarme avait troqué son uniforme contre un jean moulant et une chemise blanche ouverte sur une toison de moins en moins noire. À cinquante-quatre ans et un léger embonpoint, il avait toujours gardé le petit sourire d’adolescent que Line avait aimé en son temps. Malgré ses cheveux courts, on distinguait une calvitie naissante. Des années de « contact humain » avec les manifestants de tous poils avaient buriné ce visage et laissé quelques traces : notamment une cicatrice sur la joue droite et un nez cassé, résultat de la réception d’un pavé « amoureusement » envoyé par un contestataire écologiste.
— C’est gentil de m’inviter, lâcha Yves en embrassant Line.
— Je me disais que dans ton casernement les soirées devaient être un peu tristes.
— Eh oui car Gourin by night, ce n’est pas top.
— Allez rentre, j’ai préparé quelques charcuteries maison.
— J’adore, sourit Yves.
Ils s’installèrent de chaque côté de la longue table et commencèrent à dîner. Rapidement, la conversation glissa sur le sujet qui intriguait Line.
— Tu sais, je ne suis pas en mesure de t’apprendre grand-chose.
— Je me doute, mais tu peux m’informer sur le passé de cette gamine, non ?
— Oui, elle s’appelle Anaïs Denouël et est âgée de dix-huit ans depuis trois semaines, donc pleinement responsable.
— Ça veut dire quoi, demanda Line en remplissant de cidre le verre de son convive.
— Ça veut dire que si elle est reconnue coupable elle peut prendre cher pour un parricide.
— Du genre ?
— Plus ou moins quinze ans de prison.
— Mazette, et, elle répond quoi pour sa défense ?
— Elle affirme toujours la même chose qu’elle n’est pas coupable.
— Et toi, tu crois quoi ?
— À la lecture des faits, je dirais que tout l’accuse. En regardant de plus près, j’ai du mal à accepter qu’une gamine d’un mètre soixante et cinquante kilos puisse planter un homme de trente centimètres de plus qu’elle et faisant le double de son poids, mais…
— Et, qu’elle est l’histoire du père ? interrogea Line.
— Pour ce qui est de son passé ici en Bretagne, il est né dans la maison où il est mort, après une jeunesse basique, sans éclat particulier.
— Il avait quel âge, l’interrompit Line.
— Quarante-six.
— Le même que Loïc.
— Oui, ils se sont peut-être rencontrés ?
— Probablement, d’ailleurs je regarderais dans les affaires de Loïc que je n’ai pas encore examinées.
— C’était trop dur, demanda Yves pour changer de sujet.
— Oui, d’ailleurs le deuil a été long à assumer, tu le sais bien.
— Oui, je me rappelle les phases dépressives que tu as vécues, et maintenant ?
— Ça va, je vais bien. Je suis contente que tu sois là, le plus triste ce sont les soirées, seule, face à mon passé.
— Je connais.
— Je sais, mais ce qui est le plus incompréhensible pour moi, c’est comment Loïc a pu louper ce virage, sur cette route qu’il fréquentait régulièrement.
— On n’a pas compris non plus. Il n’y avait rien sur la voiture et l’incendie a détruit, toute trace commenta Yves fataliste.
— C’est le destin, répondit Line, le regard embué. Allez, on va se prendre un petit alcool pour finir, es-tu d’accord ?
— Pourquoi pas.
— Va dans le canapé près de la cheminée, c’est plus confortable.
Yves s’enfonça mollement dans le cuir élimé tandis que Line débarrassait les couverts. Quelques minutes plus tard, elle posa sur la table basse une bouteille sans marque et s’assit à côté de l’homme.
— C’est une production locale, interrogea Yves.
— Oui, s’amusa Line en lui faisant un clin d’œil.
— C’est interdit.
— Tu vas me dénoncer ?
Le gendarme sourit en regardant Line. Il passa son bras gauche autour des épaules de la propriétaire des lieux qui se blottit aussitôt au creux de son épaule. Depuis la mort de son mari, elle avait refusé toutes les approches masculines, ce soir elle avait besoin de tendresse. La fatigue, la solitude, l’alcool… Yves caressa la joue de Line, elle leva son visage et leurs lèvres se touchèrent tendrement, un premier b****r tout en douceur, puis l’envie de plus…
Chacun de leur côté n’avait pas eu de relations intimes depuis des années et quand Yves déboutonna la robe de Line, celle-ci ferma les yeux. Il caressa le sein dont le téton était déjà tendu comme une invite à l’amour.
— Viens lui dit-elle, en le prenant par la main.
Ils montèrent dans la chambre de Line. Après avoir fait glisser la fermeture éclair de la robe, il découvrit des sous-vêtements en dentelle noire, emprisonnant des seins fermes qu’il libéra de leur prison de tissu. Yves commença à les embrasser puis glissa sa langue sur le ventre plat. Arrivé à hauteur du string, il descendit le mince voile et découvrit une toison entre le blond et le roux. Il enfouit son visage dans cet antre du plaisir…
Le soleil envahissait la chambre quand Line poussa les volets de bois, Yves ouvrit un œil et aperçut en contre-jour le corps de la femme avec qui il venait de passer une nuit comme il n’en avait pas vécu depuis longtemps. Elle s’approcha encore nue de l’homme qui lui avait donné beaucoup de plaisir et l’embrassa.
— Il faut se lever, la traite n’attend pas…
— Je sais et merci pour ces moments de bonheur.
— Tu reviens ce soir, interrogea Line en enfilant sa robe de chambre.
— Avec plaisir, j’ai trouvé l’accueil si charmant, ironisa Yves.
— Et, ce n’est que le début !
Ils prirent leur petit-déjeuner face à face sous le regard de Betsy. Après une douche en commun, Yves reprit sa voiture tandis que Line rejoignit ses vaches en sifflant. Elle lui fit signe de la main quand il quitta la ferme.