L’invisible s’animait. — Tu nous a appelées, disaient ces rumeurs de
tam-tams. Tu nous a appelées…
— Nous t’avons entendu. — Que nous veux-tu ? — Nous t’écoutons. Parle.
Par deux fois, les espaces répétèrent les mêmes
notes troubles ou distinctes.
Lorsque l’horizon eut résorbé la dernière,
Batouala leur répondit.
D’abord des paroles sans force. Elles
semblaient dire la torpeur monotone et quotidienne,
la solitude que rien n’attriste, que rien n’égaie, la
résignation devant le destin, l’impassibilité.
Les maillets couraient alternativement sur l’un
ou l’autre des trois « li’nghas ». Une mélopée
naissait d’eux, accablante comme un jour de
tornade, avant que ne souffle le « donvorro ».
Le chant s’épanouit. Sur une brusque
interruption, son amplitude augmenta encore. Et
toujours, toujours, il montait.
Batouala, heureux, ruisselait de sueur, mais
dansait presque.
Ses hommes, leurs femmes, leurs enfants, leurs
amis, les amis de leurs amis, les chefs dont il avait
bu le sang et qui avaient bu le sien, il voulait qu’ils
fussent tous présents à la Bamba, dans neuf jours,
pour assister à la grande « yangba » qu’on allait y
donner à l’occasion de la fête des « Ga’nzas ».La saccade des sonorités prévues depuis des
saisons de pluies et des saisons de pluies leur
promettait merveilles. Il y aurait mangeaille,
beuveries, palabres, réjouissances. Il y aurait
« yangba », enfin. Non pas une yangba. Mais toutes
les yangbas. Non seulement le pas de l’éléphant, la
danse des sagaies et celle des guerriers, – mais
encore, mais aussi, mais surtout la danse de
l’amour, que dansent si bien les sabangas.
Il y aurait mangeaille et yangba, yangba et
beuverie. Aha ! le manioc, les patates, les dazos,
les courges, l’igname, le maïs ! Aha ! la bière de
mil, les vékés, le piment et le miel, le poisson et les
œufs de caïman ! On mangerait de tout cela, et de
bien d’autres choses encore ! On boirait de tout
cela, et de bien d’autres choses encore ! On boirait
et l’on mangerait, au son des olifants et des
balafons. Il fallait venir ! Ehein, ehein ! C’était la
fête des « Ga’nzas ». On ne procède à la
circoncision et à l’excision qu’une fois par douze
lunes. Il fallait venir ! Comme on allait rire, yabao !
Comme on allait rire !…
Les échos débordaient de la joie de ce discours,
prolongeaient ses plaisanteries et ses rires.
Lorsqu’il se tut, une lourde attente pesa, qui ne
dura pas longtemps. Car, tout autour de lui, très
loin, très loin, comme après son premier appel, la
conversation reprenait sur des tam-tams qu’on ne
voyait pas. Et, malgré l’éloignement des
transmetteurs d’ondes sonores, on saisissait, àchaque fin de phrase, les mêmes notes d’allégresse
occulte. — Nous t’avons écouté, bien écouté. — Nous t’avons entendu et compris. — Tu es le plus grand des m’bis, Batouala. — Le plus grand des plus grands chefs,
Batouala. — Nous viendrons. Sûrement, nous viendrons. — Et nos amis seront là. — Et les amis de nos amis seront là. — Bombance !… Yabao ! On va s’amuser. ! — Nous boirons comme des trous. — C’est-à-dire comme des blancs. — Non, comme de vrais bandas m’bis, parce
que les vrais bandas m’bis boivent plus que…
— On dansera. — On chantera. — Nous montrerons après aux femmes ce que
nous savons faire d’elles. — Tu peux compter sur moi…
— Sur moi…
— Sur moi…
— Ouorro…
— Ohourro…
— Kanga…
— Yabi’ngui…
— Delépou…
— Tougoumali…
— Yabada…
— Tous les m’bis seront là.Tous les n’gapous aussi. — Nous viendrons… Nous viendrons…
— Nous viendrons… Nous viendrons…
L’horizon étouffa enfin les dernières réponses.
