Adena
Ce matin, il me tire du lit aux aurores pour m'emmener directement aux écuries où Mike est déjà affairé à seller son énième cheval de la journée.
- On a de la compagnie ce matin ? Remarque-t-il souriant tout en m’adressant un clin d’œil.
- Salut Mike, lui souris-je en retour.
Je ne le connais pas très bien, nous discutons de temps en temps lorsque je le croise aux écuries, c’est un homme grand, mince, discret. Il passe son temps à cheval, aux écuries, s’occupe des chevaux et parfois, il passe du temps avec Scott, son petit ami.
Devon nous sort des tonnes d’affaires de la sellerie puis nous brossons ensemble les chevaux. Je caresse doucement Néron, le cheval qui m’a déjà promené. Il est noir de jais, sa robe est immaculée, profonde et sombre, mais il est tout doux et gentil. Lorsque nous sommes prêts, Devon me fait la courte échelle pour m’envoyer par-dessus ma monture.
Je m’installe confortablement dans la selle puis je prends les rênes comme il me l’a montré avant de nous diriger ensemble vers la carrière.
- Alors c’est simple il y a trois allures, pas, trot, galop. Le pas, c’est facile, tu sais faire. Pour le trot, c’est une allure sautée à deux temps. Quand ton cheval est au trot, tu dois suivre sa cadence en t’asseyant lorsque son membre du côté piste extérieure est vers toi. Lorsqu’il est en avant, tu es debout, comme ça.
Il me fait une démonstration pour que je comprenne le truc tout en poursuivant ses explications.
- Ensuite le galop, mouvement de balancier à trois temps. Tu accordes tes hanches pour suivre son mouvement… Tu devrais très bien savoir comment faire ça, explique-t-il en ajoutant un petit sourire à sa dernière phrase.
Je me lance alors, commençant à effectuer les exercices qu’il m’impose et nom de Dieu… Être sous ses ordres à cheval est presque pire qu’en mission. Je mange des « lève les yeux », « serre les jambes », « baisse les mains », « serre tes coudes » et « redresse-toi » à tout va. Après une heure, j’en ai plus que ras-le-bol. Je suis saturée de ses ordres et épuisée par l’effort physique que ça réclame.
Je finis par littéralement sauter du cheval quand il fait éclater mes limites.
- J’en ai marre ! Ça me saoule !
Je le plante au milieu de la carrière et reconduis le très patient Néron à l’écurie, où je le desselle en faisant l’inverse de ce qu’a fait Devon tout à l’heure en le préparant. Je l’emmène ensuite vers la douche où je propulse les jets sur lui pour le rafraîchir un peu, tout en me rappelant le souvenir cuisant de la punition que j’ai subie ici même, quelques mois plus tôt.
Je file en direction de la maison sans un regard pour mon diable de mari, puis rejoint l’étage pour prendre une douche dans laquelle je m’éternise. Ensuite, je m’oblige vraiment à rejoindre la réunion avant le départ pour Shanghai qui se tient dans le bureau de Devon deux heures plus tard avec Preston, Frank et Jimmy.
- Tout est prêt pour le départ ? Demande-t-il à Preston.
- Comme d’habitude, Evers et Austin sont déjà à l’aéroport.
- Parfait, on décolle dans quelques heures, préparez le Hummer.
- Scott restera à l’avion, donc s’il y a un problème, on ne pourra pas intervenir avant d’être sur le tarmac. Pas d’hôpital en Chine, sinon on est mort.
- Pourquoi Scott ne s’installe pas avec vous à la villa ? L’interroge alors Jimmy.
- Parce que Mike est en stress en ce moment.
- Il va vraiment falloir arrêter de se préoccuper des états d’âmes de tout un chacun parce qu’on va plus s’en sortir, grincé-je avec mauvaise humeur.
Preston pouffe de rire, ce qui ne lui ressemble absolument pas.
- C’est à cause de toi que ça a commencé ma chérie, me dit-il alors avec un air paternel.
- Oh ça va ! Pas besoin d’en rajouter.
