Il n’y avait là dans la journée que Frantz l’écolier, penché sur ses livres de classe, faisant son devoir bien raisonnablement. Sidonie entrait ; adieu l’étude ! Il fallait tout quitter pour recevoir cette belle madame coiffée d’un colibri, censé une princesse qui viendrait lui rendre visite au collège Chaptal pour le demander en mariage au directeur.
C’était vraiment singulier de voir ce grand garçon, poussé trop vite, jouer avec cette fillette de huit ans, se rapetisser à ses caprices, l’adorer en lui cédant, tellement que plus tard, lorsqu’il en devint tout à fait amoureux, personne n’aurait pu dire à quelle époque cela avait commencé.
Si choyée qu’elle fût dans ces deux intérieurs, il arrivait toujours un moment où la petite Chèbe se sauvait à la fenêtre du palier. C’est encore là qu’elle trouvait sa plus grande distraction, un horizon toujours ouvert, quelque chose comme une vision de l’avenir, vers laquelle elle se penchait curieusement et sans frayeur, car les enfants n’ont pas de vertige.
Entre les toits d’ardoises inclinés l’un vers l’autre, le mur de la fabrique, les cimes des platanes du jardin, les ateliers vitrés lui apparaissaient comme une terre promise, le pays de ses rêves.
Cette maison Fromont était pour elle le dernier mot de la richesse.
La place qu’elle tenait dans tout ce coin du Marais, enveloppé à certaines heures de sa fumée et de son train d’usine, l’enthousiasme de Risler, ses récits fabuleux sur la fortune, la bonté, l’habileté de son patron, avaient éveillé cette curiosité d’enfant ; et ce qu’on pouvait voir des bâtiments d’habitation, les stores fins en bois découpé, le perron arrondi devant lequel se rangeaient des meubles de jardin, une grande volière de laiton blanc qui brillait au soleil traversée de fils dorés, le coupé bleu attelé dans la cour, étaient autant d’objets pour sa constante admiration.
Elle connaissait toutes les habitudes de la maison : l’heure à laquelle on sonnait la cloche, la sortie des ouvriers, les samedis de paye qui tenaient la petite lampe du caissier allumée bien avant dans la soirée, et les longues après-midi du dimanche, les ateliers fermés, la cheminée éteinte, ce grand silence qui rapprochait d’elle les jeux de Mlle Claire, courant dans le jardin avec son cousin Georges. Par Risler, elle avait des détails.
– Montre-moi les fenêtres du salon, lui disait-elle… Et la chambre de Claire ?…
Risler, enchanté de cette sympathie extraordinaire pour sa chère fabrique, expliquait de là-haut à l’enfant la disposition des bâtiments, lui indiquait les ateliers d’impression, de dorure, de fonçage, la salle de dessin où il travaillait, celle des machines à vapeur d’où montait cette immense cheminée qui noircissait tous les murs environnants de sa fumée active, et qui ne se doutait certes pas qu’une petite vie cachée sous un toit voisin mêlait ses pensées les plus intimes à son grand halètement de travailleuse infatigable.
Un jour enfin Sidonie pénétra dans ce paradis entrevu.
Mme Fromont, à qui Risler parlait souvent de la gentillesse, de l’intelligence de sa petite voisine, le pria de l’amener au bal d’enfants qu’elle préparait pour Noël. D’abord M. Chèbe répondit par un refus très sec. Déjà, dans ce temps-là, ces Fromont, dont Risler avait toujours le nom à la bouche, l’agaçaient, l’humiliaient par leur fortune. D’ailleurs il s’agissait d’un bal travesti, et M. Chèbe – qui ne vendait pas de papiers peints, lui ! – n’avait pas les moyens d’habiller sa fille en sauteuse. Mais Risler insista, déclara qu’il se chargeait de tout, et sur-le-champ s’occupa de dessiner un costume.
Ce fut un soir mémorable.
Dans la chambre de Mme Chèbe, encombrée d’étoffes, d’épingles, de menus objets de toilette, Désirée Delobelle présidait à l’attifement de Sidonie. La fillette, grandie par son jupon court, en flanelle rouge rayée de noir, se tenait devant la glace, droite, immobile, dans le rayonnement de sa parure. Elle était charmante. Le corsage à croisillons de velours, lacé sur la guimpe blanche, les longues tresses admirables de cheveux châtains s’échappant d’un chapeau de paille tressée, tous les détails un peu vulgaires de son costume de Suissesse étaient rehaussés par la physionomie intelligente de l’enfant et sa grâce maniérée, à l’aise parmi les couleurs un peu vives de son accoutrement de théâtre.
