Marée montante…-2

2093 Words
– Vraiment ? – Faites comme moi, enchaîna McCallum. Prenez une veste et un pantalon étanches. Du L, ça ira très bien. Et des bottes antidérapantes… Quelle est votre pointure ? – Du 42, répondit Sweeney. – Le 42 est à votre droite. La tenue est juste au-dessus. Allez-y, équipez-vous, le pressa McCallum, avant de commencer lui-même à s’habiller. Hésitant, l’inspecteur finit par s’emparer de l’une des combinaisons bleues. – Quel jour sommes-nous ? demanda soudain Sweeney, alors qu’il enfilait sa dernière botte. – Pardon ? – Quel jour sommes-nous ? répéta le barbu. – Vous voulez dire « Quelle heure ? », crut devoir rectifier le tycoon. Il est bientôt quatorze heures et… – Non non, insista l’inspecteur. Avec la vingtaine d’heures que je viens de passer dans l’avion, et le décalage horaire, je vous avoue que je suis un peu perdu. J’ai même la désagréable sensation d’avoir laissé filer une journée complète de mon existence… Quel jour sommes-nous ? Devant l’entêtement du jeune policier, McCallum finit par céder : – Eh bien c’est simple, commença-t-il. La prochaine régate contre les Kiwis aura lieu lundi, dans deux jours. Nous sommes donc samedi. Quant à l’agression contre Martha, elle a eu lieu jeudi dernier, c’était il y a quarante-huit heures. Déjà samedi… réfléchit Sweeney. J’aurais préféré qu’il m’annonce vendredi matin. La date aurait été plus conforme aux sensations de mon organisme ! – Est-ce que vous vous rendez compte ? poursuivit l’industriel. La dernière manche aurait dû se courir aujourd’hui. À cause de l’attentat, l’organisation a décidé de reporter la régate à lundi, provoquant du même coup l’annulation de l’Anniversary Regatta. Les Néo-Zed sont fous de rage. – Pourquoi donc ? s’interrogea Sweeney. Qu’est-ce que c’est que ça, l’Anniversary Regatta ? – Mais c’est la plus grande régate au monde ! s’agita McCallum. Plus de mille voiliers se donnent rendez-vous chaque année à Auckland pour l’anniversaire de la ville, le dernier lundi de janvier. C’est un évènement ! Avec l’organisation de la Coupe de l’America, Auckland mérite bien son surnom de "City of Sails"(4)… Et puis, sourit McCallum l’air moqueur, annuler cette grande messe populaire pour une régate qui, si tout va bien pour nous, devrait sceller la défaite de leurs compatriotes… Je peux comprendre la colère des Kiwis. – Mmm… parut l’approuver l’inspecteur, avant de se redresser. Sweeney finit alors de tirer sur les manches de son blouson, puis il ajusta son pantalon. Enfin, il épaula son club de golf et demanda : – Ma tenue, ça va ? Il manque quelque chose ? – Non. Vous êtes très bien, le rassura McCallum. Je dirais même, ajouta-t-il en lorgnant vers la canne du jeune homme, que vous êtes un peu trop équipé ! Puis le sexagénaire se leva à son tour. – Avant d’embarquer, enchaîna-t-il, est-ce que vous pouvez me dire si l’enquête avance ? C’est vrai, insista le tycoon, si l’on pouvait arrêter ce dingue avant lundi, la gamine serait plus tranquille. Je n’ai pas envie qu’elle soit perturbée pour la course. On risquerait de tout perdre au dernier moment. Sweeney avait déjà deviné les arrière-pensées du mécène : – John, combien coûte un défi comme le Spirits of Scotland ? – Comment ? s’étonna McCallum. – Vous m’avez parfaitement compris, insista Sweeney. Combien avez-vous misé sur Martha McClane ? En bon Écossais, soucieux des affaires d’argent, le tycoon répondit sans ambages : – Le budget global s’élève à plus de cent vingt millions de livres, une somme colossale ! C’est pour cette raison que nous nous sommes associés avec douze autres distilleries afin de pouvoir réunir le montant. En cas de victoire, les retombées seront extraordinaires pour l’image du whisky écossais, et nous doublerons