- Donc, Tim, Scott, Bill, Preston, Adena, Frank et moi. Sur place, Scott en moins. Nous serons six à agir. Ça ira pour ce type vous croyez ?
- Ce type, je le prends tout seul s’il faut, assure Bill confiant.
- Parfait, préparez-vous à partir dans ce cas.
J’organise soigneusement mon matériel l’après-midi. Je nettoie les armes que j’emporte, je vérifie mes chargeurs, je m’habille de la tête aux pieds puis je prépare une valise dans laquelle je mets des vêtements de rechange pour les jours à venir. Puis lorsque je suis prête, je descends et charge le Hummer de mes affaires avant de m’installer à l’avant côté passager.
Je sais que Preston va conduire donc je n’essaye même pas d’engager un débat avec lui sur le sujet. Preston est le second de Devon, et j’ai réussi à le charmer avec le temps. Je sais qu’il m’adore, et c’est réciproque, mais je sais aussi qu’il est vraiment dangereux… Tout dans ses airs l’indique. On ne peut pas dire qu’on n’est pas averti avec lui. Il est grand, carré, musclé, les cheveux gris coupés en brosse, les yeux clairs et le visage bardé de cicatrices anciennes.
Il s’installe à côté de moi en m'adressant un petit clin d’œil, tandis que Scott monte derrière avec Devon, qui arrive en dernier après avoir salué le petit garçon qui reste sous la bonne garde de Maria et de Mike.
Je suis contente de partir en mission. Étonnée, certes, je ne pensais pas que Devon m’autoriserait à l’accompagner sachant que je n’ai pas récupéré toutes mes habiletés et mobilités avec mon épaule encore capricieuse, mais je suis contente qu’il l’ait fait. J’effectue le trajet plus silencieusement qu’à l’accoutumée, mon projet n’est pas du tout de le contrarier pour l’instant, pas quand il y a danger imminent.
Je monte donc à bord de l’avion en sentant l’excitation qui découle d’une opération commencer son travail sur la dilatation de mes sens. Mon instinct meurtrier s’étire doucement dans son antre et se réveille en grognant d’un profond sommeil.
Je dois pourtant garder tout mon calme, puisque la mission doit durer presque une semaine. Le vol est interminable comme toujours. La contrainte de notre mode de vie est les voyages. Quand on prend le monde, il faut savoir en mesurer la distance et les rouages de l’espace-temps. L’avion dérègle tous les systèmes, le jour, la nuit, la météo, les saisons, l’heure, or je déteste perdre ces notions capitales.
Lorsque nous atterrissons là-bas, je prends de plein fouet les quinze heures de vol et les douze heures de décalage horaire. Il fait nuit noire sur place, il est une heure du matin.
Des SUV noirs nous embarquent pour nous conduire vers la banlieue de Shanghai en direction de la planque que nous a trouvé Preston.
Notre installation n’est pas bien longue, nous nous préparons à vivre en autarcie les prochains jours pour préparer le terrain.
Lorsque nous sommes en mission avec Devon, il n’y a plus de place pour l’amour. Nous ne sommes que deux soldats en opération. Nous répondons seulement aux besoins les plus élémentaires. Manger, dormir, surveiller et se conditionner.
Je bouillonne d’excitation les deux premiers jours, nous passons le temps en jouant aux cartes, Frank met toujours des raclées à tout le monde au poker, nous faisons des projections de films, créons de grands débats interminables. J’adore cette ambiance d’attente effervescente. Je suis surchargée d’adrénaline. J’ai l’impression de m’évader un peu pour laisser momentanément derrière nous les dilemmes qui m’écartèlent l’esprit dans tous les sens.
Quand Preston revient avec une énorme moto Kawasaki Ninja 650 dernier modèle, je supplie Devon de me laisser faire un tour avec, mais il refuse catégoriquement de s’en servir avant la mission. Il me contient en m’annonçant que j’aurai la charge d’attendre à l’extérieur, et de prendre la cible en filature si elle parvient à s’extraire du bâtiment avant que les cinq hommes ne lui tombent dessus comme ils s’y attendent.
