La lumière froide du matin s’infiltre dans mon bureau à travers les grandes baies vitrées, jetant une lueur d’acier sur les murs et les meubles. J’ai toujours apprécié cette vue, ce sentiment de dominer la ville du haut de la tour de **Summit Global Corporation**. Mais aujourd’hui, cette vue ne parvient pas à me calmer.
Je suis arrivé plus tôt que d’habitude, espérant commencer la journée avec un peu de répit. Mais l’agitation en moi persiste. Tout ce que j’ai en tête, c’est cet entretien d’hier avec Gabriel Fournier.
Ce jeune homme ne devrait pas occuper autant mes pensées. Il est brillant, certes, avec ce mélange d’assurance et de nervosité propre aux jeunes ambitieux, mais il n’a rien d’extraordinaire en dehors de cela. Et pourtant, chaque fois que j’y pense, ce sont ses yeux qui me reviennent en mémoire. Des yeux d’un bleu si frappant que j’en suis troublé. Je n’ai jamais prêté autant d’attention à un simple regard auparavant, mais quelque chose chez lui m’a perturbé.
Je tente de balayer ces pensées en ouvrant mon ordinateur et en consultant mon emploi du temps pour la journée. Rien d’inhabituel : des réunions, des appels, des décisions à prendre. Tout ce qui devrait me maintenir focalisé. Et pourtant, une partie de moi ne peut s’empêcher de penser au fait que Gabriel commencera son stage aujourd'hui. Je ne devrais pas m’attarder là-dessus. C’est un stagiaire, et je suis un PDG avec bien d’autres responsabilités.
Mais ce sont encore ses yeux… Des yeux qui me rappellent vaguement ceux de cet homme au bal masqué. Je ferme les yeux un instant, me maudissant de laisser mon esprit s’égarer encore vers cette soirée. C’est absurde. Il n’y a aucun lien entre eux. C’est impossible. Ce n’est qu’une coïncidence. Rien de plus.
Je suis interrompu par le léger coup à la porte. "Monsieur Lefebvre ? Gabriel Fournier est arrivé. Dois-je le faire entrer ?"
Je prends une grande inspiration et hoche la tête, repoussant toutes mes pensées parasites au fond de mon esprit. "Oui, faites-le entrer."
Je me redresse dans mon fauteuil, essayant de m’armer de mon habituel professionnalisme. Il ne s’agit que d’un stagiaire, rien de plus.
La porte s’ouvre et Gabriel entre, tout aussi nerveux et déterminé qu’il l’était hier. Il est habillé simplement mais avec soin, et il s’avance vers mon bureau avec cette même lueur dans les yeux. Je ne peux m’empêcher de croiser son regard, et une fois de plus, cette sensation familière me frappe de plein fouet.
"Bonjour, Monsieur Lefebvre," dit-il en se tenant droit, presque au garde-à-vous, comme s’il était prêt à affronter tous les défis que je pourrais lui lancer.
"Bonjour, Gabriel," dis-je d’une voix calme, bien que mon esprit soit loin d’être aussi serein. "Bienvenue à **Summit Global Corporation**. Vous allez avoir beaucoup à apprendre, mais je suis certain que vous êtes prêt."
"Je le suis, monsieur. Je ferai de mon mieux," répond-il avec conviction, son regard planté dans le mien.
Je l’observe quelques instants, essayant de garder mon esprit concentré sur le travail. Je lui présente ses premières tâches, la gestion des rendez-vous, la planification des réunions, tout ce qui incombe à un secrétaire stagiaire dans une entreprise de cette envergure. Il écoute attentivement, prenant des notes avec rigueur, mais à chaque fois que je lève les yeux, je me retrouve captif de son regard. Ces yeux bleus me désarment, et je ne comprends pas pourquoi.
"Vous commencerez en assistant ma secrétaire principale aujourd’hui. Elle vous guidera sur les procédures à suivre pour l’organisation des plannings. Je veux que vous soyez au point rapidement. Nous avons des délais à respecter et des responsabilités non négligeables."
Gabriel acquiesce, son visage concentré et déterminé. "Je comprends. Merci pour cette opportunité."
Je me force à détourner les yeux, me concentrant à nouveau sur les dossiers devant moi. "Très bien. Vous pouvez rejoindre Isabelle, ma secrétaire, dans quelques minutes. Elle vous briefera sur votre premier dossier."
Il me remercie une dernière fois avant de se tourner pour quitter le bureau. Mais alors qu’il s’apprête à franchir la porte, je l’arrête, presque par instinct.
"Gabriel."
Il se retourne, ses yeux encore une fois fixés sur les miens. "Oui, Monsieur Lefebvre ?"
Je reste un instant silencieux, cherchant mes mots. Je ne sais même pas pourquoi je l’ai interpellé. Peut-être que je voulais m’assurer que ce trouble que je ressens ne soit qu’une illusion. Peut-être que je veux comprendre pourquoi, à chaque fois que je le regarde, je ressens ce léger pincement d’inquiétude, comme si je manquais quelque chose d’important.
Mais je ne dis rien. Je me contente de le fixer quelques secondes de plus avant de hocher la tête. "Bon courage."
"Merci, monsieur," répond-il, avant de quitter mon bureau.
La porte se referme derrière lui, et je me retrouve à nouveau seul dans le silence de mon bureau, face à cette étrange sensation d’inachevé. Je me frotte les tempes, tentant de me débarrasser de cette tension.
Ce ne sont que des yeux. Rien de plus. Je dois arrêter de me laisser perturber par ces détails insignifiants.
Je me lève de mon bureau et me dirige vers la fenêtre, observant une fois de plus la ville qui s’étend devant moi. Mais même en contemplant l’horizon, mes pensées retournent sans cesse vers cette soirée au bal masqué, vers ces yeux bleus qui continuent de me hanter, comme une ombre persistante.
Je pourrais simplement envoyer un message à cet inconnu, briser ce mystère qui me ronge depuis une semaine. Mais je ne le fais pas. Pas encore. Parce qu’une part de moi préfère rester dans cette incertitude, dans ce jeu étrange que je mène avec mes propres souvenirs.
Mais combien de temps encore vais-je pouvoir ignorer cette impression troublante qui ne cesse de grandir en moi ?