I-2

2372 Words
— Non… cela, je vous en absous ! — Eh bien, alors ?… Il avait porté sa tasse près de la cheminée ; il se tenait appuyé au manteau, et regardait miss Bart avec un air de nonchalance amusée. La provocation qu’il y avait dans les yeux de la jeune fille accrut son amusement : il n’aurait pas supposé qu’elle gaspillerait sa poudre en l’honneur d’un si mince gibier, mais peut-être n’était-ce pour elle qu’un exercice d’entraînement ; peut-être aussi une personne de son espèce ne pouvait-elle parler d’autre chose que d’elle-même. En tout cas, elle était étonnamment jolie, il l’avait invitée à prendre le thé : il devait se montrer à la hauteur de la situation. — Eh bien, alors, — hasarda-t-il, — peut-être est-ce là, justement, la raison. — Quoi ? — Le fait que vous ne désirez pas m’épouser… Peut-être ne vois-je pas là un si grand encouragement à vous rendre visite. Il sentit un léger frisson dans le dos après avoir risqué cette phrase ; mais le rire de miss Bart le rassura. — Cher monsieur Selden, voilà qui n’est pas digne de vous. C’est stupide à vous de me faire la cour, et cela ne vous ressemble pas d’être stupide. Elle se pencha en arrière, buvant son thé à petites gorgées, d’un air si merveilleusement méditatif que, s’ils s’étaient trouvés dans le salon de sa tante, il aurait presque essayé de donner un démenti à son raisonnement. — Ne voyez-vous pas, — continua-t-elle, — qu’il y a assez d’hommes pour me dire des choses agréables, et que ce qu’il me faudrait, c’est un ami qui n’aurait pas peur de m’en dire de désagréables quand j’en ai besoin ? J’ai songé parfois que vous pourriez être cet ami… je ne sais pas pourquoi, si ce n’est que vous n’êtes ni un fat ni un goujat, et qu’avec vous il ne me serait nécessaire ni de poser ni d’être sur mes gardes. Sa voix était devenue sérieuse et, de son fauteuil, elle le dévisageait avec la gravité inquiète d’un enfant. — Vous ne savez pas combien j’ai besoin d’un pareil ami, — dit-elle. — Ma tante possède bien une collection de maximes exemplaires, mais qui toutes correspondent aux mœurs d’il y a cinquante ans. Je sens toujours que les mettre en pratique supposerait que l’on porte de l’organdi et des manches à gigot. Quant aux autres femmes, mes meilleures amies… eh bien, elles se servent de moi ou elles me débinent ; mais tout ce qui peut m’arriver leur est bien indifférent. On m’a trop vue : les gens se fatiguent de moi ; ils commencent à dire que je devrais me marier. Il y eut un moment de silence, durant lequel Selden prépara une ou deux répliques susceptibles d’ajouter une saveur momentanée à la situation ; mais il leur préféra cette simple phrase : — Eh bien, pourquoi ne vous mariez-vous pas ? Elle rougit et se mit à rire. — Ah ! je vois qu’en fin de compte vous êtes un véritable ami : voilà précisément une des choses désagréables que je réclamais. — Cela n’était pas dit avec l’intention d’être désagréable, — répliqua-t-il amicalement. — Le mariage n’est-il pas votre vocation ? n’est-ce pas pour cela qu’on vous élève toutes ? Elle soupira : — Je le suppose. Qu’y a-t-il d’autre ? — En effet !… Et alors, pourquoi ne pas faire le plongeon et en finir ? Elle haussa les épaules : — Vous parlez comme si je devais épouser le premier homme qui se présentât. — Je ne voulais pas dire que vous en fussiez là. Il doit exister quelqu’un avec les qualités requises. Elle secoua la tête avec lassitude : — J’ai repoussé une ou deux bonnes occasions, à mes débuts… J’ai idée que c’est le cas de toutes les jeunes filles… Et vous n’ignorez pas que je suis très pauvre, et horriblement dispendieuse. J’ai besoin de beaucoup d’argent. Selden s’était retourné pour prendre sur la cheminée une boîte de cigarettes. — Qu’est devenu Dillworth ? — demanda-t-il. — Oh ! sa mère a pris peur… Elle craignait que je ne fisse remonter tous les bijoux de famille. Elle voulait que je promisse de ne pas toucher au salon. — Et c’est pour cela même que vous vous mariez ! — En effet !