Désireux d’examiner les nasses qu’il y avait
immergées la veille. Batouala s’en fut ensuite vers
le confluent de la Bamba et de la Pombo, non sans
se munir, avant de se mettre en route, de deux
sagaies, d’un carquois rempli de sagettes barbelées
et d’une besace en peau de cabri.
Où que l’on aille, si minime que soit le chemin à
parcourir, il ne faut jamais oublier de prendre sa
besace et de la porter en bandoulière.
Elle permet de cacher tant de choses ! Par
exemple, des pains de manioc et des feuilles de
« bi’mbi ».
Il ne lui fallait, au demeurant, ni plus ni moins.
Les pires dangers pouvaient maintenant survenir.
N’avait-il pas ses sagaies, son arc, ses flèches ? Il
pouvait se moquer de la faim à bouche-que-veux-tu,
tant que les gâteaux dont il s’était approvisionné
continueraient à distendre le ventre de sa besace. Il
ne dépendait que de lui, d’autre part, de corser à
son gré sa nourriture. Les feuilles de « bi’mbi »
étaient là pour un coup. Ce n’est pas pour rien
qu’elles ont la faculté de stupéfier tout poisson
passant à hauteur de l’endroit où on les plonge !
Batouala, chemin faisant, scrutait le sol. C’était
une des innombrables petites habitudes que lui
avaient léguées ses ancêtres. Plus il avançait enâge, plus il en appréciait l’excellence.
Les blancs n’ont pas l’air de comprendre l’utilité
qu’il y a de savoir où l’on pose le pied. Les
cailloux blessent, la boue favorise les chutes. Il est
facile, avec un peu d’attention, d’éviter chutes et
blessures. On peut en tout cas raréfier les unes et
les autres. Il n’y a jamais perte de temps pour qui
poursuit le moindre effort. Et comme, au surplus,
l’expérience nous apprend que le temps n’a pas de
valeur, on n’a qu’à s’en remettre à sa sagesse.
*
Batouala venait à peine de disparaître dans la
direction du confluent de la Pombo et de la Bamba
quand Bissibi’ngui, surgissant de la brousse comme
un cibissi de son terrier, s’avança vers les femmes
de son ami.
Bissibi’ngui était un jeune homme musclé, plein
d’allant, vigoureux et beau, qui trouvait toujours
chez Batouala, même en temps de disette, de quoi
boire et de quoi manger.
Le grand mokoundji le tenait, en effet, en
particulière affection. Ses femmes aussi. Huit
d’entre elles avaient même déjà eu l’occasion de
prouver à Bissibi’ngui l’ardeur de l’amitié qu’elles
ressentaient pour sa personne.
Quant à la belle Yassigui’ndja, moins docile aux
ordres de celui qui l’avait achetée qu’à ceux deBissibi’ngui, elle comptait qu’un heureux hasard lui
permettrait bientôt de manifester à ce dernier la
faim qu’elle avait de lui.
Une femme ne doit jamais se refuser au désir
d’un homme, surtout quand cet homme lui agrée. Tel
est le principe fondamental. La seule loi est
d’instinct. Tromper son homme n’a donc pas grande
importance, ou plutôt n’en devrait pas avoir.
Il suffit, d’ordinaire, après palabres plus ou
moins longues, de dédommager tel qui croit avoir à
se plaindre, du préjudice qu’on lui a causé en usant
de son bien.
Quelques poules, deux ou trois cabris, quelques
œufs couvés ou une paire de pagnes plus ou moins
usagés, et tout est pour le mieux.
Il fallait malheureusement prévoir qu’il n’en
serait pas de même avec Batouala qui était de
naturel jaloux, vindicatif et v*****t. Le cas échéant,
on pouvait être sûr qu’il n’hésiterait pas à se fonder
sur les plus vieilles coutumes bandas, et à réclamer
leur stricte application pour supprimer ceux qui se
hasarderaient à rapiner sur ses terres.
Les ayant acquises au prix des plus lourds
sacrifices, il voulait être seul à les ensemencer.