notre mise. En revanche, si les Kiwis l’emportent, nous perdrons presque tout. Il n’y a que la victoire qui compte. Malheur au vaincu ! – Je vois, comprit le policier. Merci pour votre franchise. – Et pour l’enquête ? répéta McCallum. – Je n’en sais pas beaucoup plus que les médias, ou que ce que Martha a pu vous raconter. Le représentant du ministère ne m’a reçu qu’une quinzaine de minutes, ce matin, à mon arrivée. Puis je suis passé rapidement à mon hôtel, avant de vous rejoindre tout à l’heure, au club house. Je ne verrai le superintendant Redgrave, le directeur de l’enquête, que ce soir. – Martha m’a dit qu’elle n’avait pas eu le temps de se rendre compte de grand-chose, précisa le sexagénaire. – Effectivement, confirma Sweeney. Elle venait de quitter sa chambre pour Viaduct Harbour… D’ailleurs, s’interrompit brusquement l’inspecteur, comment se fait-il que Martha ne soit pas hébergée avec le reste de l’équipage, dans les appartements réservés aux compétiteurs sur le port ? – Il faut la comprendre, expliqua McCallum. Martha est l’unique femme parmi tous les équipages engagés. Seule au milieu de plus de deux cents malabars, ce n’était vraiment pas l’idéal. Et puis Martha préférait s’éloigner un peu du lieu de la compétition. C’est encore la meilleure façon de décompresser. – D’accord, acquiesça le jeune homme. Mais après la tentative d’assassinat, pourquoi n’a-t-elle toujours pas quitté son hôtel ? – Pour quoi faire ? sourit McCallum. La police néo-zélandaise ne l’a pas quittée d’une semelle ces deux derniers jours. Et maintenant que vous êtes là… suggéra le tycoon. – Mmoui, grommela Sweeney. Mais j’aurais préféré… – Et alors, l’enquête ? le coupa McCallum. – Rien de décisif, reprit l’inspecteur. Les témoignages concordent : le type est sorti de la terrasse d’un bar, sans avoir été repéré au préalable. Il portait une cagoule et un manteau long. Martha l’a soudain vu brandir une arme dans sa direction et… – Elle vous a dit, pour l’arme ? – Non, mais le représentant du ministère m’en a parlé. D’après les descriptions de Martha, ainsi que celles des témoins, il pourrait s’agir d’un pistolet-mitrailleur équipé d’un silencieux. – Un silencieux ? sursauta le sexagénaire. – Oui, ça paraît surprenant, commenta le policier. Si c’est le cas, on aurait affaire à une arme de professionnel. Ce qui exclurait la piste d’un déséquilibré. Mais la balistique nous en dira plus. – Ah ? – Oui, poursuivit Sweeney. Martha a eu la chance incroyable qu’un jeune homme en rollers s’interpose entre elle et le tireur. Le gars a reçu le projectile dans l’épaule, heureusement sans gravité. La balle a été extraite, mais on ne l’a toujours pas exploitée. – Depuis deux jours ? s’indigna McCallum. – Le type de ce matin m’a expliqué que le projectile extrait par le chirurgien avait été jeté par mégarde. Les hommes de Redgrave ne l’ont retrouvé qu’hier soir, dans les poubelles de l’hôpital. Le rapport de la balistique devrait tomber d’ici une dizaine d’heures. – D’accord, se calma le tycoon. Mais pour le tireur, est-ce que vous êtes au courant ? – Quoi ? s’agaça Sweeney. Vous voulez parler… – De ce qu’a vu Martha, compléta McCallum. On vous a dit ? – Son signalement ? – Oui. Ses yeux, précisa-t-il. Martha est sûre que… Cette fois, ce fut au tour du policier de lui couper la parole : – Martha n’est sûre de rien ! lui asséna-t-il. La scène s’est passée en quelques secondes à peine. Et puis le coup de feu, ainsi que la blessure occasionnée au passant, l’auront fortement choquée… Non, reprit-il, on ne peut être sûr de rien. Martha pense que son agresseur était de taille moyenne, assez corpulent, et qu’elle ne le connaissait pas. Elle a juste insisté sur la couleur de ses yeux. – Des yeux très bleus, presque