James me donne des nouvelles de la progression de mes affaires en France. Les discussions autour de l’achat du domaine ont commencé et ma négociatrice semble s’être montrée tout à fait à la hauteur.
Cette nouvelle me tient en allégresse les jours suivants, et je ne peux pas m’empêcher d’exploser de confiance et d’assurance alors que nous lançons enfin l’opération. J’ai l’oreillette branchée dans le casque de moto, les hommes partent lorsque la nuit tombe à bord du SUV tandis que je prends un itinéraire annexe en m’engouffrant dans la circulation toujours dense et lumineuse du centre-ville.
Je me poste à un endroit d’où j’ai une bonne vue sur l’arrière du bâtiment dans lequel les hommes doivent pénétrer.
L’organisation de Devon se met en place suivant les plans du bâtiment que nous a fourni Jimmy, puis il évalue comme d’habitude la véracité des informations qu’il a obtenues, avant d’entrer en action.
J’attends perchée sur mon destrier que les évènements se déroulent. Je n’ai rien d’autre à faire de toute manière. J’aurais aimé m’infiltrer dans ce bâtiment pour en découdre avec les hommes présents à l’intérieur.
J’écoute patiemment leur intrusion, les ordres claquent alors qu’ils prennent leurs positions et se déploient tous les cinq à l’intérieur. Je perçois les coups de feu qui brisent le silence de la nuit un peu trop rapidement à mon goût, et je suis instinctivement dans le plus grand des aguets.
Je brûle de me faufiler par l’arrière de cet immeuble délabré pour les prendre à revers.
Devon continue de distribuer les ordres destinés à ses hommes dans l’oreillette. Tout semble se passer comme il se doit lorsque je distingue trois silhouettes qui franchissent la porte arrière que je surveillais, avant de foncer dans une autre ruelle sans éclairage vers un véhicule planqué dans le noir.
J’active ma commande de discussion alors que les phares s’allument et que la voiture démarre en trombe.
- Devon il se tire, je le prends en chasse, annoncé-je en démarrant à mon tour phare éteint.
Je m’engage alors doucement et suis la direction empruntée par le SUV.
- Tu restes à distance et tu nous indiques l’itinéraire, répond mon mari dans l’oreillette.
J’allume mon phare lorsque j’entre dans la circulation fourmillante. Le SUV noir tente de doubler n’importe comment pour se dégager des bouchons le plus vite possible, cependant, je n’ai aucun mal à le suivre de loin.
- Quelle direction Adena ?! S’exclame Devon me tirant de ma chasse.
- Il s’engage sur l’autoroute on est à Jinshan je crois, on remonte direction Minhang.
- Bien ! Garde-le en vue mais reste à distance.
Je coupe le micro sans lui répondre puis j’enfonce d’un coup sur l’accélérateur, cet enfoiré essaye de s’enfuir vers l’aéroport et si je ne l’arrête pas, il aura décollé à bord d’un jet avant même que Devon et les autres n’aient le temps d’arriver.
Il me donne toujours des ordres à l’oreillette, mais je ne réponds plus. Je sais ce que j’ai à faire et quand je m’engage à toute vitesse vers les lignes privées où se multiplient les hangars, je vois le SUV s’arrêter près de l’un d’eux puis rapidement éteindre ses phares.
Les trois hommes en sortent précipitamment. Un jet manœuvre et sort du bâtiment tournant le nez dos aux hommes, donc je ne perds pas une seconde. Tout en conduisant, je dégaine mon arme puis j’envoie des rafales de balles en direction des trois hommes.
J’ai du mal à conduire et viser en même temps alors je couche la moto au sol volontairement après avoir ralenti suffisamment pour ne pas être entraînée dans son élan, et la laisse glisser dans un bruit de taule qui me hérisse les oreilles tout en envoyant des étincelles dans tous les sens.
Les trois hommes sont déjà au sol lorsque je me redresse, puis je m’avance vers eux en enlevant mon casque. Lorsque je suis suffisamment proche, je détaille leurs visages terrifiés avant de leur tirer une balle dans la tête chacun. Mission accomplie.