Yassigui’ndja ne l’ignorait point. Elle n’ignorait
pas non plus que ses huit compagnes la haïssaient
cordialement, parce qu’elle était la cheffesse de
toutes les femmes des villages relevant de l’autorité
de leur mari commun, et, en même temps, sa
favorite.Il y avait gros à parier qu’elles la dénonceraient,
au moindre faux pas, à sa vindicte. Certes, elle se
défendrait en les accusant à son tour sans merci.
Que sortirait-il en fin de compte de ces accusations
et de ces criailleries ? Bien fort, yabao ! qui
pouvait le prédire. Elle ne se donnerait donc à
Bissibi’ngui que le jour où elle ne courrait pas de
risque à le faire.
Mais comment hâter ce beau jour ? Depuis deux
ou trois lunes, Bissibi’ngui espaçait ses visites. Le
bel homme, vraiment, que Bissibi’ngui ! Il marchait
sur sa vingtième saison de pluies. C’est à ce
moment-là que les mâles dignes du nom de mâles
traquent les femmes, du matin au soir, comme
Mourou, la panthère, l’antilope. Il s’était développé
tout à coup, avait pris corps et muscles. Les
« yassis » le recherchaient, non lui, elles. Elles
célébraient à l’envi la vigueur de ses reins et la
fréquence de sa fougue. Bissibi’ngui, leur coq
préféré, avait contribué à désunir bien des
ménages ! D’où disputes interminables et rixes
toujours renaissantes. Tant et si bien que le
« commandant », excédé de plaintes, avait fini,
certain jour, par le menacer de prison.
Sa réputation, du coup, avait atteint son apogée.
Il n’avait qu’à paraître pour qu’on le fêtât.
On salua donc d’inextinguibles cris de joie son
retour inattendu. On lui demandait le nom des
femmes qu’il avait chevauchées depuis qu’il avait
quitté la Bamba. Était-il vrai qu’il eût fait connaîtreà telle ou telle les délices de la petite mort ? Aha !
il s’était juré de taire le nom de ses bonnes
fortunes. Soit. Mais on ne lui pardonnerait sa
discrétion que s’il contait une de ces belles
histoires qu’il savait si bien conter.
Alors, sans se faire prier davantage, Bissibi’ngui
s’allongea sur une natte et leur conta l’histoire de
l’éléphant et de la poule. — Au temps où M’Bala, l’éléphant, et Gato, la
poule, parlaient, la seconde lança au premier un
pari pour savoir qui des deux était le plus gros
mangeur.
Et M’Bala, l’éléphant, dit à la poule : « Poule, tu
es si petite, si menue, si ténue, qu’il n’est vraiment
pas possible que tu puisses manger plus que moi. »
Gato, la poule, répondit à l’éléphant : « Aha ! tu
crois cela. Et parce que tu es bouffi, pansu,
difforme, tu crois qu’il m’est impossible de manger
plus que toi ? » — Comment ne le croirais-je pas ? fit M’Bala.
Tu n’as pas plus d’épaisseur qu’un vent coulis.
Alors Gato de répliquer : « Aha ! c’est comme
ça. Bon. Viens chez moi demain matin, de bonne
heure. Tu mangeras de ton côté ce que tu pourras.
J’en ferai autant du mien. Nous verrons, en fin de
compte, qui de nous deux mange le plus. »
M’Bala accepta le pari en barrissant
d’allégresse. Le lendemain, dès le petit matin, il se
rendit à l’endroit que Gato lui avait indiqué. La
poule l’y attendait. Ils se mirent tous deux, sans plusattendre, à manger leur content.
Mais voici qu’il prit à Gato envie de se reposer,
quand le soleil parvint au mitan de son voyage.
Pour ce, elle fit ce que font toutes les poules qui ont
envie de souffler, c’est-à-dire qu’elle replia l’une
de ses pattes sous son jabot.