délavés, ajouta McCallum. – Apparemment, répliqua Sweeney. Mais il est… La porte du vestiaire s’ouvrit tout à coup dans leur dos. – Tiens, Bobby ! s’exclama McCallum. – Bonjour John, répondit le nouvel arrivant. On m’a dit que vous étiez là, en train de vous changer. – Inspecteur, je vous présente Bobby West. Sur cette Coupe de l’America, Bobby est le représentant de la Fédération Internationale de Voile. Notre grand organisateur si vous préférez. – Et ce n’est pas le rôle le plus facile ces derniers jours, soupira l’homme. Mais vous monsieur, s’adressa-t-il au jeune barbu à la canne de golf, qui êtes-vous ? Avant de lui répondre, Sweeney observa rapidement Bobby West. Avec son teint rose, ses cheveux clairsemés, sa presque soixantaine et son blazer impeccable, West était le portrait-type du haut fonctionnaire du sport. D’ailleurs ses yeux inquiets, ainsi que ses traits trop lisses, semblaient traduire une certaine indécision. Il était même probable que Bobby West se sentait totalement dépassé par les évènements récents. – Je suis l’inspecteur Sweeney de la criminelle d’Édimbourg, finit par l’informer le jeune homme. Je suis arrivé d’Écosse ce matin pour… – C’est vous qui servez de garde du corps à Martha McClane ? l’interrogea l’organisateur. – Oui, je… – Je vois que les nouvelles vont vite, intervint McCallum. C’est pour ça que tu es venu ? – Évidemment, répondit Bobby West. Jack doit savoir ce qu’il se passe à Auckland. – Jack ? s’interrogea Sweeney à voix haute. – Oui, Jack Wilson, le renseigna le tycoon. C’est le président de la Fédération Internationale, un Américain, mais il est resté en Floride. Il a prétendu que… – Jack n’a rien prétendu du tout ! s’énerva Bobby West. Tu sais très bien qu’il est malade et qu’il est absolument navré de ne pas pouvoir assister aux régates de la Coupe de l’America. – Tu parles, une maladie diplomatique oui ! protesta McCallum. La vérité, c’est que Jack avait tout simplement prévu d’assister à une finale entre les Kiwis et le défi américain. Voilà tout ! Il était tellement persuadé qu’Anderson et son équipage étaient imbattables, qu’il prévoyait déjà que la Coupe rentrerait enfin au pays. Près de cent cinquante ans de suprématie yankee, de 1851 à 1983, ça ne s’oublie pas comme ça ! Alors, évidemment, quand il a compris que Martha allait bouleverser tous ses plans et ramener l’aiguière(5) à Édimbourg, il a pété les plombs ! – Comment ça ? s’intéressa Sweeney. John McCallum précisa : – Quand ce brave Jack Wilson a constaté que le tour préliminaire n’était qu’une formalité pour Spirits of Scotland, et que Martha McClane allait écraser tous les favoris, y compris ses protégés, il a commencé par déclarer publiquement que sa domination enlevait tout intérêt à l’épreuve. Et qu’il souhaitait un vrai combat pour la finale, entre elle et le bateau néo-zélandais. C’est là qu’il a dit sa conn… ! – Mais quelle conn… ? s’agaça Sweeney. – Tu pourrais rester poli ! lui fit remarquer Bobby West. – Pourquoi ? s’agita de plus belle le tycoon. Tu comptes répéter tout ce que je dis à ton patron ? C’est ça ? Tu vas faire comme d’habitude : t’empresser d’aller cafter auprès de ton chef, dans l’espoir d’avoir de l’avancement ? Vous m’écœurez tous à la Fédé ! lui asséna-t-il encore. Ulcéré, le visage de Bobby West s’empourpra. Mais, au lieu de laisser éclater sa colère, le haut responsable serra les poings tout en se mordant les lèvres. Puis il tourna brusquement les talons, avant de sortir dans un v*****t claquement de porte. – Et voilà ! se réjouit McCallum. Je l’ai bien mouché ce rond-de-cuir ! Sweeney le laissa savourer sa victoire, pour mieux revenir à la charge : – Alors ? Qu’est-ce que le président de la Fédération est censé avoir dit ? – Je