… Aussi elle a expédié son fils aux Indes. — Pas de chance !… Mais vous pouvez trouver mieux que Dillworth. Il lui tendit la boîte : elle prit trois ou quatre cigarettes, en mit une entre ses lèvres et glissa les autres dans un petit étui d’or qui était attaché à sa longue chaîne de perles. — Ai-je le temps ?… Une bouffée, alors. Elle se pencha en avant et alluma sa cigarette à celle de Selden. Pendant ces quelques secondes, il observa, avec un plaisir tout impersonnel, combien également les cils noirs étaient plantés dans les paupières d’un blanc uni, et comme l’ombre mauve sous les yeux se perdait dans la pâleur mate de la joue. Elle commença à errer à travers la chambre, examinant entre deux bouffées les rayons de la bibliothèque. Certains volumes avaient les tons mûrs du vieux maroquin et des fers choisis : elle les caressait voluptueusement du regard, non pas avec l’appréciation du connaisseur, mais avec la jouissance que lui procuraient les nuances et les surfaces harmonieuses, — un de ses modes de sensibilité les plus profonds. — Tout à coup son expression se modifia : la satisfaction d’un moment faisait place à des réflexions plus positives. Elle se tourna vers Selden et lui posa une question : — Vous collectionnez, n’est-ce pas ?… vous vous y connaissez en premières éditions et autres choses ? — Autant que le peut un homme qui n’a pas d’argent à dépenser. De temps en temps, j’attrape quelque chose en bouquinant, et j’assiste en spectateur aux ventes importantes. Elle interrogeait de nouveau les rayons, mais ses yeux maintenant les parcouraient sans attention, et il vit qu’une nouvelle idée la préoccupait. — Et les Americana[2]…, en faites-vous collection ? Selden ouvrit de grands yeux et se mit à rire. — Non, cela sort plutôt de mon domaine… Voyez-vous, je ne suis pas vraiment collectionneur : j’aime tout simplement à avoir de bonnes éditions des livres qui me sont chers. Elle fit une légère grimace : — Et les Americana sont horriblement ennuyeux, je suppose ! — Je le croirais volontiers… excepté pour les historiens. Mais le collectionneur-né estime un objet pour sa rareté. Je ne suppose pas que les acheteurs d’Americana passent la nuit à les lire… Le vieux Jefferson Gryce ne le faisait certainement pas. Elle écoutait avec une attention vive. — Et pourtant ils atteignent des prix fabuleux, n’est-ce pas ? Cela semble si bizarre de payer très cher un vilain livre, mal imprimé, qu’on ne lira jamais !… Et j’imagine que la plupart des possesseurs d’Americana ne sont pas non plus des historiens ? — Non : très peu d’historiens sont en mesure de les acheter. Ils sont obligés d’avoir recours aux exemplaires des bibliothèques publiques ou des collections privées. Il semble bien que la rareté seule attire la moyenne des collectionneurs. Il s’était assis sur un bras du fauteuil auprès duquel elle se tenait debout, et elle continuait à le questionner, lui demandant quels étaient les volumes les plus rares, si la collection Jefferson Gryce était réellement considérée comme la plus belle du monde, et quel était le plus gros prix qu’eût jamais atteint un volume isolé. C’était si agréable d’être là, de la regarder tandis qu’elle prenait un livre, puis un autre, faisait voltiger les pages entre ses doigts, son profil penché se détachant sur le fond riche des vieilles reliures, qu’il continua de parler sans s’étonner de l’intérêt qu’elle manifestait subitement pour un sujet si peu suggestif. Mais il ne pouvait jamais rester longtemps avec elle sans chercher à découvrir un motif de ses actes, et, comme elle replaçait une première édition de La Bruyère et s’éloignait de la bibliothèque, il commença à se demander où elle voulait en venir. La question qu’elle fit ensuite n’était pas de nature à l’éclairer. Elle s’arrêta devant lui avec un sourire qui semblait à la fois l’admettre en son intimité et lui rappeler les restrictions nécessaires. — Est-ce que cela ne vous ennuie jamais, — demanda-t-elle soudain, — de ne pas être assez riche pour acheter tous les livres que vous voulez ? Il suivait son regard qui faisait le tour de la pièce, du mobilier usé, des tentures passées. — À qui le dites-vous !