M’Bala, stupéfait, lui demanda : « Pour quelle
raison te permets-tu de rester inactive, tandis que je
continue à manger ? Et pourquoi, quand tu
fainéantes, ramènes-tu une de tes pattes sous le
ventre ? »
Et Gato de lui rétorquer aigrement : « Parce que,
moi, je suis loin d’avoir mangé comme toi à ma
suffisance. Si donc tu me vois ainsi, c’est que je me
prépare à avaler une de mes pattes. Je te préviens
d’ailleurs charitablement que si, comme je le crois,
ce mets ne me suffit pas, je me ferai un devoir de
t’avaler avant d’avaler ma deuxième patte. »
M’Bala, entendant cela, prit le large en pétant de
frayeur et se réfugia au plus profond de la brousse.
C’est depuis ce temps que M’Bala, l’éléphant, vit
dans la brousse et Gato, la poule, parmi les villages
des hommes.
D’unanimes félicitations couvrirent la fable que
Bissibi’ngui venait de narrer. Puis les brocards
reprirent bon train.
Bissibi’ngui, souriant sans répondre aux
plaisanteries qu’on lui décochait, s’empara de la
pipe de Batouala, la bourra de feuilles de « ngao »
que les blancs, dans leur langue, appellent tabac, etdéposa sur elles de la braise.
Cela fait, il s’accouda sur sa natte et, par petites
bouffées courtes, les yeux clignés, il fuma. — Bissibi’ngui, mon ami, tu ne fais pas assez
attention aux femmes qui s’offrent à toi, lui dit
Yassigui’ndja. Un jour, si tu n’y prends garde, tu
nous reviendras riche de quelque sale maladie –
d’un bon « kassiri », par exemple, qui excelle à
tenir chaud même quand il fait froid.
Ses huit compagnes éclatèrent de rire. — Ehé ! éééé…
— Yabao, cette Yassigui’ndja ! — Eééé !… Il n’y a qu’elle, vraiment, pour
décocher des bons mots.
Et elles se tapaient bruyamment sur les cuisses. — Mais le « kassiri » n’est rien, continuait
Yassigui’ndja. Il en sera tout autrement,
Bissibi’ngui, mon ami, si tu attrapes « davéké », qui
est pire.
Iche !… Tu t’en iras en tout petits morceaux.
D’abord, tu seras tacheté comme Mourou, la
panthère. Tu seras horrible à voir, couvert de
plaies. Personne ne voudra plus de toi. Ce n’est que
plus tard que tu perdras tes dents, tes cheveux, tes
doigts, que tu deviendras une pourriture mobile.
Rappelle-toi plutôt Yaklépeu, qui est mort il y a…
trois, quatre, cinq lunes peut-être.
Les rires reprirent de plus belle.
Ils duraient encore lorsque revint Batouala. On
lui expliqua sur-le-champ les causes de l’hilaritégénérale. Il joignit alors ses facéties à celles de ses
neuf femmes. Bissibi’ngui mourrait, pour sûr,
comme meurent les champignons. La joie atteignit
son comble. On se tenait les côtes. On
s’administrait réciproquement des plamussades. On
se tapait les fesses contre terre. On pleurait
convulsivement, à force de rire. — Ehéé !… Yaba !…
— N’Gakourao !… ce Batouala !…
— Eééééia !…
*
Cependant, le soleil se couchait.
Le roucoulement des tourterelles, les piailleries
des gendarmes, les cris plaintifs des charognards et
des hochequeues diminuèrent peu à peu, ainsi que
les croassements de la gent corbeau.
D’imperceptibles brouillards voilèrent la cime
des kagas. Le soleil baissa doucement. Poules,
cabris et canards rentrèrent au gîte.
Un long silence.
Des nuages s’étirent contre le ciel qu’ils
pommellent. Le soleil a presque disparu. Il
ressemble, tant il est rouge, à la fleur énorme d’un
énorme flamboyant. Il émet des rayons qui se
dispersent en gerbes évasées et s’abîment enfin
dans la gueule de caïman du vide.
Alors, de larges rayures ensanglantèrentl’espace. Teintes dégradées, de nuance à nuance, de
transparence à transparence, ces rayures dans le
ciel immense s’égarent. Elles-mêmes, nuances et
transparences s’estompent jusqu’à n’être plus.
L’indéfinissable silence qui a veillé l’agonie et
la mort du soleil s’étend sur toutes les terres.