vous le donne en mille ! continua de s’énerver le tycoon. Deux jours avant la première régate contre les Néo-Zed, il a déclaré aux journalistes : « Pour cette Coupe de l’America, je suis comme les Romains : je veux du sang ! ». Est-ce que vous vous rendez compte ? – Vraiment ? – Mais oui ! Alors, dès que j’ai appris ce qui était arrivé à Martha, j’ai vite fait le rapprochement. Pour moi, depuis jeudi, les paroles de Wilson ont pris tout leur sens. Il voulait du sang, et il a bien failli en avoir ! – Vous ne croyez pas que vous exagérez ? voulut le modérer Sweeney. – Absolument pas, persista McCallum. D’ailleurs, ça ne m’étonne pas, ajouta-t-il. Ils sont tous contre nous. – Qui ça « tous » ? voulut savoir l’inspecteur. – Vous ne comprenez pas ? Martha ne leur a pas laissé la moindre chance. Dès les premières régates, tous nos adversaires se sont rendus à l’évidence : tous leurs millions, tous leurs efforts, tout ça s’est trouvé anéanti en quelques jours. Vous n’imaginez pas ce qu’a dû être la frustration de ces équipages masculins et de leurs richissimes sponsors. Et puis les quatre défaites successives des Néo-Zélandais, depuis le début de la finale, n’ont rien arrangé… Ils auront voulu se venger, proclama gravement le tycoon, ou bien empêcher Martha de gagner. Alors, tous coupables ? se mit à réfléchir Sweeney. Allons donc, John ! Et si, toi aussi, tu… – On y va ? s’exclama brusquement McCallum, empêchant l’inspecteur de pousser plus avant ses cogitations. Je vous l’ai dit, répéta-t-il : la marée n’attend pas ! et le tycoon, soudain plus joyeux, entraîna son compatriote vers les pontons. * Deux silhouettes bleues – la plus jeune affublée d’un club de golf – sortirent des hangars et s’avancèrent timidement vers la mer. Le premier réflexe de Sweeney fut d’observer le ciel. Les nuages des antipodes lui paraissaient plus cotonneux et plus denses que les habituels sacs à pluie qui pendaient au plafond d’Édimbourg. Il s’en était déjà fait la remarque lors de son précédent voyage en Australie.(6) Ces moutons obèses prenaient tout leur temps pour glisser sur l’azur avec nonchalance, comme si le bleu du ciel leur réchauffait le dos. – Une journée d’été magnifique ! proclama John McCallum. – D’été ? répéta Sweeney. – Bien sûr. En janvier, dans l’hémisphère sud, nous sommes au cœur de l’été austral. Vous n’aviez pas encore remarqué que nous marchions la tête à l’envers ? se moqua son compagnon. – Si évidemment, lui sourit le jeune policier. Puis, tournant son regard vers la droite, il demanda : – John, cette grande seringue qui domine la ville, vous savez ce que c’est ? – Oui, la Sky Tower, le renseigna McCallum. Avec ses 328 mètres de haut, c’est même la construction la plus élevée de toute l’Océanie. Je me suis promis d’y grimper si jamais nous remportions la victoire ! – Un pari plus aisé à tenir que celui de se raser le crâne, plaisanta Sweeney. – Oui, surtout du point de vue de ma femme ! reconnut le tycoon. Ces gamineries ne sont plus de mon âge… Les deux hommes continuèrent d’avancer vers les embarcadères. L’inspecteur porta enfin son attention sur l’immense voilier qui leur faisait face. Parmi les jeunes gens qui s’affairaient à son bord, il reconnut Martha, donnant de la voix au milieu de l’équipage. La navigatrice hurlait également ses consignes à l’équipe météo, serrée sur un zodiac bourré de matériels sophistiqués. Mais Sweeney s’arrêta tout à coup. En prenant conscience qu’il allait devoir embarquer sur cette impressionnante machine de course, son corps fut pris d’un brusque mouvement de recul. Le policier songea même qu’avant de confier son sort à ces marins inconnus, mieux valait prendre le temps de l’observation.
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