Je jubile d’une excitation folle et meurtrière. L’odeur de leurs cadavres emprisonne mes sens dans l’étau de la frénésie sauvage qui m’habite quand je commets des meurtres.
J’observe ensuite les alentours puis tire en direction des caméras que je remarque. Je n’existe plus aux yeux de personne, mais il est inutile de prendre trop de risques non plus.
L’avion dos à moi à présent se stabilise, et je m’empêche de récupérer la moto. Je planque les corps avec difficulté à l’intérieur du hangar ouvert, traîner les poids morts épuise mes ressources, puis je me dirige ensuite en courant directement vers le jet de Devon en stand-by quelques centaines de mètres plus loin, où je rejoins Scott qui est toujours à bord.
- Qu’est-ce que tu fous là ?! S’écrie-t-il en me regardant éberlué, Devon est en train de péter les plombs… Il te cherche partout !
- Dis-lui que la mission est accomplie et que je suis avec toi, réponds-je en lui souriant le cœur galopant dans une course effrénée de jubilation alors que j’ai du mal à reprendre mon souffle.
Scott branche son oreillette pour prévenir mon mari, je l’entends vociférer dans le petit appareil, mais je suis trop excitée pour en tenir compte.
- Où est la moto ? Me demande alors Scott.
Je lui fais signe de couper court.
- J’ai eu un petit accident grimacé-je.
- Tu es blessée, tu n’as rien ?!
- Non, c’était volontaire.
- Espèce de psychopathe, soupire Scott en coupant son oreillette, ils vont remballer à la maison et arrivent… Il veut que tu restes là. Il est complètement hystérique.
- Il n’est jamais content de toute façon, réponds-je en m’installant à mon tour.
Nous attendons plusieurs heures qu’ils reviennent, Devon se dirige directement dans la cabine de pilotage, puis l’avion démarre rapidement avant de se lancer sur la piste.
Evers et Austin, ses pilotes sont très habiles en matière d’autorisations, et passent en priorité dans la liste des décollages.
Mon mari ressort ensuite de la cabine et va s’enfermer dans la chambre sans m’adresser un regard. Il est bien plus fâché que ce que je pensais. La mission est accomplie et il n’y a eu aucun problème. Je ne vois vraiment pas pourquoi il s’emballe comme ça…
- Il faut respecter les ordres Adena, me dit Preston d’un ton ferme après le décollage.
- Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
- Rien, tu aurais seulement dû attendre, si ça s’était mal passé…
- Mais ça s’est très bien passé ! Tempêté-je alors sans comprendre d’où vient le problème.
- Laisse tomber… Soupire-t-il, tu es dans la merde… C’est tout.
Cette fois, c’est au tour de Devon de passer le voyage entier contenu dans sa suite. J’essaye de désamorcer la situation avec les hommes, mais je vois bien que mon comportement ne leur a pas posé de problème à eux. Frank sait que je suis impulsive, Bill que je suis imprévisible, Preston que je suis dangereuse, Tim et Scott ne font aucun autre commentaire.
Je sens l’anxiété prendre la place de mon excitation à mesure que les heures défilent, nous rapprochant dangereusement de Rocky Plain.
Je commence vraiment à appréhender le moment où je vais me retrouver seule avec Devon. Il ne semble pas pressé de me châtier, sinon il s’en serait donné la peine directement ici, et devant tout le monde ce qui accélère davantage l’escalade de ma peur parce que plus il réfléchit, pire sera la punition…
Et tout à coup ça me revient, la menace qu’il a murmurée à mon oreille la première fois qu’il m’a proposé de l’accompagner, et que je l’avais trahi sans ménagement en retrouvant mon cousin, en le faisant captif à mon tour. Il m’avait dit « une seule erreur de ta part et tu passeras tellement de temps à la cave que tu en oublieras jusqu’à ton propre nom » ...
Putain de merde… Est-ce qu’il considère que j’ai commis une grave erreur en l’ignorant ? Je sens la crise de panique croître et l’angoisse me consumer. Je voudrais opérer un demi-tour et ne jamais arriver…