… Me prenez-vous pour un anachorète ? — Et d’avoir à travailler… est-ce que cela vous ennuie ? — Oh ! le travail en soi, n’a rien de fâcheux… J’aime assez le droit. — Non… mais les attaches, la routine… est-ce que vous ne sentez jamais le désir de vous en aller, de voir des pays nouveaux, des gens nouveaux ? — Si, terriblement… surtout au printemps quand je vois tous mes amis s’embarquer. Elle eut un murmure de commisération. — Mais cela vous ennuie-t-il assez… pour que le mariage vous paraisse une solution ? Selden éclata de rire. — À Dieu ne plaise ! — déclara-t-il. Elle se leva en soupirant et jeta sa cigarette dans le foyer. — Ah ! voilà la différence… une jeune fille y est forcée, un homme peut, si cela lui convient. (Elle l’examinait d’un œil critique.) Votre jaquette est un peu râpée… mais qui donc y prend garde ? Cela n’empêche pas les gens de vous inviter à dîner. Si, moi, j’avais une robe fanée, personne ne me voudrait : une femme est invitée autant pour sa toilette que pour elle-même. La toilette est le fond du tableau, le cadre, si vous voulez : elle ne détermine pas le succès, mais elle y contribue. Qui voudrait d’une femme pas élégante ? On attend de nous que nous soyons jolies et bien habillées jusqu’à la fin… et si nous ne pouvons y parvenir toute seule, il nous faut monter une association à deux. Selden l’observait avec amusement : malgré la supplication de ses beaux yeux, il était impossible d’envisager au point de vue sentimental le cas de miss Bart. — Eh bien, mais… il doit y avoir une masse de capitaux en quête d’un pareil placement. Peut-être votre destin vous attend-il ce soir chez les Trenor. Elle répondit à son regard par une interrogation : — Je pensais que vous iriez peut-être… oh ! pas à ce titre ! Mais il y aura un tas de vos amis… Gwen Van Osburgh, les Wetherall, lady Cressida Raith… et les George Dorset. Elle s’était arrêtée, un instant, avant ce dernier nom ; elle lança entre ses cils un coup d’œil inquisiteur, mais il demeura imperturbable. — Mrs. Trenor m’avait invité, mais je ne puis m’absenter avant la fin de la semaine, et ces grandes réunions m’assomment. — Ah ! moi aussi, — s’écria-t-elle. — Alors, pourquoi y allez-vous ? — Cela fait partie du métier… l’oubliez-vous ? Et puis, si je n’y allais pas, il me faudrait faire le bésigue de ma tante, à Richfield Springs. — Presque aussi ennuyeux que d’épouser Dillworth ! Et tous deux se mirent à rire de bon cœur, tout au plaisir de leur intimité soudaine. Elle regarda la pendule : — Mon Dieu ! il faut que je parte. Il est cinq heures passées. Elle s’arrêta devant la cheminée, et s’examina dans la glace tandis qu’elle ajustait son voile. La pose mettait en valeur la ligne allongée de ses hanches fines, qui donnait une sorte de grâce sauvage à sa silhouette, — comme d’une dryade captive apprivoisée à la vie conventionnelle des salons ; et Selden songeait que c’était la même pointe de liberté sylvestre qui prêtait tant de saveur à tout ce qu’elle avait d’artificiel. Il la suivit jusqu’à l’antichambre ; mais sur le seuil elle lui tendit la main en geste d’adieu. — J’ai passé une heure charmante ; et maintenant vous serez obligé de me rendre ma visite. — Mais ne voulez-vous pas que je vous accompagne à la gare ? — Non, disons-nous au revoir ici, je vous prie. Elle laissa sa main, un instant, dans celle de Selden et lui adressa un adorable sourire. — Au revoir, alors… Et bonne chance, à Bellomont ! — dit-il en ouvrant la porte. Elle s’arrêta, un moment, sur le palier et regarda tout autour d’elle. Il y avait mille à parier contre un qu’elle ne rencontrerait personne, mais on ne savait jamais, et elle expiait toujours ses rares inconséquences par un v*****t retour de prudence. Il n’y avait personne en vue toutefois, rien qu’une femme de