– Me suivras-tu partout, toujours où je te le demanderai ?
Il guettait sa réponse, conscient de sombrer dans l’exagération, d’aller trop vite, beaucoup trop vite. Elle paraissait être retombée sous son contrôle, assujettie à sa personne. Ce plaisir trouble n’avait pas d’équivalent.
– Oui, chuchota-t-elle encore, totalement sous son emprise.
– Est-ce que tu… ?
Louan retint les mots et sa respiration. Il n’avait plus une once de fierté en lui, trop amoureux, trop fou.
– Oui, mon Prince, je vous aime.
– Oh, par Gwam5 ! jura-t-il épouvanté des émotions qui affluaient à son esprit, nourrissaient son identité, nourrissaient son émoi. Il n’avait jamais vécu cela auparavant. Il lui enserra la taille à lui faire mal et balbutia :
– Merci ! Tu attendras mon retour, n’est-ce pas ? Je ne pourrais partir en sachant que tu exposes ta vie plus encore à l’extérieur.
– Je t’attendrai.
– S’il te plait, Kathleen, prononce mon prénom. Je veux l’entendre de ta bouche.
– Je t’attendrai, Louan.
Il la lâcha, éprouvant un soulagement intense.
– Fabrique-nous le sérum magique, Ma Princesse…
Elle hocha la tête, muette de trop l’aimer, s’interrogeant sur ce qui leur arrivait. La sciolaëben en elle, tentant d’échapper au surplus des émotions, se tourna pour examiner les outils mystérieux qui les entouraient. Elle découvrit un drôle d’appareil ovoïde hérissé de voyants lumineux.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Un droïde. Il donne des informations en tout genre sur les territoires stelhens comme sur les systèmes planétaires que l’on patrouille.
Le prince appuya sur l’un des nombreux boutons de l’engin ; aussitôt, un écran holographique se matérialisa : des tracés apparurent en surimpression tandis qu’un territoire se dessinait en fond.
– Je peux obtenir de cette façon, quantité de renseignements sur le relief, la géologie, la faune, le climat, la topographie… Vois ceci, lui montra-t-il en se débarrassant du petit robot et en s’emparant d’un autre objet, plus lourd, plus massif, qu’il lui tendit. Que crois-tu que ce soit ?
Kathleen prit l’objet dans ses paumes, le soupesa, eut un air interrogateur qui le fit sourire. Elle étudia le bloc de métal lisse et argenté qui comprenait quelques petites antennes courtes ; elle effleura l’une d’elles. Un minuscule rideau gris foncé, qu’elle n’avait pas discerné avant, se releva sur un écran jusqu’alors invisible, surgi du métal. Des chiffres s’y imprimèrent.
– Qu’indiquent-ils ?
Louan se gratta la gorge soudain enrouée.
– La température de ta peau, ma chérie…
Que ne pouvait-il lui-même la percevoir ? Il aurait voulu ne plus avoir ses sempiternels gants qui empêchaient tout contact, même fortuit. De nouveau, ce sentiment qui ne le quittait plus, de frustration et de colère, qui s’appropriait son être et qu’il dut violemment évacuer pour ne pas importuner la médiatrice à ses côtés.
– C’est mon préféré, je l’emmène partout. Il donne les mesures de toutes les surfaces profondes ou superficielles : température, degré de fusion, voltage, magnétisme… Il constitue un redoutable explorateur de la matière.
Intarissable, Louan continua longuement à lui décrire l’amalgame de technologies accumulées dans ce bureau d’apprenti sorcier. Kathleen n’arrêtait plus de le solliciter sur tel ou tel élément ; elle-même passionnée de tout ce qui se rattachait de près ou de loin à la technique. Ils oublièrent jusqu’à l’heure avancée et jusqu’au fait indéniable qu’ils n’étaient qu’un Xénobian et une Stelhene, et qu’ils n’auraient jamais dû se trouver ensemble. Ne se touchant jamais, ne s’effleurant qu’à peine, leurs deux têtes penchées l’une vers l’autre, mues par une même curiosité, une même volonté d’apprendre et de tout connaître, de déposer la sagesse d’une race dans l’intelligence accueillante et réceptrice d’une autre. Lorsqu’à un moment donné, la jeune femme leva les yeux pour découvrir ce qu’il lui indiquait, loin sous le haut plafond, à un peu moins de sept milisiexths du sol, son joli rire s’élança sans retenue. Elle venait d’apercevoir comme une arche flottant en suspension dans l’espace et qui se déplaçait au gré du hasard.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Mon domaine privé, l’endroit où je me retire à l’abri des indiscrétions. Ma chambre à côté n’est qu’un leurre. C’est dans ce bureau que je dors, quand cela m’est possible.
