4. Un homme sur la lune par la faute des choux

919 Words
4. Un homme sur la lune par la faute des chouxComme il arrive toujours, les choux du voisin sont toujours les meilleurs. Ainsi pensait Tonio, un jeune homme d’une vingtaine d’années, paresseux et un peu faible d’esprit. Tous les matins et tous les après-midi, le pauvre Tonio passait et repassait devant le champ de Giovanni en lançant des coups d’œil furtifs et concupiscents aux gros choux, sains, frais et gonflés. – Mais regardez-les, pensait-il, assis sur le haut du muret, ils sont là déjà mûrs… Et pourquoi Giovanni ne vient-il pas les ramasser ? Peut-être les veut-il encore plus beaux ? Encore plus gros ? Encore plus doux ? Tonio s’était mis à rêver à « ses » choux : les yeux fermés quand il essayait de dormir dans son lit, mais également les yeux ouverts, surtout le dimanche matin pendant la messe : il voyait des armées entières de gros choux marcher sur lui, compacts, en rangs serrés, armés de longues carottes menaçantes qui s’agitaient dans l’air comme des sabres. Et quand ils se rapprochaient, voilà que les terrifiants légumes se mettaient à courir, en sautant sur le pré… cent mètres… cinquante… trente… dix… cinq… Que pouvait faire tout seul le pauvre Tonio ? Il ne pouvait qu’hurler pour demander de l’aide… – Aaaahhhh ! – Tonio, réveille-toi ! Sa mère assise à ses côtés, sur le second banc de l’église pleine, le reprenait avec épouvante. Nous sommes à l’église… Et c’est juste maintenant que tu te mets à dormir et à rêver ? – Dominus vobiscum ! hurla presque le prêtre en regardant vers cet idiot de Tonio. En somme, les choux étaient devenus plus qu’une obsession pour le pauvre garçon. Et quand finalement la mère eut connaissance du problème qui affligeait son fils déjà depuis quelques semaines, elle ne trouva rien de mieux que de lui suggérer : – Va donc en remplir un panier et finissons-en ! – Tiens, c’est vrai, se dit Tonio en tombant des nues. Il n’avait jamais pensé à cette solution. C’était pourtant simple. Ce même soir il prit une grande hotte, la mit sur ses épaules et en sifflotant il se dirigea vers le champ de Giovanni. Il semblait n’y avoir personne aux alentours : seuls les grillons montaient la garde des choux, à peine illuminés par un pâle quart de lune. D’un bond, Tonio sauta le muret et se lança la tête la première sur les légumes, en arrachant de force les premiers choux qu’il réussit à atteindre. – Que fais-tu, voyou ? dit soudain une petite voix stridente qui fit taire les grillons dans le champ. Tonio se releva lentement un chou à la main, la hotte dans l’autre et regarda autour de lui. Il n’y avait personne : peut-être n’était-ce qu’un cauchemar qui…. – S’ils ne t’appartiennent pas, laisse ces choux ! Ah non, il ne rêvait pas cette fois. Le garçon scruta les ténèbres dans toutes les directions et… là ! Il y avait une vieille appuyée contre le muret… toute petite et vraiment faible. Une simple chiquenaude l’aurait fait tomber, mais Tonio éprouva une telle peur de s’être fait surprendre au milieu de son larcin qu’il laissa tomber le chou, serra sa hotte et se mit à courir à toute vitesse jusque chez lui, s’enfermant dans sa chambre dans un bain de sueur. – Puis-je savoir ce qui t’est arrivé cette nuit ? lui demanda sa mère le matin suivant, en le voyant avec des yeux rougis comme s’il n’avait pas dormi. Tonio lui raconta sa tentative manquée, la vieille impertinente et sa course à perdre haleine pour n’être pas découvert. – Quoi, découvert ! répliqua la mère qui connaissait la vie si elle ne s’y connaissait pas en vol. Si une vieille stupide t’a flanqué une telle frousse, il vaut mieux que tu retournes à tes songes et qu’on n’en parle plus ! – Et d’après toi que devrais-je faire ? – Réponds-lui qu’elle s’occupe de ses affaires, si elle n’est pas la véritable patronne de ce champ ! Et si elle ose encore te faire peur en pleine nuit, montre-lui les poings et tu verras qu’elle se calmera, la vieille. – C’est d’accord, maman, j’agirai ainsi. Le même soir Tonio prit sa hotte – le cœur lui battait à tel point qu’il semblait n’avoir plus de force dans les bras – et les genoux tremblants il s’en fut avec beaucoup de prudence. Arrivé devant le champ de Giovanni il lança sa hotte à travers les choux, franchit avec peine le muret et, attentif au moindre bruit, il se mit au travail. Ce qu’ils étaient bien retenus au sol ces choux ! Ils semblaient collés… C’est à peine si en tirant de toutes ses forces il en avait ramassé trois au bout d’une demi-heure, et pas même l’ombre d’une vieille. – Peut-être, pensait Tonio, aux prises avec le quatrième chou qui ne voulait pas se détacher, qu’elle aussi elle a pris peur… Elle a vu combien j’étais grand et fort, comme un taureau. Oohhh !… Maudit chou, il faudrait un géant… – Eh, toi ! Que fais-tu ? – Ah, la voilà, la vieille ! A présent je vais lui montrer moi ! – Tu n’as pas honte de voler les choux de Giovanni ? – Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu ne t’appelles pas Giovanni ? Disparais et laisse-moi travailler… – C’est ça que tu appelles travailler ? Aller la nuit en cachette dans les champs des autres pour voler leur travail ? – Écoute, la vieille : fiche le camp, autrement je t’enfonce la tête dans ce chou et je te laisse ici toute la nuit avec les jambes en l’air ! La petite vieille ne se laissa pas intimider : elle s’assit sur le muret, leva au ciel ses deux maigres bras et cria de toutes ses forces : – Lune, maudite lune, descends ici et débarrasse-moi de ce voleur ! La lune ne se le fit pas répéter. Avec rage et fureur, elle se précipita du ciel sur la terre, saisit la hotte à demi pleine de choux à laquelle était accroché le pauvre Tonio et l’emporta, lui et sa hotte, jusqu’au haut du firmament. Et par les nuits de pleine lune, si l’on observe bien l’astre tout rond, on peut encore voir le visage stupéfait et épouvanté de Tonio qui regarde d’en haut, avec ses grands yeux le champ de Giovanni tout plein de choux savoureux. 5. La Voie lactée
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