Tout le voisinage accouru poussait des cris d’admiration. Pendant qu’on allait chercher Delobelle, la petite boiteuse arrangeait les plis de la jupe, les rubans des souliers, donnait un dernier coup d’œil à son ouvrage, sans quitter son aiguille, animée, elle aussi, la pauvre enfant, de l’ivresse troublante de cette fête où elle n’allait pas. Le grand homme arriva. Il fit répéter à Sidonie deux ou trois belles révérences qu’il lui avait apprises, la façon de marcher, de se poser, de sourire la bouche ouverte en rond, juste la place du petit doigt. C’était vraiment comique de voir la précision avec laquelle l’enfant manœuvrait.
– Elle a du sang de comédien dans les veines !… disait le vieil acteur enthousiasmé ; et sans savoir pourquoi ce grand dadais de Frantz avait envie de pleurer…
Un an encore après cette heureuse soirée, on aurait pu demander à Sidonie quelles fleurs décoraient les antichambres, la couleur des meubles, l’air de danse qu’on jouait au moment de son entrée au bal, tant l’impression de son plaisir avait été profonde. Elle n’oublia rien, ni les costumes qui tourbillonnaient autour d’elle, ni ces rires d’enfants, ni tous ces petits pas qui se pressaient sur les parquets glissants. Un moment, assise au bord d’un grand canapé de soie rouge, pendant qu’elle prenait sur le plateau tendu devant elle le premier sorbet de sa vie, elle songea tout à coup à l’escalier noir, au petit appartement sans air de ses parents, et cela lui fit l’effet d’un pays lointain, quitté pour toujours.
Du reste, elle fut trouvée ravissante, admirée et choyée de tous. Claire Fromont, une miniature de Cauchoise toute en dentelles, la présenta à son cousin Georges, un magnifique hussard qui se retournait à chaque pas pour voir l’effet de sa sabretache :
– Tu entends, Georges, c’est mon amie !… Elle viendra jouer avec nous, le dimanche… Maman l’a permis.
Et dans l’expansion naïve d’une enfant heureuse, elle embrassait la petite Chèbe de tout son cœur.
Pourtant, il fallut partir… Longtemps encore, dans la rue noire où la neige fondait, dans l’escalier éteint, dans la chambre endormie où l’attendait sa mère, la lumière éclatante des salons brilla devant ses yeux éblouis.
– Était-ce beau ?… t’es-tu bien amusée ? lui demandait tout bas Mme Chèbe en défaisant une à une les agrafes du brillant costume.
Et Sidonie, accablée de fatigue, s’endormait debout sans répondre, commençant un beau rêve, qui devait durer toute sa jeunesse et lui coûter bien des larmes.
Claire Fromont tint parole. Sidonie vint jouer souvent dans le beau jardin sablé, et put voir de près les stores découpés, la volière à fils d’or. Elle connut tous les coins et les recoins de l’immense fabrique, fit de grandes parties de cache-cache derrière les tables d’impression, dans la solitude des après-midi de dimanche. Aux jours de fête, elle avait son couvert mis à la table des enfants.
Tout le monde l’aimait, sans qu’elle témoignât jamais beaucoup d’affection à personne. Tant qu’elle était au milieu de ce luxe, elle se sentait tendre, heureuse, comme embellie ; mais rentrée chez ses parents, quand elle voyait la fabrique à travers les vitres ternes de la fenêtre du palier, il y avait en elle un regret, une colère, inexplicables.
Et pourtant, Claire Fromont la traitait bien en amie.
Quelquefois on l’emmenait au Bois, aux Tuileries, dans le fameux coupé bleu, ou bien à la campagne, passer toute une semaine au château du grand-père Gardinois, à Savigny-sur-Orge. Grâce aux cadeaux de Risler, très fier des succès de sa petite, elle était toujours gentille, bien arrangée… Mme Chèbe s’en faisait un point d’honneur, et la jolie boiteuse était là pour mettre au service de sa petite amie des trésors de coquetterie inutilisée.
M. Chèbe, lui, toujours hostile aux Fromont, voyait d’un mauvais œil cette intimité croissante. La vraie raison, c’est qu’on ne l’invitait pas ; seulement, il en donnait d’autres et disait à sa femme :
– Tu ne vois donc pas que ta fille a le cœur gros quand elle revient de là-bas, qu’elle passe des heures à rêvasser à la fenêtre ?
Mais la pauvre Mme Chèbe, si malheureuse depuis son mariage, en était devenue imprévoyante. Elle prétendait qu’il faut jouir du présent par crainte de l’avenir, saisir le bonheur quand il passe, puisque souvent on n’a dans sa vie pour soutien et consolation que le souvenir d’une heureuse enfance.
Pour une fois, il se trouva que M. Chèbe eut raison.