ménage qui récurait l’escalier. Sa forte personne et les ustensiles qui l’environnaient occupaient tant de place que Lily, pour la dépasser, dut rassembler ses jupes et frôler le mur. Cependant la femme interrompit son ouvrage et leva les yeux avec curiosité, appuyant ses poings rougis sur le torchon mouillé qu’elle venait de tirer du seau. Elle avait un visage large et blafard, légèrement marqué de petite vérole et des cheveux clairsemés, couleur de paille, au travers desquels son crâne luisait désagréablement. — Je vous demande pardon, — dit Lily, avec l’intention de marquer par sa politesse le sans-gêne de l’autre. La femme, sans répondre, poussa le seau de côté et continua de fixer les yeux sur miss Bart qui passa dans un froufrou de dessous soyeux. Lily se sentit rougir sous ce regard. Que supposait cette créature ? Ne pouvait-on jamais faire la chose la plus simple, la plus innocente, sans s’exposer à quelque odieuse conjecture ? À mi-chemin de l’étage suivant, elle sourit de penser qu’une femme de ménage suffisait pour la démonter à ce point. La pauvre femme était probablement éblouie par une apparition si insolite… Mais de telles apparitions étaient-elles vraiment insolites dans l’escalier de Selden ?… Miss Bart ignorait le code moral qui régit les garçonnières, et de nouveau elle rougit en songeant que peut-être l’insistance de ce regard signifiait un éveil confus d’images antérieures. Mais elle écarta cette idée en souriant de ses propres craintes, et descendit rapidement, se demandant si elle trouverait un fiacre avant la Cinquième Avenue. Elle s’arrêta de nouveau sous le porche xviiie siècle, explorant la rue : pas un hansom ! Mais, à peine sur le trottoir, elle se heurta à un petit homme reluisant, gardénia à la boutonnière, qui la salua et s’écria avec surprise : — Miss Bart ? Eh bien… si je m’attendais !… Voilà une chance ! Et elle perçut entre ses paupières mi-closes une lueur de curiosité amusée. — Oh ! monsieur Rosedale… comment allez-vous ? Et, dans la familiarité soudaine du sourire qui parut sur la face de cet homme, elle vit le reflet de la contrariété que sa figure, à elle, n’avait pu celer. M. Rosedale était là qui la dévisageait d’un œil approbateur. C’était un homme rondelet, au teint rose, le type du juif blond, avec d’élégants habits faits à Londres qui semblaient accrochés sur lui par un tapissier et de petits yeux obliques qui lui donnaient l’air d’estimer les gens comme s’il s’agissait de bric-à-brac. Il interrogea du regard le porche du Benedick. — Venue en ville pour faire quelques courses, j’imagine ? — dit-il, sur un ton qui avait la privauté d’un contact. Miss Bart recula légèrement, puis se lança dans des explications précipitées : — Oui… Je suis venue voir ma couturière. Et je cours prendre le train pour aller chez les Trenor. — Ah !… votre couturière, ah ! oui — fit-il d’une voix mielleuse. — Je ne savais pas qu’il y eût des couturières au Benedick. — Au Benedick ? (Elle prit un air gentiment intrigué.) Est-ce le nom de ce bâtiment-là ? — Oui, c’est son nom : je crois que c’est un vieux mot pour dire « célibataire », n’est-ce pas ? Il se trouve que je suis le propriétaire du bâtiment… voilà comment je le sais. Son sourire se creusa, et il ajouta, de plus en plus à son aise : — Mais laissez-moi vous conduire à la gare. Les Trenor sont à Bellomont, naturellement ? Vous avez tout juste le temps d’attraper le train de cinq heures quarante… La couturière vous a fait attendre, je suppose. Lily se raidit sous la plaisanterie. — Oh ! merci, — balbutia-t-elle. Et, à ce moment, elle aperçut un hansom qui descendait l’avenue Madison : elle le héla d’un geste désespéré. — Vous êtes trop aimable, mais je ne voudrais pour rien au monde vous déranger ! — dit-elle, tendant la main à M. Rosedale. Et, sans prendre garde à ses protestations, elle sauta dans le véhicule sauveur et jeta, toute hors d’haleine, un ordre au cocher.
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