Une poignante mélancolie émeut les étoiles
apparues dans l’infini incolore. Les terres chaudes
fument en brumes. Les humides senteurs de la nuit
sont en marche. La rosée appesantit la brousse. Les
sentiers sont glissants. On croirait presque que la
faible odeur de la menthe sauvage bourdonne dans
le vent avec les bousiers et les insectes velus.
Des bruits de pilon, on ne sait où, écrasent du
manioc, du mil ou du maïs. Le ronronnement des
tam-tams anime des « yangbas », on ne sait où. De
distance en distance, des foyers s’allument. On
devine les cases, aux fumées. Suivant l’espèce, des
crapauds flûtent, meuglent, glapissent ou cliquettent.
Djouma, le petit chien roux, aboie, aboie. Quelle
est cette stupeur ? D’où provient cette angoisse ?
Comme une pirogue froissant au passage les
herbes aquatiques – oh ! comme elle glisse avec
lenteur à travers les nuages – blanche, voici
apparaître « Ipeu », la lune.
Elle est déjà vieille de six sommeils…Le lendemain de ce soir-là, peu avant le chant de
la perdrix, Donvorro, la tornade, lasse d’avoir
hurlé toute la nuit, s’éloigna brusquement, déviée de
sa route par les monstrueux courants aériens qui
drainent chaque matin dans leur erre les troubles
clartés avant-courrières de l’aurore.
La pluie continua cependant à tomber sur les
villages de Batouala. On l’entendait chuinter parmi
les arbres dont le vent brassait les ramées ou
susurrer au sein des feuilles d’où dégouttaient ses
stalactites. On l’entendait crépiter aussi, confuse et
diverse, le long des herbes saccagées par les
torrentielles averses de la nuit. Elle emplissait
enfin de chuchotements ou de murmures la brousse
qui n’en pouvait mais.
Il y avait un bon bout de temps, bien que l’aube
fût loin encore, que Yassigui’ndja ne dormait plus.
Elle occupait de son mieux la nuit qui se mourait.
Comme elle se sentait bien, seule en sa case
personnelle, hutte en pisé ronde et basse, que
coiffait un toit déclive dont le chaume s’effilochait
jusqu’à terre !
Il est de règle chez les bandas, à quelque tribu
qu’ils ressortissent, que toute femme mariée ait sa
case personnelle en sus du domicile conjugal.
Batouala, son mari, s’était hâté de lui en construireune, dans les jours qui avaient suivi leurs
épousailles. Elle s’y retirait, depuis lors, chaque
fois qu’elle n’était pas de nuit auprès de son
seigneur et maître, ou qu’elle tenait, pour une raison
ou pour une autre, à goûter un moment de solitude.
Quel bon mari que Batouala ! Nul plus que lui ne
paraissait digne de respect et de gratitude. Elle
n’avait eu jusqu’ici qu’à se louer de sa bonhomie.
Jamais de saute d’humeur. Jamais un mot plus haut
que l’autre, sauf quand il s’en prenait aux blancs.
Leur association – ils étaient pourtant mariés depuis
autant de saisons sèches qu’on a de doigts plus deux
les deux mains réunies – n’avait rien perdu de sa
solidité des premiers jours.
L’adjonction successive de huit autres femmes à
leur ménage n’avait fait qu’accroître leur ménage
sans amoindrir en rien leur affection réciproque.
Elle ne voyait d’ailleurs pas en quoi la venue
des compagnes que Batouala lui avait choisies eût
pu rompre leur entente ou porter ombrage à
l’attachement qu’ils avaient l’un pour l’autre. Ne lui
avait-elle pas donné un héritier – qui était mort, par
la suite – dans les délais normaux ? Il avait
naturellement profité de sa gestation et de sa
maternité pour prendre une seconde femme. Les
mêmes causes produisant les mêmes effets, dix
lunes plus tard, force lui avait été d’appeler, pour
de semblables raisons, une troisième à ses côtés. Et
il avait continué ainsi jusqu’à la neuvième.
Et après ? Quoi de répréhensible en cela ? En