– Comment fais-tu donc pour te rendre en ce lieu ? se moqua-t-elle.
– Devine.
Perplexe et amusée, Kathleen prit le temps de la réflexion.
– Malgré tes prouesses physiques, je doute que tu sois capable de t’élever d’un saut jusque là-haut.
– Tu me vexes, voyons ; mais oui, tu as raison. Je ne suis pas aussi vigoureux. Alors ?
– Alors, comme je te sais malin, ou bien cette arche dispose d’un mécanisme répondant à un boîtier de commande ou bien…
– Ou bien ?
– Ou bien… ce… cette… arche prodigieuse est portée par un champ magnétique et toi seul détiens le moyen de placer ton bureau en apesanteur, proposa-t-elle en riant de son inventivité.
Son rire frais dans l’obscurité de la pièce fit frémir de plaisir le prince à qui revint l’impulsion de la prendre dans ses bras ; il la jugula impitoyablement. Mais plus encore que sa beauté et sa sensibilité délicate, c’est son intellect créatif et son discernement qui l’émurent à cet instant. Comment pouvait-elle avoir deviné si rapidement le stratagème pour rejoindre son arche ? Avait-elle accès à ses pensées par un moyen qu’il ne connaissait pas ? La sciolaëben commençait à s’étonner de son silence.
– Je donne ma langue au chat, admit-elle sans état d’âme.
Un grondement lui apprit qu’elle aurait mieux fait de se taire.
Sa propre absurdité l’effara. Louan la fixait d’un œil méchant ; elle le sentit se crisper tandis qu’il refoulait son désir revenu.
– Tu le fais exprès, n’est-ce pas ? lui reprocha-t-il.
Ses yeux rivés sur ses lèvres indiquaient mieux que toute autre chose ce qu’elle n’aurait pas dû exprimer.
– Non, je… pardonne-moi, Louan ; ce n’était qu’une simple formulation.
Son prénom dans sa bouche, comme la première fois, eut sur le Xénobian l’effet d’un narcotique.
– Non, c’est ma faute, je comprends ce que je veux bien. Pardonne-moi, Kathleen. Mais aussi, tu m’as surpris. Ton esprit est si vif à saisir les diverses facettes d’une problématique.
– Que veux-tu dire ?
– Que ta solution est la bonne. Je place ce bureau en apesanteur lorsque je compte rejoindre mon arche.
– Oh ! s’exclama Kathleen, ravie. Tu me montreras un jour ? risqua-t-elle, tout en sentant sa gorge se contracter par l’angoisse d’en avoir trop dit, cette fois encore.
Il la contempla, avec dans le regard une extrême douceur.
– Oui, ma chérie, mais décidément pas ce soir. Il vaut bien mieux que je te raccompagne.
Ils sortirent du bureau fantastique, traversèrent la chambre. Le prince la guidait au travers des coursives, désertes à cette heure en dehors de la présence de sentinelles attentives qu’ils croisèrent sur leur passage. Devant le logïi de Kathleen, ils s’éternisèrent.
– Tu es fier de ton peuple, n’est-ce pas ? fit remarquer cette dernière.
– Si tu savais comme j’en suis fier et comme je l’aime.
Durant cette journée, une complicité très forte était née entre les deux jeunes gens qui les liait un peu plus encore, si c’était possible.
– Dès après narwen, rejoins-nous pour le petit déjeuner, d’accord ? Dans ta chambre, tu trouveras une tenue d’initiation qui te préservera également de moi, comme tout ce que je t’offrirai… ; n’est-ce pas grotesque… ? Kathleen…
Il hésita sur ce qu’il devait dire ou faire maintenant, mais elle le devança :
– Bonne nuit, Prince.
– Dar noör6, Kathleen, murmura-t-il comme il s’éloignait à regret, laissant derrière lui une porte close.
Kathleen s’affaira sur les divers contacts du panneau de contrôle gérant la technologie de son logïi, jusqu’à rendre translucide la cloison séparant sa chambre de son propre bureau. Elle parvint ensuite à activer l’hologramme géant de l’écran. Longtemps, elle observa la vision des corps célestes se mouvant dans l’espace infini, se laissa bercer par le rythme obsédant des cycles stellaires, avant de s’endormir au sein du cadre enchanteur. Elle s’enfonça dans un sommeil profond avec le nom de Louan sur ses lèvres.